‹ Souvenirs de Saint-Acheul et d'autres établissements français dirigés par les Pères de la Compagnie de Jésus depuis le mois d'octobre 1814 jusqu'au mois d'avril 1857, ou, Vies de plusieurs jeunes étudiants élevés dans les maisons d'éducationChapitre 32 sur 66 · UE LA SIGONNIÈRE · texte numérisé non relu

UE LA SIGONNIÈRE

(auguste FETinox).

Décédé le 18 avril 1828, à l'âge de 17 ans.

Auguste Ferron de la Sigonnière naquit au château de la Métrie près de Dinan, en Bretagne. Doué d'un caractère singulièrement aimable, d'une gaité douce et spirituelle, d'une imagination riche et d'un cœur excellent, il fit concevoir de bonne heure à sa famille les plus belles espérances. Il commença ses études au petit séminaire de Dinan, où son application et ses talents lui méritèrent des succès flatteurs. Parvenu en seconde, il témoigna un vif désir d'aller terminer ses études au petit séminaire de Sainte-Anne, près d'Auray. Sa mère, veuve depuis longtemps, ne put d'abord supporter l'idée de vivre loin d'un fils qu'elle aimait avec une tendresse extrême : elle craignait d'ailleurs que les maux d'estomac dont il se plaignait quelquefois ne prissent lût ou tard un caractère sérieux. Néanmoins, vaincue par Tes sollicitations redoublées de son fils, elle le laissa partir au mois d'octobre 1827.

Auguste n'a passé que quelques mois à Sainte-Anne, mais le souvenir des vertus qu'il a pratiquées vivra longtemps parmi ceux qui ont eu le bonheur de l'y connaître. Dans une maison ou la perfection consistait pour lui à observer exactement la règle, c'est-à-dire à ne rien faire d'extraordinaire, ses jours ont été pleins, sans offi-ir aucun de ces faits éclatants que l'on recherche de préférence, mais à tort, dans la vie des saints. Cependant nous avons recueilli de la bouche de ses condisciples

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quelques traits qui, bien que fort simples, ne laisseront pas de faire apercevoir les bontés de Dieu sur lui et sa fidélité à y répondre.

Dès le commencement de Tannée, Auguste sut par une conduite irréprochable, par une application soutenue, par des manières obligeantes, se concilier l'affection des maîtres et des élèves. Ses progrès dans les lettres furent rapides : il se plaça bientôt à la tête de la classe, et obtint constamment une des quatre premières places dans les compositions. Ennemi de ces lectures frivoles dont le résultat le plus ordinaire est d'ûter le goût des lectures sérieuses et utiles, il s'étudiait uniquement à former son esprit sur les vrais modèles. C'était un plaisir pour lui de lire Virgile et d'étudier Homère; mais il leur préférait de beaucoup les auteurs qui à la beauté du style ou des pensées unissent le mérite de la piété. Ceux.dc ses condisciples qui étaient placés près de lui à l'étude ont vu plusieurs fois son visage s'enflammer lorsqu'il lisait l'ouvrage de Lowth sur la poésie des Hébreux, ou les Oraisons funèbres de Bossuct.

Son ardeur pour l'étude était prodigieuse : tous ses moments étaient employés. Il fallut un ordre exprès de son professeur pour qu'il se dispensât, même vers la fin du carême oii il parut plus fatigué, d'aucun devoir de classe ou d'académie. Dans les moments libres, toujours attentif à sanctifier ses travaux, il s'occupait de préférence à mettre les psaumes de David en vers latins : à sa mort il en avait déjà terminé plusieurs.

Les succès de notre jeune élève répondaient à son application : jamais cependant ils n'excitèrent parmi ses rivaux les petites jalousies ordinaires aux écoliers plus amateurs de la science que de la vertu. Lorsqu'il fut indisposé, ses émules eux-mêmes lui prodiguèrent leurs soins; ils se montrèrent vivement affligés de la maladie qui l'enleva. Cette affection si tendre et si générale était la récompense de la modestie d'Auguste. Sa supériorité ne lui inspirait jamais ni fierté ni vanité. Il sentait trop bien de quel danger les talents sont pour ceux qui croient

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les posséder. Aussi, loin de s'en laisser éblouir et de s'abandonner aux rêves de l'imagination pour l'avenir, il faisait hautement profession de compter la science pour rien en comparaison de la vertu; il avait même coutume de dire que les grands succès sont quelquefois une punition que la justice divine inflige à des talents dont l'orgueil s'est prévalu. Il faisait servir cette réflexion et autres semblables à consoler ceux de ses condisciples qui s'affligeaient de leur peu de progrès.

