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multipliant les distractions et les exercices corporels : on prolongea son séjour à la campagne; on exigea qu'il s'occupât de jardinage; on lui fit donner des leçons d'équitation : mais aucun de ces exercices ne porta préjudice à sa piété; car au milieu des occupations dissipantes auxquelles on le condamnait, son cœur restait toujours uni à Dieu. A la campagne comme à la ville, il s'approchait tous les huit jours des sacrements.
Si ce nouveau séjour lui était plus salutaire sous certains rapports, il avait aussi ses inconvénients. La paroisse qu'il habitait n'étant qu'une simple annexe, n'a point de pasteur pour la desservir. Il fallait donc qu'Armand allât chercher les secours de la religion auprès d'un ecclésiastique du voisinage. « On le voyait, dit la personne à qui nous devons tous ces détails et que nous avons déjà citée, on le voyait, les dimanches et les fêtes, malgré la délicatesse de sa santé, par les plus mauvais temps, partir de grand matin, à jeun et à pied, pour faire ses dévotions dans une paroisse voisine. Après s'être confessé, il entendait une première messe, à laquelle il communiait. Son action de grâces était proportionnée à sa ferveur, et toujours trop courte à son gré. Il sortait un instant pour prendre un peu de pain ; puis il assistait à la grand'messe, presque continuellement à genoux, et dans le plus profond recueillement. Il ne rentrait à la maison que vers midi et demi, après avoir passé cinq heures à l'église, et ordinairement si épuisé qu'il en avait pour plusieurs jours à se remettre : mais il comptait tout cela pour rien. »
Il est à croire que cette continuité d'efforts et de sacrifices contribua beaucoup à ruiner un tempérament déjà faible : mais ce qui dut achever de le détruire, ce furent les fatigues qu'il se donna pour l'instruction d'un pauvre enfant du village. Depuis un temps considérable, ce malheureux était frappé d'une surdité presque totale; et son infirmité ayant comme paralysé son intelligence, on désespérait de parvenir à lui faire comprendre les premières vérités de la foi. Cet enfant, âgé d'environ
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douze ans, n'entendait aucune langue, aucun jargon. Le patois du pays lui était aussi étranger que le français. Il fallait donc commencer en quelque sorte par lui apprendre à parler. On était obligé de le prendre à l'écart, de crier fortement à ses oreilles, afin de faire entrer dans son esprit quelques syllabes d'abord, et ensuite quelques mots. Il ne se trouva personne qui put ou qui voulût se dévouer à cette bonne œuvre. Elle ne demandait pas moins qu'une charité et une patience héroïque. Armand eut le courage de s'offrir. Il s'agissait du salut d'une âme, rien ne fut capable de le rebuter, ni la difficulté de l'entreprise, ni le sacrifice d'un temps dont il était si économe. Par bonheur, l'enfant avait su distinguer les lettres avant son accident. Armand se servit de ces premières notions pour lui apprendre à lire son catéchisme, et pour le lui graver dans la mémoire. Il lui enseignait d'abord à distinguer les syllabes, puis à les prononcer, puis à les réunir, et à former des mots entiers. Ordinairement cet exercice finissait par épuiser le maître; et plus d'une fois, Armand se vit réduit à indiquer la prononciation à son disciple plutôt par le mouvement des lèvres que par le son de la voix. Enfin à force de répétitions, l'enfant parvint à lire son catéchisme d'un bout à l'autre, et même à le savoir par cœur. L'essentiel et le plus difficile restait à faire : c'était de le disposer à la première communion. Il ne suffisait pas pour cela qu'il sût la lettre du catéchisme, il fallait qu'il en comprit le sens. Armand ne se découragea point : il mit sa confiance dans celui qui donne l'ouïe aux sourds et la parole aux muets, et le Seigneur bénit ses efforts. Après deux ans de soins assidus, il eut la consolation de voir que son élève comprenait les articles fondamentaux de notre foi, qu'il était assez instruit pour se bien confesser. Le moment de sa première communion ayant été fixé, Armand voulut couronner son œuvre et le préparer lui-même à cette grande action. Il lui fit faire une sorte de retraite, durant laquelle il s'appliqua avec une nouvelle ardeur et une patience
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invincible, à lui suggérer les divers sentiments qui devaient l'animer à l'approche d'un si beau jour. On peut dire qu'il déploya dans cette circonstance tout ce que le zèle d'un apôtre a de plus touchant. Que n'aurait-il pas fait s'il eût vécu plus long-temps! On peut en juger par de si heureux essais.
