‹ Souvenirs de Saint-Acheul et d'autres établissements français dirigés par les Pères de la Compagnie de Jésus depuis le mois d'octobre 1814 jusqu'au mois d'avril 1857, ou, Vies de plusieurs jeunes étudiants élevés dans les maisons d'éducationChapitre 24 sur 66 · LE>">*EL · texte numérisé non relu

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tcur s'attacha à cultiver en même temps son esprit et son cœur. Il jetait la semence sur une terre qui devait rendre au centuple. Bientôt il reconnut dans cet enfant de bénédiction une horreur extrême pour tout ce qui peut ternir la pureté du cœur et une tendre charité à l'égard des pauvres. Il n'eut pas besoin de lui enseigner les précautions à prendre pour conserver le précieux trésor de l'innocence. Un maître intérieur avait appris à son élève que la prière et la modestie en sont les plus sûrs gardiens. Aussi pouvait-il dire comme Job : « J'ai fait « un pacte avec mes yeux, afin d'écarter toute image ca- « pable de ternir la pureté de mon âme. » L'ombre seule du mal l'effarouchait; c'eût été assez de proférer devant lui quelques propos peu mesurés pour lui faire éprouver ce que ressentait autrefois saint Stanislas Kostka. On peut dire qu'en fait de chasteté Armand était une copie parfaite de cet ange de la terre.

Un cœur pur est toujours un cœur compatissant; notre pieux enfant ne pouvait voir un pauvre sans être attendri; sa plus douce satisfaction était de soulager l'indigence : il eût volontiers dépensé en aumônes tout l'argent qu'on lui donnait pour ses menus plaisirs; heureux si on lui eût permis de se priver du nécessaire pour secourir les membres souffrants de Jésus-Christ. En J8I2, la disette fut extrême. Armand, qui n'avait alors que huit ans, ayant amassé une petite somme par ?es économies, demanda et obtint qu'elle fût consacrée tout entière à des œuvres de charité. Il voulut la distribuer lui-même, non par ostentation, mais dans l'intérêt de ses pauvres, et par la crainte que ces aumônes, une fois connues, ne leur fissent retrancher les secours qu'ils recevaient de ses parents. Ceux-ci, loin de contrarier le penchant qui le portait à faire du bien, le secondaient de tout leur pouvoir, et bénissaient Dieu d'avoir donné à leur fils des inclinations si généreuses et si chrétiennes.

Cependant il touchait à sa treizième année : un long séjour à la campagne avait fortifié son tempérament; et

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sa santé semblait lui permettre les exercices d'une vie commune et réglée. Ses parents le placèrent au petit séminaire de Saint -Achcul. L'aménité de ses mœurs, la douceur de son caractère, une gaieté aimable, lui eurent bientôt concilié l'estime et l'affection de ses condisciples et de ses maîtres. Dès les premiers jours, il se fit remarquer par son exactitude en quelque sorte scrupuleuse aux moindres points de la règle. Jamais il n'eût voulu la transgresser sciemment; et s'il lui est échappé quelques manquements, on peut dire que c'a été toujours ou surprise ou ignorance. On ne saurait exprimer jusqu'où il portait le respect pour ses maîtres : jeunes encore ou bien d'un âge mûr, revêtus du sacerdoce ou simples laïques, son obéissance ne connaissait pas ces distinctions; c'était assez que leur autorité les plaçât au-dessus de lui pour qu'il leur rendit toute la déférence due à des supérieurs. 11 lui arriva plus d'une fois de rencontrer d'anciens condisciples, peut-être même d'anciens émules de classe parmi ceux qui partageaient la surveillance des études et des récréations : alors il paraissait oublier qu'ils eussent été ses égaux; et sa conduite respectueuse , son humble docilité annonçaient assez qu'il ne voyait en eux que l'autorité et la personne même de Jésus-Christ.

Il n'avait pas encore fait sa première communion. Nous ne parlerons pas de la préparation qu'il apporta à cette grande action, la plus importante de la vie chrétienne. 11 suffira de dire qu'il s'était proposé saint Louis de Gonzague pour modèle. D'ailleurs les fruits de grâce qu'il a retirés de l'auguste sacrement de l'autel font assez voir quelle avait été la sainteté de ses dispositions. Ce fut alors qu'il forma la résolution de consacrer chaque jour un temps plus considérable à la méditation des vérités du salut; et jamais, depuis, cette résolution ne s'est démentie. Peu après il fut juge digne d'approcher chaque semaine de la Table sainte : pieuse et salutairehabitude qu'il conserva, ainsi que la ferveur, jusqu'à la fin de sa vie.

