‹ Souvenirs de Saint-Acheul et d'autres établissements français dirigés par les Pères de la Compagnie de Jésus depuis le mois d'octobre 1814 jusqu'au mois d'avril 1857, ou, Vies de plusieurs jeunes étudiants élevés dans les maisons d'éducationChapitre 26 sur 66 · LE>'NEL · texte numérisé non relu

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de plus en plus de la soif. Le seul adoucissement à ces ardeurs insupportables, c'étaient quelques gouttes d'une potion rafraîchissante. La nature s'y portait avec avidité; mais il en savait modérer les empressements en faisant le signe de la croix sur le vase, et en récitant une courte prière avant de prendre le breuvage. Il prenait aussi une eau minérale, qu'il jugeait seule propre à détruire la cause de sa maladie. Son père ayant paru craindre un moment que cette eau ne lui fût contraire, c'en fut assez pour Armand; par déférence pour la volonté paternelle, il renonça sans balancer au seul remède qui, selon lui, pût le rappeler à la vie. Mais il n'eut que le mérite du sacrifice : le médecin consulté approuva le remède, et Armand en reprit l'usage.

Cependant il touchait à sa dernière heure. Sa mère s'aperçut la première qu'il tombait en défaillance : son confesseur était absent. On court promptement chez un ecclésiastique de la paroisse, qui avait aussi sa confiance. La dernière confession d'Armand fut courte : il n'eut besoin que de se réconcilier comme pour communier, car pour communier sa coutume était de se confesser comme pour mourir. Le ministre du Seigneur va chercher à l'église le saint viatique. Pendant son absence, la pieuse mère d'Armand lui suggère les divers actes de dévotion; elle lui présente l'image du Dieu crucifié. Armand y colle ses lèvres déjà glacées, répétant d'une voix expirante ces mots si chers au chrétien : Jésus, Marie, Joseph. Enfin le prêtre est de retour, et le mourant reçoit le gage de la vie éternelle. Un quart d'heure après, il alla achever avec les anges l'action de grâces qu'il avait commencée sur la terre. On aurait pu graver sur sa tombe ces paroles de l'Ecclésiastique : Placita erat Deo anima illius ; propter hoc Deus properavit educere illum de medio iniquitatum. « Son âme était chère au Seigneur; c'est pour cela qu'il s'est hâté de le tirer de cette terre d'iniquités »

1 Prov., c. iv, v. 14.

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QUINQUE

(i DLESr-FB ANÇOIS).

Décédé le 3 mars 1S27, à l'âge de 22 ans.

Jules-François Quiïique,, né à Lyon, descendait d'une de ces familles véritablement chrétiennes où les vertus se transmettent des pères aux enfants avec la foi qui en est le principe. Il eut pour parrain un de ses oncles, allié à la famille de saint François de Sales, et digne par sa haute piété d'une si noble alliance. Ce fut de ses parents, et en particulier de sa mère, qu'il reçut au sortir du berceau les premières leçons qui devaient diriger sa conduite et l'éclairer sur ses devoirs. On put remarquer dès lors quelle attention il prêtait à toutes" les paroles de sa tendre institutrice. Fn même temps qu'elle formait son cœur, elle exerçait son intelligence. Longtemps avant l'âge où les autres enfants entrent dans les premiers éléments des sciences, elle lui avait appris l'histoire sainte, l'histoire de France, la géographie et l'orthographe : ceux qui l'ont connu savent qu'à cinq ans il écrivait correctement la langue française.