Peu après commença la mission d'Amiens; c'était en 1825. Armand voulut la suivre tout entière; car il ne croyait jamais en avoir fait assez lorsqu'il s'agissait de la grande affairé de son éternité. Il ne manquait à aucune des instructions, et il y paraissait toujours avec un air si pénétré, qu'il inspirait de la ferveur aux plus tièdes. Tout le temps qui n'était pas donné à l'oraison, il l'employait à résumer les sermons des missionnaires. On a conservé ce qu'il a écrit : ce ne sont pas de simples extraits, ni de sèches analyses : ce sont de vrais discours où Ton retrouve les preuves, les détails de mœurs, et jusqu'aux mouvements oratoires. Armand ne désespérait pas que la carrière de l'apostolat, s'il vivait, ne fût un jour ouverte à son zèle, et ce qui l'animait dans ce travail pénible, c'était sans doute la pensée qu'il pourrait servir dans la suite à la gloire de Dieu et au salut des âmes.
Il ne se porta pas avec moins d'ardeur aux exercices du jubilé. Il l'avait commencé et presque achevé à la ville : il voulut le recommencer à la campagne, tant pour contenter sa ferveur que pour exciter les habitants du village à profiler de cette grâce extraordinaire.
Depuis l'époque dont nous parlons, il ne fit plus que languir. Son estomac supportait à peine quelques aliments fort légers, et les digestions étaient devenues pour lui un véritable supplice. Toute espèce d'étude lui étant comme impossible après le dîner, on lui ordonna l'exercice de la promenade- Il se prêtait à ce qu'on exigeait de lui ; mais il tâchait de faire tourner au profit de son âme ce qui ne lui était prescrit que dans l'intérêt de sa santé. Gomme il sortait seul, il pouvait suivre sans contrainte l'attrait de son cœur; aussi faisait-il de ses promenades comme autant de pèlerinages. Il visitait
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tantôt la croix de la mission, tantôt les oratoires des maisons religieuses; celui de Sainte-Claire surtout était le but le plus ordinaire de ses courses pieuses, parce qu'il y trouvait toujours le Saint-Sacrement exposé. Il y passait souvent un temps considérable en adoration aux pieds de Notre-Seigneur, ou bien il parcourait à genoux les stations du chemin de la croix érigée dans cette chapelle.
C'est ainsi qu'il vécut jusqu'au moment où ses forces épuisées ne lui permirent plus de sortir. Son infirmité prenait un caractère alarmant : de la campagne où on l'avait transporté pendant les chaleurs de l'été, on le ramena à la ville, dans l'espérance que la médecine apporterait quelque remède à ses maux. Mais tout fut inutile : son état ne fit qu'empirer de jour en jour.
L'auteur de l'Imitation remarque qu'il y a peu d'âmes que la maladie rende meilleures. Armand fut du petit nombre ; il sut profiter, pour sa sanctification, des souffrances par lesquelles le Seigneur l'éprouva cinq mois entiers avant de l'appeler à lui. Depuis les premiers jours d'octobre 4826 jusqu'à la fin de février suivant, sa vie fut celle d'une victime que le ciel préparait lentement pour le sacrifice. Le malade avait compris les desseins de la Providence. 11 devint plus recueilli, plus intérieur, à mesure qu'il approchait du terme de sa carrière. Réduit à garder la chambre, sans pouvoir même en sortir pour assister aux divins mystères (ce qui fut pour lui la plus sensible des privations), il fit de son appartement un oratoire, ou, si l'on veut, une espèce de thébaïde qui lui devint chère à bien des titres. Il y trouvait la liberté de s'entretenir plus habituellement avec Dieu, et en même temps, il était délivré de ce qu'il redoutait davantage, je veux dire de ses rapports avec le monde.
Ce fut vers la môme époque, c'est-à-dire au mois d'octobre, que son frère se maria. On sait combien ces sortes d'événements causent de mouvement et d'agitation dans les familles. Armand prenait le plus vif intérêt à l'établissement dJun frère unique qu'il aimait tendre-
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ment et dont il était tendrement aimé. Mais il lui en eût coûté beaucoup d'avoir à prendre part aux fêtes qu'amenaient les circonstances : aussi s'estima-t-il heureux d'en être affranchi par sa position, et, sous ce point de vue, il regarda la maladie comme une grâce, dont il devait bénir le Seigneur.
