‹ Souvenirs de Saint-Acheul et d'autres établissements français dirigés par les Pères de la Compagnie de Jésus depuis le mois d'octobre 1814 jusqu'au mois d'avril 1857, ou, Vies de plusieurs jeunes étudiants élevés dans les maisons d'éducationChapitre 31 sur 66 · GUSTAVE · texte numérisé non relu

GUSTAVE

Décédé le io octobre 18ÎÎ7, à l'âge de 19 ans.

Marie-Gustave de Villers-Masbourg naquit à Esclaye , province de Namur. Ses parents, aussi recommandables par leur piété que parleur noblesse, n'épargnèrent rien pour former son jeune cœur, et le succès le plus heureux couronna leurs efforts. Quoique naturellement vif, Gustave sut, dès le premier âge, pratiquer constamment l'obéissance, vertu d'autant plus étonnante en lui qu'il

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passa une partie de son enfance sous la discipline d'un maître qui, faute sans "doute de bien connaître son élève, le traitait avec une excessive sévérité.

A cette obéissance, si méritoire dans sa situation, Gustave unissait d'autres qualités qui font le plus bel ornement de la jeunesse, et qui présagent une vie féconde en vertus. Son cœur s'ouvrit de bonne beure à une tendre compassion pour les malbeureux : une de ses plus douces jouissances était d'obtenir de ses parents de quoi les soulager. Il se montrait doux et affable envers les domestiques; s'il avait besoin de leurs services, il employait la prière, et jamais le commandement. Plein de complaisance et d'affection pour un frère plus jeune que lui, il ne se prévalait ni de son âge, ni de sa force, ni de son droit d'aînesse; il se faisait, contre sa propre inclination, un devoir de l'amuser en participant J ses jeux enfantins.

Son respect et sa reconnaissance pour les maîtres qui l'instruisaient n'avaient point de bornes : jamais on ne l'entendit se plaindre d'eux, quelque rigoureuses que pussent être leurs dispositions à son égard. Une tante qui l'affectionnait beaucoup aidait ses religieux parents à fortifier dans son cœur la crainte de Dieu et l'amour de tous ses devoirs. Elle lui demandait souvent compte de ses prières. « Je n'y manque jamais, répondait Gus- « lave; j'y ai bien des distractions, mais je les dis tou- « jours. On peut tromper les hommes, ajoutait-il, mais « on ne trompe pas le bon Dieu. » Animé de l'esprit de foi, et déjà supérieur au respect humain, il ne passait pas devant une église ou une croix sans y faire sa prière, ou du moins sans la saluer. Enfin, maître de sa langue dans un âge qui n'est pas celui de la réflexion, jamais il ne lui échappa ni jurement ni aucune parole messéante.

Tel était Gustave, lorsqu'à peine âgé de dix ans, ses parents qui voulaient le préparer de loin à sa première communion, le confièrent au curé de Wassemberg, paroisse du voisinage. Nous allons laisser ce res-

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pectablc ecclésiastique parler lui-même de son jeune élève.

« L'aimable enfant, lorsque j'allai le prendre dans sa famille, me baisa la main, puis se jetant à mon cou, il me promit que j'aurais en lui un disciple tout à fait docile. Je l'emmenai donc à Wassemberg. Pendant le voyage, il s'ouvrit entièrement à moi et me découvrit tous les replis de son cœur. J'eus lieu d'admirer avec quelle attention la divine Providence avait veillé sur cet enfant, en le faisant échapper à bien des périls qui , dans cet âge si tendre, avaient déjà menacé son innocence.

« J'avais alors chez moi un certain nombre dé jeunes gens, parmi lesquels plusieurs d'une éminente piété. Ce fut à ceux-ci que Gustave s'attacha d'abord. Le plus vertueux de tous fut aussi son meilleur ami; et, chose assez remarquable, ces deux enfants, que la vertu avait unis étroitement pendant leur vie, ne furent point séparés à la mort; ils se suivirent de près dans la tombe, ou plutôt dans le ciel.

« Les cérémonies du culte divin eurent toujours un grand attrait pour le jeune Gustave. Pendant les récréations, il aimait à se renfermer dans une chambre; là, aidé de quelques condisciples, il imitait la célébration des saints mystères ; ou bien, monté sur une table qui lui tenait lieu de chaire, il prêchait la pénitence aux pécheurs, et semblait préluder aux travaux de l'apostolat. C'était pour lui un plaisir extrême que de m'aider à orner les saints autels, que de m'accompagner dans la visite des malades, que de remplir les fonctions de sacristain ou d'enfant de chœur. Sa foi lui découvrait dans ces diverses occupations une grandeur qui échappe aux yeux des enfants du siècle.