Aussi précoce pour la vertu que pour la science, il était déjà tout à Dieu. Son maintien à l'église avait quelque chose de grave et de respectueux; les cérémonies de l'office divin l'occupaient beaucoup; ses jeux mômes portaient l'empreinte des pensées les plus religieuses. Déjà il montrait en toute occasion une sobriété qui eût fait honneur à un homme mûr. Du moment qu'il jugeait avoir pris assez d'aliments, il devenait impossible de lui faire accepter aucun mets, quelque appétissant qu'il pût être. Les fruits, les bonbons même, qui font tant de plaisir aux enfants, ne le tentaient plus, et il n'y touchait pas dès qu'une fois il avait prononcé

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ces mots : « Je n'ai plus faim, » Jamais le mensonge ne souilla sa bouche : si une faute échappée à son inexpérience était mise sur le compte d'un domestique, il s'empressait de réparer l'erreur en se dénonçant luimême. Tout ce qui lui paraissait injuste lui devenait odieux, et il regardait comme une injustice de chercher à cacher ou à justifier ce qu'il croyait condamnable dans ses actions. Il en donna la preuve dans une occasion où il lui suffisait de garder le silence pour n'être pas blâmé. Un jour qu'il était chez son aïeule, celle-ci se plaignit d'un dommage fait à un meuble, et parut l'attribuer à une personne qui venait de sortir. L'enfant aussitôt prit la parole et s'empressa de déclarer que ce n'était pas cette personne, mais lui-même, qui, par étourderie, avait gâté le meuble.

Il ne faut pas s'imaginer, au reste, que tant de franchise et des sentiments si élevés dans un âge si tendre encore eussent rendu ses parents faibles ou même indulgents à son égard. Pénétrés de toute l'étendue de leurs devoirs et attentifs à extirper le germe des moindres défauts, ils reprenaient, ils punissaient même quelquefois, et avec une fermeté qui fut plus salutaire à leur enfant que n'eussent pu être les témoignages de tendresse les mieux mérités. Un jour où ils lui avaient reproché une faute qui n'en eût pas été une aux yeux de bien d'autres parents, l'enfant en fut si touché, qu'il leur rendit grâces de cette réprimande, et les pria avec larmes de continuer à ne pas lui cacher ce qu'il appelait ses défauts. Dans une autre occasion, sa mère, non contente de l'avoir repris, lui donna pour pénitence de se tenir pendant l'office divin dans la nef de l'église et non dans le chœur, où était sa place accoutumée. Le petit Jules ressentit tant de peine de se voir privé de la satisfaction qu'il éprouvait à faire ses prières auprès de l'autel, que depuis cette époque ses- parents n'eurent pas une faute réelle à lui reprocher.

En 1812, ils allèrent habiter la Suisse et le confièrent aux Pères de la compagnie de Jésus établis à Sion en

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Valais. On lui donna un maître d'allemand, sous lequel il fit des progrès si rapides, qu'à huit ans il écrivait bien cette langue. De retour en France, dans le cours de 181 1, son père voulut lui donner lui-même les premières leçons du Latin. Cette langue parut à Jules plus facile que l'allemand, bientôt il se la rendit familière : rien ne résistait à sa pénétration.

Peu de temps après, son père, appelé à remplir des fonctions publiques, déposa son fils entre les mains d'un ecclésiastique plein de zèle et de lumières, dont la mémoire est encore en vénération dans le diocèse de Lyon l. Ce fut dans cet asile qu'arriva pour Jules la plus belle et la plus importante époque de sa vie. Son instruction solide, sa piété surtout le rendirent digne d'être admis avant l'âge de dix ans à la table sainte. Son vénérable instituteur, au moment de le faire participer au pain des anges, lui dit entre autres cboses qu'il espérait bien que jamais il n'aurait le malheur de perdre l'innocence baptismale que le Seigneur lui avait conservée jusqu'alors. Toute la suite de la vie de Jules vérifia ces paroles prophétiques. Les qualités les plus solides et les plus aimables se développaient en lui avec les années. Tous ses devoirs étaient remplis avec une scrupuleuse exactitude. Il fallait modérer son ardeur pour l'étude : elle l'aurait porté à des excès capables de ruiner sa santé. Doué d'une excellente mémoire, il la cultivait avec soin et savait en obtenir tout ce qu'il voulait. Dès l'enfance, il avait pris l'habitude de faire l'extrait de tous les sermons qu'il entendait; ses notes étaient rédigées avec autant de facilité que d'intelligenee. Il fut aisé de juger dès lors que cet enfant, s'il vivait, serait un jour du nombre de ceux qui se distinguent des autres hommes par leurs vertus et par l'étendue de leurs connaissances.