On sait qu'il n'y a pas de temps où une vertu naissante trouve plus d'écueils que dans celui des vacances. Combien de jeunes gens perdent en quelques semaines le fruit de toute une année ! Jamais on n'eut à déplorer dans Armand ces tristes vicissitudes. Il revint toujours le même,, et, en un sens, plus vertueux qu'il n'était parti : car c'était pendant les vacances qu'il donnait un libre cours à ses œuvres de charité. Il retrouvait ses pauvres, et il leur payait, pour ainsi dire, les intérêts de son absence. Aussi ne recueillait-on à son retour que les rapports les plus consolants sur toute sa conduite, et en particulier sur son exactitude exemplaire à s'approcher des sacrements de pénitence et d'eucharistie.

Tout en lui était édifiant; dans son maintien, dans sa démarche, dans le ton de sa voix, dans tout son extérieur se peignait une pudeur virginale : il suffisait de ^le voir une fois pour l'apprécier. C'est ce qui lui mérita l'intérêt particulier que lui portait un pieux ecclésiastique, également illustre par sa naissance et par ses vertus. La première fois que M. le duc de Rohan 1 visita le petit séminaire de Saint-Acheul , comme il parcourait des yeux les rangs de la nombreuse jeunesse de cette maison, ses regards tombèrent sur Armand qu'il ne connaissait pas encore. Il fut si frappé delà modestie qui brillait dans les traits de ce chaste enfant qu'il le distingua entre tous ses condisciples et le prit dès lors en singulière affection.

Un des principaux caractères à remarquer dans la vertu du jeune Armand était sa tendre dévotion pour la très-sainte Vierge. A peine eut-il atteint l'âge fixé qu'il sollicita vivement son admission parmi les congréganistes; et le jour où on le reçut fut, après celui de sa première communion, le plus beau de sa vie. Dès ce moment, il se regarda comme l'enfant de Marie, il ne laissa passer aucune occasion de lui témoigner son amour, et sans doute il fut redevable à celte toute-puis-

1 Archevêque de Besançon en 1828, et depuis cardinal.

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saute protectrice de plusieurs bienfaits signalés. Sans parler des grâces spirituelles qu'il en obtint , on a lieu de croire que c'est à la Reine des cieux qu'il dut les succès dont son travail fut couronné après son entrée dans la congrégation, c'est-à-dire durant les deux années d'humanités et de rhétorique. Jusque-là, malgré des efforts soutenus, ses progrès avaient été assez lents. Mais alors ses facultés se développèrent avec éclat; il devint un des meilleurs sujets de son cours, et cueillit plus d'une palme dans les distributions solennelles des prix. Tandis que ses parents, ses maîtres et ses condisciples applaudissaient à ses triomphes, il en faisait hommage à la très-sainte Vierge. Il lui avait consacré les prémices de son talent poétique; il continua de lui en offrir les fruits. On a trouvé dans ses papiers diverses pièces de vers en son honneur; productions pleines de goût et de délicatesse, qui respirent la candeur de l'innocence et le plus tendre amour envers la Mère de Dieu. *

Chaque année, au retour de la belle saison, c'est l'usage parmi les élèves du petit séminaire de Saint- Achcul de visiter quelque chapelle consacrée à Marie. On choisit d'ordinaire un lieu assez éloigné, afin que le voyage ait le mérite d'un véritable pèlerinage. On part de grand matin. Le silence n'est interrompu que par la récitation des prières ou par de pieux entretiens. On entend une première messe, où a lieu la communion générale, puis une seconde qui sert d'action de grâces : de sorte que ce n'est guère qu'à huit heures que l'on peut donner au corps la réfection nécessaire. C'est pourquoi l'on n'admet dans ces pieuses excursions que des jeunes gens en état de supporter les fatigues de la route. Vainement on eût essayé de détourner notre fervent congréganiste d'un pèlerinage que la délicatesse de son tempérament semblait lui rendre si pénible. Il s'agissait de donner une marque de son dévouement à celle qu'il aimait à nommer sa bonne mère : quelle considération eût pu le retenir? Aussi ne manqua-t-il aucun de ces pèlerinages.