« Tant d'innocence et des goûts si religieux le disposaient de plus en plus à sa première communion. Gustave, plein de l'idée de cette grande action, s'y prépara avec une ferveur qui lui attira des grâces extraordinaires. Au moment de la communion, il sentit une joie céleste

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se répandre dans son cœur; et de ses yeux coulèrent deux ruisseaux de larmes, les plus douces qu'il eût versées de sa vie. Après l'action de grâces, il m'assura qu'il s'estimerait heureux de pouvoir mourir ce jour-là. Aussi attentif à garder son trésor qu'il avait été empressé de le recevoir, il prit l'habitude de se confesser toutes les semaines; aussi eut-il le bonheur de conserver intacte cette précieuse innocence qui avait préparé à Jésus- Christ une demeure si agréable dans son cœur.

«La piété n'était rien à l'aménité de son caractère. On ne le vit jamais triste ou sombre. 11 était impossible de se montrer plus aimable et plus obligeant que lui. 11 ne savait ce que c'était que de refuser un service, quoi qu'il lui en dût coûter. Il ne pensait ni ne parlait mal de qui que ce fût; il cédait volontiers la première place aux autres, se contentait de ce qu'on lui laissait, et préférait à tout autre avantage celui d'être en paix avec Dieu et avec lui-même. En un mot, Gustave fut sans contredit l'enfant le plus doux, le plus obéissant, le plus pieux que j'aie eu depuis vingt-quatre ans que je me suis dévoué à l'éducation de la jeunesse. Puisse-t-il avoir de fidèles imitateurs ! »

Au mois d'avril 1822, il lui survint, à la suite d'un échauffement extraordinaire, une tumeur considérable sur la partie gauche de la poitrine, provenant, à ce qu'il paraît, de l'épaisissement de la lymphe. Pour donner un libre cours aux humeurs qui s'y coagulaient, on lui fit une première incision, puis une seconde beaucoup plus large et plus profonde, qui mit le cœur un peu à découvert. Cette opération était des plus dangereuses : le jeune malade, qui avait alors quatorze ans, s'y disposa par la réception des sacrements et la supporta avec un courage héroïque, disant qu'il était soldat de Jésus-Christ, qu'il était ravi de porter désormais une plaie au cœur comme son divin Maître. Après quelques mois, il se trouva en état de reprendre ses éludes, et les continua jusqu'au mois d'octobre 1826 que ses parents le placèrent au petit séminaire de Saint-Acheul.

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Sa principale attention en y arrivant fut de rechercher les élèves les plus vertueux. Il avait une méthode sûre pour les distinguer dans la foule : exactitude entière à tous les points du règlement, respect constant pour tous les maîtres sans exception, soumission cordiale à toutes leurs volontés; à ces marques Gustave reconnaissait d'abord ceux dont il pouvait faire ses amis. Aussi les choix qu'il fit ne le trompèrent-ils jamais. Lui-même se montra dès son arrivée à Saint-Acheul un modèle de régularité. Se lever au premier son de la cloche, garder le silence le plus exact hors le temps des récréations, ne pas quitter sans permission le lieu où la règle le voulait, obéir dans les moindres choses comme dans les plus importantes, dans les plus pénibles comme dans les plus agréables, telle fut sa vie de tous les jours et de tous les moments; et tout cela se pratiquait dans des vues de foi qui ne pouvaient être remarquées que par des yeux attentifs et exercés aux choses de Dieu.

Dans les premiers temps il avait paru naturellement doux et patient. Mais en l'observant de plus près, on put s'apercevoir que c'étaient des vertus acquises par les efforts continuels qu'il avait à faire et qu'il faisait parmi les contrariétés ordinaires de la vie. A force de se combattre il acquit assez d'empire sur ses passions pour ne plus laisser de prise même à ces premiers mouvements qui échappent quelquefois aux personnes les plus avancées dans la vertu.