Après quatre années d'études, où il avait appris tout ce que ses maîtres pouvaient lui enseigner, ses parents le

lï. Ribler, curé de Larajasse.

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rappelèrent auprès d'eux; ils le retrouvèrent toujours cligne de leur tendresse, soit par sa vie régulière et édifiante, soit par la tendre affection dont il payait la leur et par les témoignages multipliés qu'il leur en donnait. En effet, il savait partager leurs travaux, entrer dans leurs peines, les soulager et les consoler en mille manières souvent si délicates, qu'elles ne pouvaient être bien appréciées que par ceux qui en étaient l'objet. Son séjour dans la maison paternelle ne fut pas perdu pour son avancement. M. Quinque voulut s'assurer par luimême des progrès qu'il avait faits; i! l'examina sur toutes les études auxquelles on l'avait appliqué, et lui fit reprendre un nouveau cours de littérature.

Sur cesentrefaites, la famille changea de résidence ; elle alla se fixer àGap, où M. Quinque était appelé à occuper un poste élevé dans l'administration. Aussitôt que Jules y parut, on le distingua, on fut frappé de sa modestie et de sa maturité : enfin le* sentiment qu'il inspirait alla jusqu'à l'admiration. Les enfants eux-mêmes partageaient l'opinion générale. Plusieurs d'entre eux (c'est l'un d'eux, aujourd'hui missionnaire, qui l'atteste) saisis d'étonnement à l'aspect de tant de sagesse dans un âge si tendre, cherchaient toutes les occasions de le contempler de près et de s'édifier de l'air d'innocence et de sainteté qui éclatait dans tous ses traits. On ne parlait de lui qu'avec une sorte de vénération, que ses propres parents ne pouvaient s'empêcher de partager. Jules était à leur égard d'une docilité et d'une soumission à toute épreuve. La nature lui avait donné une volonté forte et des passions vives; mais la grâce avait dès l'enfance réformé son caractère et tourné toute sa vivacité vers le bien. Il s'était fait de bonne heure un règlement particulier, et il ne s'en écartait jamais. S'il lui fallait faire un voyage, il ne se mettait pas en chemin sans avoir reçu la bénédiction de ses parents : il la leur demandait encore, présent ou absent, au renouvellement de l'année. S'il était dans la maison paternelle, chaque soir il rendait compte de ce qu'il avait fait pendant la journée; s'il était éloi-

2U QUD.-QUE.

gné, il envoyait chaque mois le mémoire détaillé de ses dépenses; jamais il ne s'y en trouva d'inutiles.

Jules avait à fortifier et a terminer ses études classiques dans une maison d'éducation. Ce fut au petit séminaire de Forcalquier qu'on crut devoir le placer dans les derniers mois de 1819. Il y entra en rhétorique, et, tout jeune qu'il était, il ne tarda pas à s'élever à la tête de la classe par son application, ses talents et ses succès. En même temps son ingénuité, sa candeur, sa piété, prévinrent tout le monde, maîtres et élèves, en sa faveur; personne ne douta que cet enfant, qui portait sur son front l'empreinte de la vertu, n'eût conservé dans toute sa fraîcheur et tout son éclat la fleur de l'innocence. On se hâta de lui ouvrir les portes de la congrégation des Saints-Anges et celles de l'Académie. Dans ces deux sociétés, composées de l'élite des talents et des vertus, il parut digne d'occuper habituellement l'une des premières dignités, et jamais il ne trompa le choix de ses condisciples. Parmi eux se trouvaient plusieurs jeunes gens, moins avancés que lui dans les études, mais bien dignes de lui être comparés par l'édifiante régularité de leur conduite : Jutes ne manqua pas d'en faire ses amis particuliers l.