La conduite d'Auguste dès son entrée à Sainte-Anne avait été régulière : elle devint édifiante et exemplaire à l'époque de la retraite annuelle, qui eut lieu comme de coutume pour les élèves du petit séminaire. C'était la première fois de sa vie qu'il participait à cette grâce, ce fut aussi la dernière : heureux de l'avoir mise à profit! Les grandes vérités de la religion, soigneusement méditées, le frappèrent vivement, et firent de lui un homme tout nouveau. 11 parait, d'après le journal qu'il fit des pensées qui l'avaient alors frappé, et d'après certaines paroles qui lui échappèrent, qu'il eut quelques pressentiments de sa fin prochaine ; mais ces avertissements secrets ne l'effrayèrent pas. Dans le monde, à un âge où l'on sait à peine ce que l'on fait, entouré de mille objets de distraction, Auguste avait pu négliger un instant ses devoirs religieux : depuis, plein de confiance en la miséricorde de Dieu, il s'était jeté dans ses bras comme dans le sein d'un bon père, et il avait trouvé le pardon et la paix.

Ces sentiments de confiance et d'amour furent ceux qui l'occupèrent principalement durant les exercices de la retraite, et ils ne sont jamais sortis de son cœur. On les retrouve à toutes les pages du journal où il se rend compte de ce qu'il éprouvait dans ces jours de grâce et de salut. Voici comme il termine le résumé de sa méditation sur le péché : « Quoi ! mon Dieu, après tant de « bienfaits je pourrais vous offenser encore ! Ah! plutôt « mourir mille fois... Oui, je fuirai le péché comme le « souverain mal, non pas à cause de l'enfer, mais parce

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« qu'il offense votre bonté infinie. » Dans la dernière page de ce pieux écrit il ne sait plus comment exprimer sa reconnaissance pour tant de grâces et de consolations qu'il a reçues pendant la retraite : il se plaint de n'avoir qu'un cœur; il appelle le ciel et la terre à son secours; il termine par ces mots : « 0 mon Dieu,, bénis- « sez ces résolutions; qu'elles soient pour moi le gage « de la vie éternelle! Ah! veillez sur moi, protégez-moi « pendant le cours si triste de cette vie, jusqu'au moment «heureux où j'irai vous aimer et vous bénir pendant « toute l'éternité. »

Auguste avait formé ses résolutions aux pieds de la croix, il les avait déposées dans le cœur de Jésus; il s'y montra fidèle jusqu'à la mort. Bien convaincu que de lui-même il ne pouvait rien, il savait aussi qu'une volonté généreuse, qui cherche en Dieu son courage et sa force, peut au dedans enchaîner toutes les passions et au dehors briser tous les obstacles que le monde et le démon multiplient sur nos pas.

Aussi, depuis la retraite, notre pieux écolier marcha-t-il de vertus en vertus. Le règlement de la maison devint encore plus sacré pour lui, et on ne le surprit jamais à l'enfreindre en quoi que ce fût. Ses communions furent plus fréquentes; il prit l'habitude de se présenter chaque semaine au tribunal de la pénitence, et toujours avec une modestie et une ferveur édifiante. A la sainte messe, et en général dans tous les exercices de piété, même dans ces courtes prières qui précèdent ou suivent les classes ou les études, son recueillement inspirait de la dévotion à ses voisins. Quelquefois, suitout lorsqu'il priait la très-sainte Vierge, il paraissait comme transporté; son visage prenait un air riant; il avait les yeux tendrement élevés vers le ciel ou fixés sur quelque image dévote : on l'aurait cru dans un saint ravissement, et on ne se lassait pas de le contempler en cet état.