Il ne fut pas quinze jours au petit séminaire sans demander avec instance à faire partie de la congrégation des Saints-Anges : bientôt on lui en ouvrit l'entrée, de sorte que des dix-huit mois qu'il habita Saint-Acheul il en passa dix-sept dans la congrégation. Et durant ce long espace de temps on ne voit pas qu'il ait jamais été pris en défaut, si ce n'est sur un point qu'on a trouvé ainsi conç u dans les notes qui le regardent : « Avertir Gustave de Villers qu'il paraît ne pas s'occuper assez de sa plaie. » Car il avait apporté à Saint-Acheul cette plaie à moitié cicatrisée, mais toujours en suppuration. Ceux

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qui ont pu lavoir assurent qu'elle était affreuse. Souvent le préfet de santé lui en demandait des nouvelles. En public sa réponse était : «Bien, mon père. » Dans le particulier il répondait : « Pour aller au ciel il faut bien « souffrir quelque chose ; il faut que ce malheureux « corps expie tous ses péchés. »

Les précautions continuelles qu'il avait à prendre pour ne pas faire de mouvements capables d'élargir ou d'enflammer sa blessure, le tenaient dans un état habituel de gêne et de contrainte qu'il serait difficile d'exprimer, et dont Dieu seul a connu tout le mérite. Ses maîtres et ses condisciples peuvent du moins lui rendre ce témoignage, que jamais rien dans ses yeux ou sur son visage n'indiqua qu'il fût en proie à un mal qui le dévorait.

Gustave n'était point compté parmi les premiers écoliers de sa classe : il travaillait néanmoins avec une application aussi soutenue qu'aurait pu faire un élève assuré de voir couronner ses efforts; c'est qu'il regardait les devoirs classiques comme une tâche que Jésus- Christ lui-même lui avait imposée. Son défaut de mémoire, joint à ses douleurs habituelles, ne lui permettait pas de savoir ses leçons aussi bien que les autres : ce ne fut jamais pour lui un sujet d'humeur ou de tristesse; il s'estimait heureux au contraire de pouvoir par là, ainsi qu'il s'en ouvrit plusieurs fois à un ami, éviter l'enflure si naturelle à ceux qui réussissent. A cette occasion il avouait ingénument qu'il redoutait l'amour-propre, qu'il ne se sentait pas la force de résister aux séductions de la vaine gloire, qu'il lui faudrait pour cela une grâce extraordinaire dont il était indigne, et qu'en conséquence il préférait aux plus brillants succès l'obscurité, qui le mettait à l'abri d'une passion capable d'empoisonner dans le cœur de l'homme les dons de la nature et ceux de la grâce.

Dieu sut bien dédommager Gustave du sacrifice qu'il exigeait de lui par des faveurs d'un ordre supérieur, je veux dire par des vertuspures et solides,dont l'héroïsme

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ne put être apprécié que d'un fort petit nombre de personnes; car la conduite de ce jeune homme,trop peu connu pendant sa vie, était simple, uniforme, toute semblable au dehors à celle de ses condisciples. Il mettait moins sa dévotion à faire autre chose que les autres qu'à s'acquitter parfaitement de ce qu'il avait à faire. Toujours fidèle à son principe, d'éviter ce qui pouvait attirer les yeux sur lui, il recherchait les emplois les moins apparents de la congrégation des Saints-Anges. Dieu lui avait fait vivement sentir les avantages d'une vie cachée et la vérité de cette parole d'un pieux auteur : Qu'aux yeux des hommes qui ne jugent des choses que par l'extérieur, Jésus-Christ semblait ne rien faire dans l'atelier de saint Joseph ; mais qu'aux yeux de la foi il y opérait notre salut comme quand il mourait sur le Calvaire.

Dans les exercices de piété Gustave s'abstenait avec le même soin de tout ce qui aurait pu paraître extraordinaire. Il s'approchait très -souvent de la sainte table; mais ce n'était point là une singularité, puisque plusieurs autres élèves de la maison vivaient de manière à mériter cet inestimable privilège ; ce n'en était pas une non plus que de s'y préparer par le recueillement. Gustave avait remarqué dans les règles de la congrégation le conseil qu'elles donnent à ceux qui doivent communier de ne se livrer la veille au soir à aucun jeu bruyant ou dissipant. Il suivit ce conseil à la lettre : les samedis et veilles de fêtes il employait la récréation du soir à prier dans l'église ou à converser avec des jeunes gens qui avaient les mêmes vues, les mêmes dispositions que lui. Après la sainte communion, il donnait, comme ses condisciples, le temps convenable à l'action de grâces. Mais ce temps ne suffisant pas à sa ferveur, il allait passer une partie de la récréation suivante dans la chapelle de la congrégation, où il cherchait les coins les plus reculés pour être moins aperçu et s'entretenir plus librement avec Notre- Seigneur. Souvent son attrait le retenait des heures entières à ses pieds. Le directeur de la congrégation, voulant dans les commencements éprouver quel esprit