Une qualité qui le distingua entre tous les autres élèves était un heureux mélange de gaieté et de douceur dont ses actions , ses paroles, ses manières portaient l'empreinte, si j'ose le dire, ineffaçable. On se plaisait toujours dans sa compagnie, parce que toujours il se montrait aimable envers tous. De quelques procédés qu'on usât à son égard, on le retrouvait toujours le même : attentif à ne faire souffrir personne, il savait tout souffrir. Cette égalité d'humeur, au milieu des contrariétés qui ne manquent jamais dans le commerce de la vie, même entre écoliers, parut avoir quelque chose d'héroïque en plusieurs circonstances où l'affection de ses maîtres, l'estime de ses condisciples, ses rapides

1 Jules Planche, Marins Olive, Adolphe Privât, Callixte Frèze. On trouve leurs vies dans ce recueil.

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progrès soutenus d'une conduite irréprochable, éveillèrent la jalousie de certains élèves qui ne le valaient pas et qui s'irritaient de se voir éclipsés par un enfant de quinze ans. Jules supporta tout, et vainquit par la patience. Il puisait la force dont il avait besoin dans la fréquentation des sacrements, dans la ferveur de la prière, dans l'attention à veiller sur lui-même et à régler tous les mouvements de son cœur. Aussi n'cut-il jamais le plus léger reproche à essuyer de la part de ses maîtres; ils ne parlaient de lui que pour faire son éloge, pour le proposer comme un modèle de la plus parfaite régularité.

Les qualités du cœur et de l'esprit se trouvaient relevées en lui par l'extérieur le plus propre à les faire valoir. La nature l'avait doué d'un bel organe, son action était aisée et noble, sa mémoire aussi sûre que son goût était pur et délicat. On le regardait comme le principal ornement des séances académiques, des exercices littéraires : dans ces occasions , on lui réservait toujours un des rôles les plus importants, et il s'en acquittait avec une supériorité bien prononcée : mais ce qu'il y eut d'admirable, c'est qu'au milieu des succès et des applaudissements on ne le vit jamais rien perdre de sa modestie et de sa simplicité. Il avait en horreur l'orgueil et tous les défauts qui s'y rapportent; l'orgueil à ses yeux était le plus grand des excès où l'on puisse s'abandonner; c'est que le cœur de Jules, totalement étranger à la corruption, ne soupçonnait pas même le vice qui dégrade l'homme et le met au-dessous de la brute.

Il alla passer les vacances à Gap, au sein de sa famille. Il y soutint parfaitement la réputation que ses vertus lui avaient acquise, et les palmes qu'il venait d'obtenir en rhétorique semblèrent y ajouter un nouveau lustre. A son retour au petit séminaire il parut le même qu'on l'avait connu l'année précédente, avec cette différence que des succès encore plus marqués en philosophie le firent envisager désormais comme le premier élève de

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la maison sous tous les rapports. Ce fut dans le cours de cette année que, tout jeune qu'il était encore, il réunit sur sa tête, à la satisfaction générale, les charges de préfet de la congrégation et de président de l'académie.

Jules se montra digne de la considération dont il jouissait par un redoublement de zèle pour tous les genres de bonnes œuvres auxquelles il lui était permis de se livrer. Une de ses plus douces occupations était de recueillir des vivres et d'autres aumônes que lui et ses condisciples savaient trouver dans une sage économie, et de les distribuer soit aux prisonniers, soit aux familles indigentes. La mission qui eut lieu cette même année à Forcalquier lui fournit une occasion de plus de satisfaire son goût pour les œuvres de charité. Il s'agissait d'engager les hameaux et les villages des environs à participer au bienfait de la mission. Les élèves les plus distingués par leur piété furent partagés en diverses bandes, chargées de parcourir les campagnes et d'y annoncer la nouvelle des jours de grâce et de salut. Jules fut mis à la tête d'une de ces troupes déjeunes missionnaires. Les bons villageois furent si touchés des pieuses invitations qu'on leur adressait que la plupart s'y rendirent, et que plusieurs, en promettant de revenir à Dieu et d'aller se présenter au tribunal de la pénitence, versèrent des larmes d'attendrissement.