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il venait de terminer sa rhétorique, et s'attendait à compléter le cours de ses études par celle de la philosophie, la plus solide et la plus importante de toutes. Il y attachait d'autant plus de prix qu'elle devait lui fournir des motifs propres à fortifier sa foi, et des armes puissantes contre les ennemis de notre sainte religion : d'ailleurs, à quelque profession qu'il lut appelé de Dieu, l'art duraisonnement ne pouvait que lui être d'une grande utilité. Quoiqu'il cette époque sa vocation lui fût encore inconnue, c'était pour lui un plaisir que d'entendre parler de l'état ecclésiastique. 11 s'élevait alors une sorte de combat dans son cœur. D'un côté, la dignité du saint ministère, de l'autre, la gloire de Dieu, le salut des âmes... de sorte que tour à tour le sacerdoce effrayait son humilité ou devenait l'objet de ses désirs les plus ardents. Le Seigneur avait d'autres desseins.

Armand devait passer encore une année au milieu de nous : mais sa santé exigeait des soins qu'on ne rencontre guère que dans la maison paternelle; il fut décidé qu'il étudierait dans sa famille, et sous un maître particulier. Cette détermination l'affligea sensiblement. Combien d'autres se fussent réjouis peut-être d'une semblable situation ! Combien l'eussent envisagée comme l'aurore d'une liberté dont on est d'autant plus jaloux qu'on a porté plus impatiemment le joug de la dépendance ! Armand était bien éloigné de pareils sentiments. Il fit ses représentations avec tout le respect, mais aussi avec toute la force dont il était capable. Ses parents s'aperçurent bien que son cœur allait souffrir; mais ils restèrent fermes dans leur résolution. C'en fut assez : enfant docile, il ne vit plus que la volonté de Dieu dans leur volonté et il se soumit. Cette épreuve a été sans contredit une des plus rudes de sa vie; il eut besoin de toute sa vertu pour l'accepter et la soutenir. La seule consolation qui lui resta, ce fut, tant que dura son séjour à la ville, de venir se confesser au petit séminaire et d'assister aux assemblées de la congrégation.

Armand n'avait pas encore dix-neuf ans lorsqu'il ren-

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tra dans la maison paternelle. Sa conduite, durant les trois ans et demi qu'il vécut encore, ne fut ni moins édifiante ni moins régulière qu'elle l'avait été à Saint- Acheul. Il commença par se tracer à lui-même un plan de vie qu'il observa constamment avec la fidélité du religieux le plus ponctuel à sa règle. Le lever, la méditation, les exercices de piété, l'étude, les heures de délassement, tout était fixé, et jamais cet ordre ne fut interverti par le dégoût ou par le caprice. Si quelquefois il s'en écartait, il fallait que d'autres devoirs l'appelassent ailleurs, ou bien que l'autorité de ses parents le vînt arracher à une étude trop assidue. Cette exactitude paraîtra admirable, si l'on fait réflexion qu'Armand vivait au sein de sa famille, et non dans un collège où le son de la cloche règle l'emploi de tous les moments; que des indispositions habituelles lui rendaient l'application singulièrement pénible; qu'il se livrait, non pas à des études attrayantes par elles-mêmes, mais à ce qu'il y a de plus épineux et de plus rebutant dans la science, sans être soutenu par la force de l'exemple et de l'émulation. C'est ainsi que, dans un âge qui ne vit guère que d'inconstance et de frivolité, Armand sut s'imposer le joug d'une régularité gênante, et y persévérer jusqu'à la mort. Il faut s'être fait de ces violences salutaires pour savoir ce qu'elles coûtent.

Il y avait un an qu'il vivait au sein de sa famille, tout occupé de ses études de philosophie, lorsque ses parents lui proposèrent de faire avec eux le voyage de Paris; c'était un délassement qu'ils voulaient lui procurer. Ce projet devait naturellement être de son goût : car sans parler du plaisir de voir pour la première fois une ville qui attire tant d'étrangers, il allait y trouver plusieurs membres de sa famille qui lui portaient une affection toute particulière. Néanmoins la proposition du voyage fit naître dans son cœur plus de craintes que de désirs. Il redoutait surtout d'y rencontrer bien des occasions d'offenser Dieu ; et pour éviter la faute la plus légère^ il n'est rien qu'il n'eût sacrifié.