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animait Gustave, s'approchait quelquefois de lui, et lui disait : «Sortez, mon enfant. » Gustave à l'instant se levait sans penser même à finir une prière commencée. Il savait que l'obéissance est plus agréable que le sacrifice, et il ne voyait rien de mieux que d'en faire la règle de toute sa conduite.

Cependant au mois de juin 1827 la santé de Gustave, qui avait jusque alors paru se soutenir, commença à décliner visiblement. On s'en aperçut non à ses plaintes (car jamais il ne se plaignait ), mais à l'enflure qui se manifesta dans les bras et dans les jambes. C'était un commencement d'hydropisie, causée par cette même lymphe qui avait nécessité l'opération dont il portait depuis plus de cinq ans la marque sanglante sur le cœur. D'un côté, cette plaie incurable s'étendait peu à peu dans l'intérieur, et y faisait des ravages qu'il était impossible d'arrêter; de l'autre l'hydropisie annonçait la décomposition du sang. On se hâfa d'avertir ses parents, qui vinrent aussitôt le prendre. Arrivé à Esclave, il lui fallut souffrir à diverses reprises des incisions douloureuses, faites pour donner passage aux humeurs : ces incisions n'empêchèrent pas qu'il ne survînt aux jambes, aux bras, à la poitrine même, des ulcères qui firent du malade, on peut le dire, un homme de douleurs, mais qui ne purent vaincre sa constance.

Dans les années antérieures à la maladie de Gustave, on voyait près du château d'Esclaye les restes d'une ancienne église consacrée à la sainte Vierge, dont la statue avait été jadis en grande vénération par tout le pays. C'était dans cette église, renversée par l'impiété révolutionnaire, que les parents de M. de Villers-Masbourg père avaient coutume d'aller prier pour la conservation de leur fils, lorsque celui-ci, alors jeune militaire, servait dans les Indes et y courait des périls auxquels il semblait presque impossible d'échapper sans une protection toute spéciale du ciel. De retour au sein de sa famille, après plusieurs années de guerre où la plupart de ses compagnons d'armes avaient péri, M. de Villers-

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Masbourg ne crut pouvoir mieux témoigner sa reconnaissance à notre Seigneur et à sa sainte Mère qu'en élevant une grande chapelle sur les fondements de l'ancienne église, et en rendant l'image de Marie à la vénération des fidèles. La bénédiction de la chapelle se fit à la fin de juillet 1827. Gustave, à qui son courage tenait lieu de force, assista à la cérémonie avec une sainte joie; il présida lui-même au chant des cantiques sacrés. Depuis ce jour, digne émule de la piété de son père et de ses aïeux, il alla souvent prier dans le nouveau sanctuaire, et le jour de l'Assomption de la sainte Vierge il voulut y faire ses dévotions.

Au commencement de septembre, l'enflure des jambes s'étendant toujours gagna peu à peu les entrailles. Pour ne pas alarmer ses parents, il ne se plaignit point, il ne perdit même rien de l'air de gaîté qui lui était ordinaire; il se contenta de dire en secret à un domestique de confiance qu'il ne relèverait point de cette maladie. En effet, le mal, continuant à croître, empira au point de donner à son corps une sorte de ressemblance avec celui de Job. Le malade s'affaiblissait sensiblement; bientôt il se trouva réduit à garder la chambre, puis le lit. Le ht octobre, il désira s'unir à son Sauveur, et le reçut à une heure du matin. Sur ces entrefaites, les ulcères s'étant refermés, il en résulta une enflure et une inflammation considérable. On crut devoir faire au malade une large et profonde incision, qu'il supporta avec une force d'âme surnaturelle. Dans ce moment si redoutable pour la nature, il tenait les yeux constamment fixés sur une image du Sauveur, et puisait dans la vue de cet objet si cher aux âmes pures une résignation qui fut à l'épreuve des plus cruelles douleurs. Les personnes qui l'assistaient admiraient sa patience, mais elles gémissaient de ne pouvoir le soulager. Dans la nuit du 12 au 13 octobre, la gangrène parut au bras; les médecins réussirent à l'arrêter, sans toutefois parvenir à empêcher l'inflammation de gagner les entrailles. Il fallut alors lui faire connaître le danger où il était, et lui proposer de

DE YILLERS.

recevoir les derniers secours de la religion. Cette nouvelle ne donna à Gustave d'autre sentiment que celui de la joie, et d'un redoublement de ferveur au moment où on lui administra le saint viatique.