Jules, ayant terminé sa première année de philosophie, fut reçu bachelier après un examen qui fit admirer en lui une instruction solide et variée : il n'avait encore que seize ans. Il retourna ensuite à Forcalquier, et comme on ne put lui donner que des leçons particulières de physique, il trouva assez de moments libres pour s'appliquer plus qu'il n'avait fait jusque alors aux arts d'agrément. Les progrès qu'il fit dans la musique et dans le dessin étonnèrent ses maîtres : ce qui paraîtra plus surprenant, le goût qu'il montrait pour ces deux arts et le temps qu'il y mettait chaque jour n'affaiblirent en rien sa piété. Ce fut à celte même époque qu'il déli-

béra sérieusement sur le choix d'un état de vie, et que son inclination se déclara pour l'état ecclésiastique. Cepenlant ses parents ayant manifesté d'autres vues, il crut devoir s'y prêter, du moins jusqu'au temps où la volonté du souverain Maître lui serait plus clairement connue.

Rappelé dans sa famille au mois d'août 1822, il y passa une année entière, et n'y resta pas oisif. 11 se perfectionna dans la langue grecque. Ayant rencontré un habile maître d'hébreu, il désira prendre ses leçons. Ce qui lui donnait un vif attrait pour cette langue, c'est qu'elle lui offrait les saintes Écritures non plus dans des versions, mais dans le texte original. Son directeur lui avait permis de les lire tout entières : aussi les possédait-il dans sa bibliothèque en quatre langues, qu'il lisait et entendait avec une égale facilité.

Ses études, ses délassements, la liberté dont il commençait à jouir, les sociétés que la bienséance l'obligeait de voir, ne nuisirent jamais ni aux exercices religieux qu'il s'était prescri's, ni au fréquent usage des sacrements, ni à la vigilance qu'il exerçait sur les portes de ses sens et sur tous les mouvements de son cœur. Musicien et dessinateur, il fuyait les lieux où il avait à craindre de rencontrer des peintures ou des sculptures capables de blesser les yeux; il évitait avec le même soin les morceaux de musique dont les paroles lui auraient paru propres à amollir le cœur, ou opposées en toute autre manière aux maximes de l'Évangile. La décence et la gravité de son maintien commandaient tellement le respect que même dans les voitures publiques personne n'osait se permettre une parole inconvenante devant lui. Modeste et réservé dans la conversation, il ne cherchait pas à faire prévaloir son opinion : que si l'on venait à attaquer la religion sous un point de vue quelconque, il la défendait avec mesure, mais avec fermeté, et surtout avec cette abondance et cette variété d'expressions qui lui étaient naturelles. On l'a vu, dans une société composée d'incrédules, réduire au silence

QtJINQUE.

les prétendus beaux esprits qui l'avaient provoqué par des railleries déplacées, exciter leur étonnement et commander leur admiration. Le maître de la maison où la chose s'était passée se crut obligé de féliciter le jeune athlète d'avoir su plaider la cause de Dieu avec tant de sagesse, de courage et d'habileté.