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Arrive dans cotte grande ville qui est comme le centre de la dissipation et des plaisirs. Armand fit en sorte de n'omettre et de n'abréger aucun de ses exercices de piété, il sut même se ménager des heures de travail. Ce n'était pas encore assez pour lui : il redoubla de vigilance sur lui-même, et garda plus exactement que jamais ses sens, sachant qu'ils sont les avenues du cœur. Il était si attentif à prévoir le péril, que, dans une circonstance qui pourtant n'avait rien d'alarmant : « Pre- « fions bien garde, dit il à la personne qui l'accompa- « gnait, il ne sera plus temps de nous précautionner « quand le mal sera fait. »

Sa plus douce satisfaction, durant les trois semaines qu'il alla passer à Paris, avait été de renouveler connaissance avec de vertueux jeunes gens, autrefois ses condisciples à Saint-Acheul : on peut dire aussi que le seul regret qu'il éprouva, en quittant la capitale, fut de ne pouvoir plus visiter avec eux les hôpitaux, les prisons, les pauvres familles, pour y porter des paroles de consolation et des secours.

Dans le même voyage, un de ses plus proches parents, en état, par la place honorable qu'il occupait, de lui procurer un poste avantageux, lui témoigna plus d'une fois le désir de le retenir auprès de lui. Mais Armand fut insensible aux brillantes perspectives qu'on lui faisait envisager; persuadé que sa vie ne serait pas longue, il répondit toujours qu'il n'ambitionnait point de place ici-bas, qu'il n'en voulait que dans le ciel.

Armand en quittant Paris se regarda comme un homme échappé d'un grand péril; il reprit avec joie dans la maison paternelle son genre de vie accoutumé, et rentra dans la solitude qui faisait ses délices. Il était enchanté surtout de se retrouver à la campagne : a Tout « nous y rappelle à Dieu, disait-il; on y est plus seul « avec lui, on y trouve moins d'occasions de l'offenser. » Un attrait si vif et si constant pour une vie retirée, n'ùta cependant rien à son caractère de cette aménité qui s'allie si bien avec la plus austère vertu.

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A quelque heure qu'on vînt l'interrompre , on le trouvait toujours disposé à tout ce qu'on désirait de lui. Le seul point où il témoignait de la répugnance, c'était l'obligation qu'on lui imposait de paraître dans les cercles. On avait beau lui représenter que ceux dans lesquels on voulait l'introduire étaient des sociétés choisies; qu'il avait besoin d'un peu de distraction après les travaux de la journée, et qu'il ne pouvait en trouver de plus légitime ni de plus honnête : rien n'était capable de le rassurer. Il redoutait la perte du temps, la frivolité des conversations, dont les plus sages ne sauraient toujours se garantir, et surtout la médisance et la rencontre des personnes du sexe. La crainte de blesser la réputation du prochain lui inspirait la plus sévère circonspection dans ses paroles; ceux qui l'ont fréquenté ne se souviennent pas d'avoir entendu de sa bouche un mot défavorable à qui que ce fût. Voici le témoignage que lui a rendu peu de jours après sa mort une personne qui l'a connu intimement. « Sa vie, écrivait-elle, était celle d'un religieux. Il faisait de sa chambre une vraie cellule dont il préférait le séjour à tout le reste. Il ne la quittait qu'à regret et y revenait au plus tût. Ce goût prononcé pour la solitude lui attirait parfois des reproches d'amitié ; mais il se défendait avec tant de modestie et d'ingénuité qu'on était obligé de lui faire grâce. Toujours affable, toujours complaisant, il ne cherchait qu'à faire plaisir, qu'à rendre service... Il saisissait toutes les occasions de porter les autres au bien, sans avoir jamais l'air de donner des avis; son humilité le tenait en garde sur ce point. Il jugeait favorablement de tout le monde, ne se scandalisait de rien, et prenait tout en bonne part. »

Une vie trop sédentaire, une application trop continue peuvent altérer la santé la plus robuste. A ces premières causes de maladie se joignait chez Armand un tempérament délicat, et sans doute aussi un vice organique interne, dont le siège était l'estomac. Ses digestions devinrent lentes et pénibles. On crut remédier au mal en

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