Enfin, dans la nuit du 14 au 15, les symptômes d'une mort prochaine se déclarèrent par des sueurs froides. Il était temps de penser au sacrement des mourants. A la pointe du jour, Gustave le reçut avec la même présence d'esprit que s'il eût été en pleine santé. Vers neuf heures du matin, il dit qu'il ne voyait plus l'image de Jésus- Christ placée sous ses yeux. Une heure après, il demanda à son père la dernière bénédiction. Ensuite on lui mit en main le cierge bénit qu'il ne quitta plus. Après les prières des agonisants, il continua de prier en latin à voix basse, de manière pourtant à pouvoir être entendu, jusqu'à onze heures qu'il s'endormit dans le Seigneur, sans avoir eu d'agonie, sans avoir éprouvé aucune de ces terreurs qui assiègent quelquefois les derniers moments des plus saintes âmes; enfin, sans avoir perdu un seul instant le calme et la paix du cœur, dédommagements ordinaires des grandes douleurs jointes à une grande innocence de vie.

Le corps de Gustave fut exposé dans la chapelle dont nous avons parlé, au pied de l'image de cette Vierge très-pure à laquelle il avait été voué dès son enfance. Lors de la bénédiction de la chapelle, on avait érigé une croix dans le cimetière attenant, et Gustave avait alors déclaré hautement que ce serait lui qu'on y enterrerait le premier. La chose arriva comme il l'avait dit : il fut inhumé au pied de la croix, et ses funérailles réunirent tous les habitants de cette contrée, qui s'empressèrent d'honorer dans sa personne une vie sainte couronnée par une sainte mort. Le lieu de la sépulture est couvert d'une tombe en marbre noir qui porte cette inscription :

M. G. de Yillers-Masbourg, adolcscens sanguine nobilis, virtute nobilissimus, obiit 15 octobris 1827, aetatis anno 10. H. I. P.

CHERIMBEAUD.

CHERIMBEAUD

(jAr.QUEs).

Décédé fe 1 1 janvier 1828, à l'âge de 18 ans.

Jacques Cherimbeaud naquit à Vic-le-Comte, petite ville d'Auvergne, où l'on voit une chapelle de la trèssainte Vierge, célèbre par les miracles qui s'y sont opérés. Dès ses premières années on put remarquer en lui un goût prononcé pour la retraite et pour les choses qui tiennent à la religion : dans cet âge, qui est celui des jeux bruyants et de la dissipation, il passait une partie de la journée seul enfermé dans sa chambre; et comme si la Reine des Anges, qui avait déjà captivé son cœur, lui eût demandé les prémices de ses travaux, il s'occupait sans cesse à lui ériger de petits autels. La compagnie des enfants de son âge n'altérait en rien l'innocence et la simplicité de ses habitudes : son plaisir le plus doux et le plus vif était d'imiter avec eux les cérémonies du culte divin. Tout en lui faisait présager à quel genre de vie il se dévouerait dans la suite. En effet, notre jeune enfant manifestait déjà hautement la pensée et le désir de se voir un jour honoré du sacerdoce. Ses parents s'y opposèrent longtemps, car il était fils unique : mais rien ne fut capable d'affaiblir son penchant ou d'ébranler sa résolution.

Une première communion fait nécessairement époque dans la vie d'un enfant, puisqu'elle décide ordinairement de la direction qu'il prendra en passant de la jeunesse à l'adolescence. Celle de Cherimbeaud fut recommandable par les dispositions saintes qu'il y apporta. L'innocence des premières années l'avait préparé de loin à cette importante action; sa préparation prochaine fut un redoublement sensible de ferveur que Dieu ne

CIIERLMBEAl J'.

laissa pas sans récompense. En effet, la pensée que notre Seigneur voulait bien s'abaisser jusqu'à entrer dans son cœur le combla d'une joie toute céleste; et cette joie fit du jour de sa première communion, comme il l'avoua depuis, le plus beau et le plus heureux de sa vie.