On peut citer à ce sujet un trait extraordinaire qui fera voir à quel point il était maître de ses sens, et en particulier de ses yeux. Sa belle-sœur commença, aussitôt après son mariage, à rendre de fréquentes visites au malade; elle aimait à venir s'édifier auprès de lui; presque tous les jours, elle entrait dans son appartement. Armand la recevait avec affection; mais il ne lui arriva jamais de fixer les yeux sur elle, ou même de les lever en sa présence : il ne la reconnaissait que par le son de sa voix. L'homme du siècle se récriera peut-être contre une vertu dont il ne conçoit ni le but ni les motifs : le chrétien seul saura l'apprécier, et la modestie d'Armand lui rappellera celle de saint Louis de Gonzague. Au reste, un tel effort de retenue et de circonspection était digne de celui qui, durant le cours de ses études au petit séminaire, ne s'était jamais permis de regarder personne en face.
Libre de tout ce qui aurait pu le distraire, Armand continua de se livrer tout entier aux soins de sa perfection. Malgré ses infirmités et ses souffrances, il n'omit aucune de ses pratiques accoutumées, il s'en imposa même de nouvelles. A quelque heure qu'on entrât dans sa chambre, on le trouvait saintement occupé. Il commençait la journée parla méditation, que rien ne l'empêchait de prolonger au gré de sa ferveur : ensuite, il assistait en esprit au saint sacrifice de la messe, ne pouvant y être de corps. Tant que ses forces le lui permirent, il récita le petit office de la sainte Yierge, le partageant selon les diverses heures du jour; dans les intervalles, il faisait succéder la lecture à la prière et la prière à la lecture. Jamais il n'avait lu d'ouvrages frivoles; mais alors il ne voulut plus que des livres propres
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à nourrir sa dévotion. Sur le soir, il se transportait par la pensée dans quelques-unes des églises de la ville, où l'on a coutume de chanter le salut; il s'unissait à tous les fidèles actuellement en adoration, et recevait avec eux la bénédiction du Saint-Sacrement.
C'est ainsi qu'Armand savait employer le loisir que lui donnait la solitude. Les heures, les journées s'écoulaient rapidement pour lui : toujours occupé de Dieu, il ne se trouvait jamais moins seul que quand on le laissait avec lui-même. En effet, Dieu se plaisait à le visiter intérieurement et à l'inonder de consolations; on l'a surpris plus d'une fois le visage baigné de larmes qu'il s'efforçait de cacher, et qu'on attribuait à la violence de ses douleurs. « On se trompe, dit-il un jour au déposi- « taire des secrets de sa conscience, on s'imagine que ce a sont mes souffrances qui m'arrachent ces larmes. Non, « non... c'est le bon Dieu qui daigne me donner des « marques de sa tendresse, tout indigne que j'en suis. « Il remplit mon cœur d'une joie que je ne puis contece nir. » De temps en temps, la pensée des jugements de Dieu semblait élever quelques nuages dans son âme; mais une réflexion, un mot suffisait pour les dissiper et lui rendre le calme.
Cependant le malade baissait de jour en jour : il ne vivait plus que de liquides, et le peu qu'il en prenait lui causait des irritations et des étouffements pour plusieurs heures. Mais, s'il était privé de la nourriture du corps, il s'en consolait aisément par le bonheur de participer plus fréquemment que jamais à l'adorable Eucharistie. Saintement affamé du pain des anges, il le recevait plusieurs fois la semaine, et ne pouvait s'en rassasier. Chaque communion, cependant, était achetée par un sacrifice : il lui fallait se priver de tout soulagement la nuit précédente, et ajouter le tourment de la soif à ses autres souffrances; mais rien ne lui coûtait quand il s'agissait de s'unir à Jésus-Christ. Un jour que sa mère lui faisait des représentations à ce sujet : « Quoi ! maman, répon- « dit-il, vous me refuseriez la visite de Notre-Seigneur!