Au mois d'octobre 1823, Jules quitta ses parents pour se rendre à Paris, où, tout en s'occupant de l'étude du droit, il suivit différents cours dans les sciences exactes, qui remplissaient pour lui ces heures de loisir que tant d'autres perdent dans l'oisiveté ou les vains plaisirs. Plus mûr à dix-huit ans que la plupart ne le sont à trente, il sentit que la retraite et l'étude, soutenues de tous les exercices d'une vie chrétienne pouvaient seules le mettre à l'abri des séductions qui menaçaient son innocence. Il fit choix d'un petit nombre d'amis, ses anciens condisciples, restés fidèles non-seulement aux principes, mais encore aux pratiques de la religion. Inébranlable sur ces deux points, et arrivé à un âge où il n'avait plus à traiter qu'avec des égaux, il ne tolérait pas qu'on prétendit en sa présence transiger avec aucun devoir, ou que l'on fit la moindre concession aux maximes du siècle : il s'enflammait alors et vengeait hautement les intérêts sacrés de la loi chrétienne. Quelques-uns de ses amis le trouvaient là-dessus trop vif et trop sévère, sans toutefois l'accuser de manquer d'indulgence pour ceux qu'il se croyait obligé de combattre. En effet, on l'a remarqué, Jules, aussi charitable pour les personnes que zélé contre les erreurs, souffrait avec peine qu'on se permît de juger et de condamner les absents, même ceux qui s'étaient donné des torts : aussitôt il devenait leur avocat, il prenait leur défense, et souvent on a vu , non sans admiration, son ingénieuse charité ramener peu à peu l'éloge dans la bouche d'un censeur irréfléchi qui avait commencé par les plus amères critiques.

Jules, pour se procurer à lui-même une ressource toujours présente contre le relâchement, se hâta d'entrer dans la congrégation de la Sainte-Vierge, dont le

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directeur devint le dépositaire des secrets de sa conscience.

Animé de l'esprit de tout véritable congréganistc, il s'exerça constamment aux œuvres de miséricorde; et chaque semaine, le jour du repos, scolastique fut pour lui un jour d'apostolat. 11 allait régulièrement en passer une partie dans les prisons, où réunissant autour de lui les enfants, malheureuses victimes du crime et de l'infamie, il leur portait, avec ses propres aumônes et avec celles qu'il avait pu recueillir, les instructions et les consolations de la foi. On ne connaît pas le détail de ces œuvres saintes, il ne s'en ouvrait ni à ses amis ni même à ses parents : Dieu seul en était le confident. Outre les liaisons qu'il avait dans le monde, il en cultivait d'autres dans les communautés religieuses et en particulier au séminaire de Saint-Sulpice, où tous les ans il allait passer quelques jours en retraite. C'était vers ces asiles du recueillement et de la piété qu'il aimait à diriger ses promenades, il y faisait de fréquentes visites, soit pour y nourrir son cœur par des entretiens spirituels, soit pour y fortifier la pensée et le désir qu'il conservait toujours d'une vocation plus parfaite. Avec le temps son désir devint une résolution ; et enfin un an avant sa mort, à l'époque précise de sa majorité, il fit le vœu formel de renoncer au monde et de se consacrer à Dieu.

Il avait une prédilection marquée pour le calvaire du Mont-Yalérien (1) : il aimait à en faire le pèlerinage, et h promener ses pieuses méditations, soit parmi les tombeaux des solitaires qui ont autrefois habité cette montagne, soit dans les oratoires consacrés aux mystères de la vie et de la mort du Sauveur. Il y trouvait des leçons utiles sur le mérite des croix, sur le néant des choses humaines, et il savait en profiter pour élever plus haut ses vues et ses désirs.

De si nobles pensées ne diminuaient en rien la ten-

1 A deux lieues de Paris. C'était un lieu de sépulture pour les fidèles qui ne voulaient pas que leurs cendres fussent mêlées avec celles que la religïon ne connaît pas.