A cette époque, ses parents, qui sans avoir beaucoup d'aisance étaient d'une condition honnête, lui avaient déjà permis de commencer ses études. L'application qu'il y porta ne diminua en rien l'attention qu'il devait aux pratiques commandées par la religion. Il revenait passer les vacances chaque année dans sa ville natale; et toujours il y fut un modèle de régularité et de piété, qui édifiait les gens de bien, et lui attirait une sorte de respect de la part même des ennemis de la religion. Il suivit ses classes avec succès jusqu'au printemps de l'année 1827, qu'il obtint d'aller demeurer au petit séminaire nouvellement établi à Billom. On le plaça dans une des maisons dépendantes de la maison principale, beaucoup trop petite alors pour recevoir la multitude des étudiants qui se présentaient.

Ici nous emprunterons les paroles d'un de ses condisciples et de ses commensaux, préfet de la congrégation de la sainte Vierge, et intimement lié avec notre vertueux jeune homme.

« Dès son arrivée, dit-il, Cherimbeaud nous édifia tous par sa simplicité et sa douceur, qualités auxquelles la prudence et la discrétion donnaient un nouveau lustre. Il n'apporta point à Billom de défauts notables, ou du moins il les détruisit avec tant de promptitude que nous n'eûmes pas le temps de les apercevoir. Il ne se lia d'abord avec personne, pas même avec ceux qui l'approchaient de plus près, qui habitaient sous le même toit; et ce ne fut qu'après les avoir bien connus qu'il se choisit un petit nombre d'amis, parmi lesquels j'eus le bonheur d'être complé.

« Comme il aimait les lieux retirés, nous nous rendions souvent, lui et moi, sur les bords d'un petit ruisseau à

CHJSRIMBJBAUJ).

quelques pas de notre pension. C'était là qu'il m'ouvrait son cœur, et que sans y penser il me laissait apercevoir les plus pures vertus. Dans plus d'une circonstance je l'ai vu, après m'avoir quitté, revenir à moi avec un front serein et un doux sourire sur les lèvres. Etonné de cet air épanoui, je lui en demandais la cause. Une fois il me répondit : «Ah! mon cher ami, je me figurais le « palais de l'amour divin, dont j'ai lu dernièrement la « description. » Une autre fois : « Je pensais, me dit-il, « au bonheur de mourir entre les bras de Marie. » Je ne pouvais me rassasier de l'entendre parler de la trèssainte Vierge. Il avait toujours son nom à la bouche, comme un petit enfant qui ne sait que le nom de sa mère et qui le répète sans cesse.

« Une âme si pleine de Dieu ne pouvait être étrangère à la pratique de la mortification. Pendant cinq mois que j'ai vécu avec mon vertueux ami et que je l'ai eu continuellement sous les yeux, je ne crois pas l'avoir vu profiter une seule fois de la permission que nous avions d'acheter des fruits; mais ce qui est encore plus remarquable dans un jeune homme de son âge, pour modérer le plaisir que les mets auraient pu lui donner il faisait en sorte dans les repas de n'être jamais servi que le dernier de tous.

« Serviteur déclaré de la sainte Vierge, il fut un des premiers à demander d'être agrégé à sa congrégation. Dans les démarches qu'il lui fallut faire pour cela on eut lieu d'admirer son humilité comme son ardeur. Toutes les fois qu'il en parlait au préfet ou aux autres dignitaires il n'employait que ces formules modestes : « Si l'on me jugeait digne d'être.... Si je pouvais obte- « nir... » Lorsqu'on lui annonça qu'il était admis, sa joie fut extrême. On put juger alors quel bonheur c'était pour lui de pouvoir contribuer et par lui-même et par les autres à étendre le service de Dieu et le culte de Marie. Son titre d'associé lui donnait le droit d'assister à la méditation que les congréganistes font chaque jour en commun; il les édifia tous par son maintien modeste

CHEMMfiEATO.

et respectueux. Quelques-uns de ceux qui étaient à portée de l'observer m'ont dit depuis qu'ils croyaient que Cherimbeaud pr iait sans distractions, et que toutes les fois qu'ils étaient eux-mêmes distraits il leur suffisait de jeter les yeux sur lui pour se remettre en la présence de Dieu.