La piété qui l'attirait si puissamment à Dieu ne nuisait en aucune manière à ses rapports avec le prochain ; au contraire, elle ajoutait à son affabilité, à sa bonté na-

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turelle les motifs les plus relevés. Quelqu'un de ses condisciples avait-il un sujet de peine, on le voyait accourir auprès de lui pour le distraire et adoucir son chagrin : il s'estimait heureux lorsqu'il avait pu rendre un service. Plein de compassion pour les pauvres, il ménageait avec soin l'argent destiné à ses menus plaisirs, afin de se procurer le bonheur de pourvoir plus abondamment à leurs nécessités. Un jour un enfant vint lui demander Paumône, disant que son père et sa mère étaient malades et qu'ils n'avaient pas même de pain. Ce que tu nous dis est-il bien vrai? lui demanda Auguste. Pour toute réponse l'enfant se mit à pleurer. Auguste à cette vue, vivement touché lui-même, donne au petit malheureux tout ce qu'il a d'argent sur lui, et détermine ses compagnons à en faire autant.

Avec un cœur aussi droit et aussi pur que tendre et compatissant, il ne pouvait manquer d'avoir pour la trèssainte Vierge tous les sentiments qu'un enfant bien né éprouve pour une mère. Il répétait souvent qu'il fallait avoir un cœur de bronze pour ne pas aimer Marie. Aussi se hàta-t-il de faire les démarches nécessaires pour entrer dans sa congrégation. Il ne redoutait qu'une chose, c'était de n'y être pas admis. « Je sais bien, disait-il, que «j'ai des défauts; mais on n'a qu'à m'avertir, j'essaie- « rai de me corriger. » Quelquefois il se laissait aller à ses craintes et à ses inquiétudes : « Non, je le vois bien^ « dit-il un jour à l'un des supérieurs en qui il avait une « grande confiance, non, l'on ne voudra pas me recevoir. « — Vous vous trompez, répondit celui-ci, soyez tran- « quille; je vous assure, moi, que vous serez reçu; mais « laissez écouler le temps que la règle et l'usage ont dé- « terminé pour éprouver les postulants. »

A ces pieux empressements d'Auguste, on peut juger de son bonheur lorsque, après quelques semaines d'épreuves qui lui parurent bien longues, il se vit enfin associé à la congrégation. Nous ne pouvons encore nous rappeler sans attendrissement la joie céleste qui brillait sur son visage, au moment où il prononça l'acte de con-

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sécration. Il était si ému qu'il put à peine prononcer la formule; mais ses paroles entrecoupées allaient au cœur de tous les assistants. Pendant la récréation suivante, il prit par le bras un de ses condisciples entré comme lui ce jour-là dans la congrégation, et, le conduisant un peu à l'écart, il lui demanda s'il n'avait pas ressenti une joie ravissante, au moment où il avait pris la sainte Vierge pour sa mère. « Pour moi, ajouta-t-il, j'étais si « heureux, que je nie croyais au ciel. J'éprouvais en « moi quelque chose de divin. Je jurais à Marie de l'ai- « mer toujours, de ne rien épargner pour la faire aimer. « Et puis, quand nous avons reçu Notre-Seigneur, quand « il est venu dans nos cœurs bénir nos promesses, ah! « quel moment ! Non, jamais je n'avais ainsi goûté le « bonheur. »

L'amour fdial qu'Auguste portait à la sainte Vierge, loin de se ralentir, n'a fait que croître jusqu'à sa mort. Son plus grand plaisir dans les récréations était de s'entretenir des vertus et des bienfaits de cette bonne mère. « Parlons donc de Marie, » disait-il à ses amis avec une touchante simplicité. Peu de jours avant sa dernière maladie, un élève placé à côté de lui en classe le vit lever les yeux vers le ciel avec une expression marquée de joie et de bonheur, au moment où l'on a coutume de réciter Y Ave, Mario. « Qu'as-tu donc? lui dit-il, après la prière. « — Rien, répondit Auguste. — Eh ! pourquoi donc « soupirais-tu? — C'est que j'avais du plaisir à prier la « sainte Vierge. »

Ainsi Dieu se hâtait d'enrichir pour le ciel cette âme si docile aux impressions de la grâce, qu'il allait bientôt appeler à lui. Auguste avait souffert quelques douleurs d'estomac pendant le carême, mais il n'en avait rien dit. Un de ses supérieurs, qui aperçut une légère altération dans sa santé , lui interdit le travail et lui proposa de quitter le maigre. Auguste répondit que son indisposition n'était rien, que ces maux d'estomac se faisaient sentir également les jours gras ou maigres, depuis plusieurs années, et qu'il ne s'en inquiétait pas.

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