G BEAU VAIS
Ce fruit de bénédiction était mûr pour le ciel : quelques jours après,, il ressentit les premières atteintes de la maladie dont il mourut; c'était une fièvre putride. Elle fut tout à la fois longue et douloureuse, et acheva de le purifier par la pratique de la patience, de l'obéissance et de la résignation.
L'habitude de ces vertus lui était devenue en quelque sorte si naturelle que dans les moments même où, affaibli par la violence du mal, il semblait se refuser à des potions amères, c'était assez pour le déterminer à les accepter, de les lui présenter au nom de Jésus-Christ, ou seulement au nom de ses supérieurs. Dès que le danger s'était déclaré il avait demandé et reçu, avec sa foi et sa piété ordinaires, les derniers sacrements.
11 avait sans cesse à la bouche les noms sacrés de Jésus et de Marie : c'étaient, comme nous avons vu, les premiers qu'il eût prononcés dans le berceau; ils tirent aussi sa consolation et sa force sur le lit de moi t. Dans le délire même il parlait le langage le plus édifiant; quelquefois dans les crises violentes qu'il éprouvait, on l'entendit s'écrier : « Je souffre le mai tyre. » Mais, comme s'il eût eu honte de sa faiblesse, il ajoutait aussitôt : « Ah! « il faut b:en porter sa croix.» De temps en temps il disait à sa garde : a Aidez-moi à prier; je ne puis plus « prier, aidez-moi. » Et il paraissait soulagé quand on lui avait rendu ce service.
Cependant son dernier jour approchait. Comme il n'avait plus la force de tenir son crucifix, on le lui présenta pour qu'il eût la consolation de le baiser; mais il parut détourner la tête. On crut d'abord que le mal lui ôtait la réflexion: l'on se trompait, c'était un acte d'humilité qu'il voulait faire : se croyant indigne de porter ses lèvres sur le cœur adorable de Jésus, il les arrêta à ses pieds. Quelques moments après, son humilité lui suggéra quelque chose de plus : il jugea que c'était une assez grande faveur pour lui de baiser seulement le bois de la croix. La nuit qui précéda sa mort se passa presque entière à invoquer et à répéter les doux noms de Jésus
BEAUVA1S.
et de Marie. Un peu avant le jour il entendit sonner Y Angélus; aussitôt il invita sa garde à le réciter avec lui, voulant sans doute que la Reine du ciel eût les derniers instants de sa vie, comme elle en avait eu les prémices.
Le malade s'affaiblissait visiblement, et, par une grâce spéciale assez rare dans ces sortes de maladies, il conservait l'usage parfaitement libre de toutes ses facultés. Uniquement occupé de Dieu, il demanda de nouveau qu'on l'aidât à prier ; on s'empressa de le satisfaire. Dès que la prière fut achevée, la personne qui l'avait aidé (c'était sa garde), persuadée qu'il ne tarderait pas à aller recevoir la récompense de ses vertus, lui dit : « Puisque « je vous ai aidé à prier, vous prierez bien aussi pour « moi. » Il le promit; et n'imaginant pas qu'on se recommandât à son intercession quand il serait dans la gloire, il se mit aussitôt en devoir d'exécuter sa promesse. Il fait un effort pour se tourner vers son crucifix, joint les mains, commence sa prière, et expire dans l'exercice actuel de la charité. Cette bienheureuse mort arriva le 24 janvier 1815, vers six heures et demie du matin ; et par elle le premier élève qu'ait perdu le petit séminaire de Saint-Acheul est devenu, nous n'en doutons pas, le premier de ses protecteurs dans le ciel.
Sa mémoire fut célébrée en prose et en vers par ses condisciples. L'un d'eux fit cette épitaphe :
Exanimi pueri togit hic lapis ossa. juventffl
Qui fuit exemplar pymnasiique décos.
Oecidit, heu! multis sociis multisqne magistris,
Prsecipue matri Qebilis atque patri.
At praematurâ doleam quid morte peremptum?
Nam si setate puer, \ir pietate fait.
Un autre condisciple composa son oraison funèbre, et la prononça en présence de toute la maison réunie. C'est dans cette pièce qu'ont été puisés les faits qu'on vient de lire.
FÉRAMUS