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dresse toute filiale qu'il portait à ses parents, elles ne servaient qu'à l'épurer. Alors, comme dans sa première enfance, c'était toujours le fils docile et respectueux, concentrant ses plus chères affections sur ceux à qui il devait le jour, et. ne voyant pour ainsi dire qu'eux seuls après Dieu dans l'univers. Tel est le sentiment qui domine dans la lettre suivante, où se découvre toute la beauté de son cœur. Elle est du 1er janvier 1824.

a Cher papa et chère maman,

« Les premiers souhaits que je forme au commencement de cette nouvelle année sont pour vous , parce que vous êtes les premiers dans mou cœur, et qu'il m'est impossible de songer à personne que je ne me sois d'abord occupé de vous. Votre conservation, votre santé, la fin de vos peines, votre bonheur enfin sont l'objet de mes vœux les plus ardents, et je veux y contribuer autant qu'il est en moi, par une application constante à faire tout ce qui pourra vous être agréable. Pour m'aider à accomplir cette résolution, et pour obtenir que Dieu m'y soutienne et m'y fortifie, veuillez m'accorder votre bénédiction et continuer à me donner vos conseils : je me ferai 'oujours un devoir de vous les demander et de les suivre... »

Jules, ayant terminé, en 1826, son cours de droit, soutint avec distinction les examens d'usage, fut reçu licencié, et s'assujettit dès lors à suivre les séances du barreau. Ces occupations sérieuses ne l'empêchèrent pas de s'attacher aux principales branches de la littérature : son esprit, cultivé par de longues études et déjà enrichi de mille connaissances, suffisait à tout. Il entra donc dans une société formée à Paris, sous les auspices les plus respectables, par de jeunes littérateurs, dont le but était d'exercer leurs talents oratoires ou poétiques et d'épurer leurs compositions en ies soumettant à une censure paternelle autant qu'éclairée. Jules se fit remarquer parmi tant de jeunes gens distingués. On le vit entre autres, dans une séance solennelle de Société lit-

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téraire, soutenir avec une grande supériorité une discussion importante, où il avait à démontrer la funeste intluence des spectacles sur les mœurs. Dans une autre séance, tenue six semaines seulement avant sa mort, il donna lecture d'un poème qui emporta tous les suffrages d'une nombreuse assemblée. Ce poëme intitulé : Conseils romantiques à un jeune auteur, est une critique aussi juste qu'ingénieuse de ce genre bâtard nommé romantisme, qui menaçait alors d'envahir notre littérature, corrompait notre langue, et tendait à nous replonger dans la barbarie. Ne pouvant donner la pièce entière, qu'il nous soit permis d'en citer du moins le début et la fin.

Enfin dé la raison les saints droits sont vengés : Son éclat vif et pur chasse les préjugés; Sa main, des vils tyrans, implacable ennemie, Des fers de Despréaux affranchit le génie, Et fait pleurer de rage Apollon méprisé Sur les restes épars de son sceptre brisé.

Au chemin de la gloire il n'est plus de barrière ; Sans balancer, mon fils, entre dans la carrière. Aucun joug désormais ne pèsera sur toi, Et ton unique règle est de vivre sans loi. Li\re-toi sans réserve à l'ardeur qui t'anime, Méprise la grammaire et dédaigne la rime. Aujourd'hui sans logique on devient raisonneur, Et sans littérature on est littérateur.

Hàte-toi de bannir, poète dramatique, Des vieilles unités l'usage tyrannique : La scène peut errer de Paris à Bordeaux. Sous des langes d'abord montre-nous ton héros; Et qu'il vienne à la fin, cacochyme et débile, Vanter les temps passés à son fils indocile. Pourquoi te consumer en pénibles efforts? Aux bardes d'Albion emprunte tes accords, etc.

Si ta bouche, au moment où tu sors du repos, A celui qui te fit adresse quelques mots, Ne le nomme plus Dieu, ni Seigneur, ni mon Vère Mais des siècles passes le vieux Célibataire. Que je trouve partout, en tes sombres tableaux, Ces spectres vaporeux transfuges des tombeaux. Allant troubler des morts les paisibles retraites, Poursuis sur le Liban les ombres des prophètes :

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