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« Aimeriez-vous mieux mon corps que mon âme? Quand a il y aurait un peu de fatigue, le bon Dieu saura bien « réparer le mal, et, s'il le veut, me rendre la santé. « Non, jamais, disait-il un autre jour, tant que nous sc- « rons dans ce monde, nous ne concevrons bien ce que « c'est que de communier. »
Une longue expérience avait appris que la médecine était impuissante contre la maladie d'Armand; on prit le parti de recourir aux remèdes surnaturels. Le prince de Holicnlobe, à qui l'on s'était adressé, promit une neuvaine en faveur du malade. Toute la famille se fit un devoir d'unir ses prières et ses dévotions à celles du prince thaumaturge. On engagea le pieux jeune homme à demander aussi sa guérison : «Non, répondit-il, demandons « seulement que la sainte volonté de Dieu soit faite. » A cette occasion, il dit à son confesseur, en confidence : « Peu importe que je vive ou que je meure. On va faire « une neuvaine pour moi, j'en bénis le Seigneur; j'au- « rai part à plus de prières : ces prières m'aideront à « profiter de mes souffrances. Mais, ce qui me réjouit « davantage, c'est qu3 ce sera pour plusieurs de ceux « qui s'intéressent à moi une espèce de nécessité d'ap- « procher des sacrements. Ils y gagneront, et moi « aussi. » On voit que le salut des autres l'occupait plus que le soin de sa santé et de sa vie.
Vers le milieu de décembre, son extrême faiblesse l'obligea de garder le lit. Il dépérissait à vue d'œil; il n'en demeura pas moins fidèle à ses dévolions. Quand il ne lui fut plus possible de prononcer de bouebe ses prières accoutumées, il demanda qu'on les récitât auprès de son lit, afin qu'il pût les suivre de cœur. De temps en temps , il faisait effort pour articuler quelques mots... Puis, il s'écriait : « Comme je suis làcbe, maince tenant! je prie bien mal le bon Dieu. » Jamais il n'avait mieux prié, car il priait par ses douleurs et par sa patience à les supporter. Dans les crises les plus violentes comme dans les moments de relâcbe que lui laissait la maladie, il ne perdait pas un instant la sainte présence
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de Dieu. On le voyait, les yeux fixés sur un petit crucifix qu'il avait fait placer sur son lit, avec une gravure représentant Marie au Calvaire. Ce crucifix était pour lui un souvenir de Saint-Acheul. Armand ne s'en était jamais séparé. La vue de Jésus souffrant et de Marie transpercée d'un glaive de douleur ranimait sa confiance et fortifiait son courage. Le sacrifice de la vie ne lui coûtait plus lorsqu'il considérait un Dieu mort pour son amour : il ne tenait à la sienne qu'autant qu'il fallait pour avoir le mérite d'en faire l'offrande au Seigneur.
Plus d'un mois avant sa mort, il demanda l'extrêmeonction, et la reçut avec les sentiments qu'on avait droit d'attendre de la vivacité de sa foi. Dès lors, il ne se regarda plus comme un habitant de ce monde. Un cachet en or lui restait, il le fit vendre et chargea son confesseur d'en porter le prix aux pauvres religieuses de Sainte- Claire. Parmi ses livres de piété, il y en avait un qui traitait de la préparation à la mort : ne pouvant le lire lui-même, il pria qu'on lui en fit la lecture, et ce fut sa mère qui eut le courage de lui rendre ce saint et pénible service. Les cinq mois de sa maladie étaient euxmêmes, aux yeux d'Armand, une longue préparation à la mort. Si des instants de calme laissaient parfois concevoir des espérances, ces lueurs de guérison bientôt dissipées ne servaient qu'à rendre plus pénible pour ses parents un sacrifice qu'ils avaient à renouveler sans cesse. Quelque confiance qu'il eût en sa mère, qui était sa confidente la plus intime, il ne s'en expliquait qu'indirectement avec elle, pour ne pas trop l'affliger. Mais souvent il essayait de l'encourager, en lui présentant les choses de la manière la plus persuasive et la plus consolante. Un jour, il lui dit avec un visage plein de joie que ce n'était peut-être pas un avantage pour lui de vivre plus longtemps... Il n'osait tenir le même langage à son père, sachant quelle douloureuse impression faisaient sur lui ces pressentiments d'une mort prochaine.
A mesure que les forces l'abandonnaient, il souffrait