« Quoique lent et timide par caractère, lorsque ceux qui lui étaient préposés lui commandaient quelque chose, il s'y portait avec tant de promptitude et d'un air si délibéré que les efforts semblaient alors ne lui rien coûter; l'obéissance lui donnait des ailes.

« Notre fervent serviteur de Marie ne tarda pas à passer du rang d'associé à celui de congréganiste. Ce nouveau titre lui causa une joie d'autant plus douce qu'il l'investissait d'un nouveau droit, celui de porter désormais aux pauvres familles des secours temporels et spirituels.

« Dans l'exercice de ces œuvres de miséricorde il observait avec un soin particulier la modestie des yeux. J'ai remarqué, toutes les fois que je suis sorti avec lui, qu'il ne lui arriva jamais de les fixer sur les personnes du sexe qui se trouvaient chez les pauvres où nous allions porter des aumônes. Il appréhendait tellement leur rencontre que quand nous étions à la promenade, s'il en apercevait sur notre chemin, il nous faisait prendre autant qu'il était possible un détour pour les éviter. Pendant sa dernière maladie il prit toutes les précautions qui étaient en son pouvoir pour empêcher qu'elles ne parussent dans sa chambre. Plusieurs fois il aima mieux demeurer à jeun jusqu'à dix heures, et même jusqu'à midi, que de souffrir qu'elles y entrassent.

« La maladie dont nous venons de parler commença sur la fin de l'automne de 1827, par un gros rhume qui lui ûta presque entièrement la voix. Il continua de suivre assidûment sa classe, qui était celle de rhétorique. Mais bientôt le mal, aggravé par la rigueur de la saison, fit de tels progrès qu'il fut obligé de garder le lit : les poumons étaient attaqués. L'affaiblissement du corps ne diminua rien de la vigueur de l'àme, le courage lui tint

CI1EIUMDEAUD.

lieu de forces. « Vous devez bien souffrir, lui dit-on, de « ne pouvoir presque plus parler, et de vous voir cloué « sur un lit toute la journée? — Que voulez-vous? ré- « pondit le malade, il faut bien vouloir ce que le bon « Dieu veut. » Tous ceux qui l'approchaient eurent lieu d'être édifiés de sa patience : rien ne put l'altérer, ni le mal ni les remèdes, quelquefois plus douloureux que le mal même, ni l'ennui inséparable d'une telle position.

« Ses parents, avertis de son état, vinrent pour l'emmener. Il les pria instamment de vouloir bien lui permettre de demeurer encore quelques jours avec ses chers condisciples, leur faisant entendre que sa maladie n'avait rien de bien grave, qu'elle touchait peut-être à sa tin, qu'il serait inutile de retourner à "Vic-le-Conite pour si peu de temps. On se rendit à ses sollicitations, et nous eûmes le bonheur de jouir encore quelque temps de sa présence. Dans cet intervalle, qui fut trop court pour ses amis, si nous ne l'avions su malade, à peine aurions-nous pu soupçonner qu'il le fût, tant la sérénité de son visage annonçait de contentement et de gaieté. C'était toujours avec un aimable sourire qu'il nous accueillait à notre retour du petit séminaire, après les classes du matin et du soir.

«Cependant le mal devint plus sérieux; ses forces diminuèrent considérablement. 11 lui fallut donc céder enfin aux instances de sa famille et reprendre le chemin de la maison paternelle. Le jour du départ fut pour lui et pour nous un jour de deuil et de tristesse. Il me serra dans ses bras, m'arrosa de ses larmes et me recommanda de prier pour lui; enfin nous nous séparâmes le cœur serré de douleur, et Cherimbeaud partit avec soumission, car il ne savait pas désobéir.

« Arrivé à Vic-le-Comte , il reçut avec des témoignages d'affection et de reconnaissance toutes les personnes qui vinrent le visiter. Peu de temps après, sentant que son dernier jour n'étaitpas éloigné, il demanda à diverses reprises le directeur de la congrégation. « Ah ! disait-il, s'il pouvait venir me voir, que je serais

CHEIUMBEAUB.

« heureux! » On lui représenta que la chose était fort difficile, vu la longueur du chemin et les occupations multipliées du prêtre qu'il demandait. « Mais enfin, re- « prit le malade, vous ne pourrez pas me refuser de voir « au moins le préfet de la congrégation que j'aime si « tendrement; dans sa personne je verrais la congré- « gation tout entière. »

« Instruit de ses désirs, et ravi de pouvoir l'embrasser encore une fois avant qu'il quittât la terre, je partis chargé des vœux de mes condisciples pour me rendre auprès de lui. 11 avait passé les jours précédents au milieu des crises les plus fâcheuses. Mon arrivée sembla le ranimer. Il s'assied sur son lit, il me tend les bras; je m'approche, il me serre tendrement; puis il me demande des nouvelles du directeur et des membres de la congrégation. Il veut en avoir de tous en général et de chacun en particulier. Le voyant dans ce transport de joie, je lui dis : «Mon cher ami, je vous apporte quelque « chose qui vous fera plaisir; c'est le directeur de la « congrégation qui vous l'envoie. » A ces mots, je lui présentai de sa part l'image de Marie. En la recevant il la serra sur son cœur, il colla ses lèvres sur les pieds de sa protectrice, et s'écria : « Je suis vraiment trop heu- « reuK de posséder un objet si cher. »

« Après un entretien assez long je lui dis qu'il fallait que je le quittasse pour aller recommander la congrégation à la sainte Vierge devant son image miraculeuse. « Je vais, me dit-il, m'unir à vous d'esprit et de cœur, « puisque le bon Dieu ne veut pas que j'y aille. Je vous «en prie, ne m'oubliez pas dans l'offrande que vous « ferez à notre bonne mère de tous nos condisciples. » De retour, je montai à sa chambre où je le trouvai seul. Nous eûmes le bonheur de nous parler un moment cœur à cœur, comme nous avions coutume de faire. 11 me confia quelques peines qu'il éprouvait, il me dit qu'il voyait avec plaisir approcher sa fin, si c'était la volonté de Dieu. Il se faisait tard, il fallut penser a me retirer : nouvelles recommandations de prier et défaire

CHERIMBEA L'Jj.

prier pour lui, nouveaux adieux qui devaient, hélas ! être les derniers.

« Cette courte visite fut si consolante pour le malade qu'il en conserva le plus tendre souvenir. Il ne cessait de répéter : « Oh ! si l'on venait me voir encore une fois « de Billom, il me semble que je serais guéri. » Ce n'est pas qu'il craignit la mort, nous l'avons dit; au contraire il la voyait venir avec joie, et cherchait à consoler ses parents, en leur représentant qu'ils ne devaient s'attacher à rien de créé, pas même à leur fils, puisqu'il appartenait à Dieu avant de leur appartenir. Parmi les personnes qui lui donnaient des soins était sa marraine. Il aimait à s'entretenir avec elle des pratiques de piété qui étaient en usage au petit séminaire, et entre autres de la grande dévotion qu'on y avait pour la Mère de Dieu. Par ces discours et autres semblables le malade nourrissait la dévotion de ceux qui l'écoutaienl et enflammait sa propre dévotion. Il fit plus; en zélé serviteur de Marie il promit de lui ériger un oratoire dans sa chambre si elle lui rendait la santé. La nuit qui précéda sa mort, et trois heures seulement avant d'expirer, il demanda à la personne qui le gardait si elle était agrégée à quelque confrérie. Celle-ci lui ayant répondu qu'elle l'était non-seulement à une, mais à plusieurs, et qu'elle s'acquittait des pieuses pratiques que l'Eglise y avait attachées : « Yous êtes, lui dit-il, plus heureuse que « moi; vous pouvez prier et vous priez, mais moi je ne a le peux plus. »

Bientôt après, sentant s'approcher l'heure qui devait briser ses chaînes et lui ouvrir les portes de la bienheureuse éternité, il pria la même personne de lui réciter les litanies de la sainte Vierge. Il demanda ensuite à parler à son confesseur, qui fut aussi édifié de sa tendre piété qu'étonné de son invincible constance à supporter les douleurs et les angoisses de la mort. Ce fut le 1-i janvier 1828 qu'il rendit son âme à Dieu. La personne qui l'ensevelit trouva son crucifix appliqué sur sa poitrine avec une de ses mains, et l'image de Marie collée avec

DE LA SIGÔNNIMB.

l'autre sur son cœur. Ouand même on ne saurait rien autre chose de lui, cette circonstance toute seule indiquerait suffisamment la mort d'un juste.

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