DE L'A SIG0NN1ÈRE
La semaine sainte arriva, et sa ferveur sembla redoubler encore; il aimait à méditer les souffrances de Jésus-Christ, il aimait à se tenir avec Marie au pied de la croix. On a trouvé dans ses papiers une prière qu'il adressait à la Mère de douleurs; elle est en vers latins. Ces vers sont les dernicis qu'il ait composés ; quand il y travailla, déjà il ressentait les atteintes de la maladie qui l'a emporté.
Le samedi-saint l'indisposition d'Auguste ne l'empêcha pas d'aller visiter les pauvres avec son professeur et quelques congréganistes de sa classe. Dans cette sortie, qui fut pour lui la dernière, une circonstance qui n'était rien en elle-même dévoila toute l'horreur qu'il avait pour les moindres fautes. On trouva un nid où il y avait des œufs. On se les partagea, et plusieurs proposèrent de les manger. Quelqu'un fait alors la remarque que les oeufs sont défendus clans la semaine sainte. Auguste jette aussitôt le sien, disant qu'il ne voudrait pas pour tout l'or du monde violer en quoi que ce put être la loi de l'Eglise. Lcà-dessus, un des élèves demanda s'il y aurait plus qu'un péché véniel à enfreindre l'abstinence des œufs. « Eh ! quand il n'y aurait qu'un péché véniel, a répondit-il avec chaleur, j'aimerais mieux mourir « mille fois que le commettre. »
Pendant les offices de la semaine sainte, pour aider un des plus jeunes élèves de la maison à captiver sa légèreté et son étourderie naturelle, on le plaça auprès d'Auguste. Celui-ci eut pour l'enfant qu'on lui confiait une extrême complaisance; il lui indiquait les diverses prières et les suivait avec lui. L'enfant s'y prêta d'abord assez volontiers; mais bientôt trouvant les offices trop longs pour lui, il s'amusa à tirer l'habit de son charitable voisin, il lui parla et le poussa pour l'obliger à répondre. Ces importunités étaient un supplice pour le pieux jeune homme, qui, pénétré de la sainteté du temps et du lieu, aurait désiré pouvoir se livrer tout entier aux affections que son cœur lui inspirait, sans cependant manquer à rien de ce que la charité demandait de lui. Enfin il se
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décide à laisser son livre entre les mains du petit étourdi, il s'éloigne un peu, et, les yeux baissés, il s'occupe en lui-même des grands mystères dont on célébrait la mémoire. Cela ne put arriver plusieurs fois de suite sans être remarqué par un de ses maîtres. 11 se douta de ce qui s'était passé, et après s'en être assuré, il crut devoir laisser à Auguste la liberté de satisfaire sa dévotion en le débarrassant d'un voisin si incommode pour sa piété.
Le Jeudi-Saint, Auguste avait fait sa communion pascale; il eut encore le bonbcur de communier le jour de Pâques. Peu d'instants avant la messe, une personne l'entendit pleurer dans un lieu où il se croyait seul. Il disait à voix basse, mais avec l'accent de la douleur : «Mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi! je vous ai of- « fensé, mais je ne savais pas ce que je faisais alors... « Au nom de Jésus-Christ, qui va descendre dans mon « cœur, au nom de Marie, ayez pitié de moi ! »
Ce fut ce jour-là même que sa maladie se déclara par un malaise universel , auquel il essaya en vain de résister. Le lendemain matin, il lui fallut se rendre à l'infirmerie. En y entrant, il dit à deux de ses condisciples qui s'y trouvaient qu'il ne guérirait point. Les médecins ne connurent pas d'abord la nature du mal ; depuis, ils surent, mais trop tard, que c'était une inflammation d'entrailles avec un épanebement au cerveau, qui amène toujours le délire, et qui aboutit promptement à la mort, s'il n'est combattu de bonne heure par un traitement convenable.
Dès le premier jour, on put reconnaître et admirer la patience et la résignation du malade. Il prenait sans balancer tout ce qu'on jugeait à propos de lui offrir : « On « sait mieux que moi, disait-il, ce qui me convient. » Son état ne parut avoir rien d'alarmant jusqu'au dimanche suivant, J3 avril. Il disait de temps en temps à son professeur, qui était toujours à ses côtés : « Priez pour «moi! je souffre beaucoup; mais pour vous, ô mon a Dieu! je voudrais souffrir encore plus. » D'autres fois.
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« il ajoutait : Que je suis heureux d'être venu à Saintece Anne ! que je serais content d'y mourir ! »
Il aimait uniquement à entendre parler de Dieu, et voulait que ceux qui venaient le visiter Lui payassent chacun leur petit tribut de paroles édifiantes. Un de ses amis, qui se trouva court, fut obligé d'aller chercher un des infirmiers pour l'entretenir à sa place.
De temps en temps, l'ennemi du salut essaya de troubler sa paix en lui rappelant les fautes de son enfance. A ces allégations, il répondait constamment : « Mon Dieu! « vous savez que je m'en suis confessé de mon mieux. »
Le premier prix de diligence et le second d'excellence lui avaient été décernés à la distribution de Pâques; mais il était déjà alité lorsqu'on proclama son nom. Le professeur de rhétorique lui ayant apporté ses prix à l'infirmerie : « Ah! dit-il, dans l'état où je suis, on est « peu sensible à de pareils triomphes. Veuillez bien, « cependant, garder ces prix pour les envoyer à maman ; « ils lui feiont grand plaisir. »
Dans la nuit du dimanche de Quasimodo , vers les dix heures du soir, commencèrent les convulsions, avec des palpitations de cœur si fortes qu'on entendait les pulsations dans tout l'appartement. En même temps, le malade fut saisi du délire; cet état violent dura plus de quatre heures. Tandis qu'on lui appliquait des sinapismes aux pieds, il s'écriait : « Coupez, tranchez, tout va « finir... 0 mon Dieu ! venez à mon secours ! » Il sortit de cette première crise comme d'un profond sommeil : elle ne laissa aucune trace dans son esprit.
Le lendemain, son confesseur vint le voir; il lui demanda s'il ne désirerait pas l'entretenir en particulier : « Non, mon père, répondit Auguste, je n'ai rien qui me « gêne. » Alors il continua la conversation avec lui sur différents sujets sans laisser apercevoir aucun désordre dans ses idées. Tout à coup, il s'interrompt, balbutie quelques mots, et lui dit : « Soutenez-moi, mes yeux « se troublent; je vois tout noir. » Après un instant de silence, il s'écrie : « Allons, partons; je vais au ciel. 0
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« mon père ! c'est à vous què je dois mon bonheur; c'est « vous qui m'avez sauvé. Ah! ne me quittez pas. » En disant ces mots, il saisit le bras de son confesseur, pour qui il avait la plus tendre affection. Ainsi commença une seconde crise que l'on peut regarder comme la dernière, puisqu'il ne recouvra plus l'usage entièrement libre de la raison.
Ici devrait, ce semble, finir le récit des vertus d'Auguste; quelle édification en effet peut-on désormais attendre de lui? Ce n'est pas ainsi qu'en ont jugé ceux qui l'ont vu durant les quatre jours qu'il vécut encore. Les pensées religieuses étaient si profondément gravées dans son esprit et dans son cœur, qu'elles continuèrent à l'occuper tout entier après que la maladie lui eut ôté l'usage de la raison ; de sorte qu'au milieu même de ses accès de délire, on allait comme auparavant s'édifier auprès de lui. Le plus souvent, il croyait déjà jouir dans les cieux de ce qu'il avait le plus aimé sur la terre. Ses lèvres ne cessaient de répéter les noms de Jésus et de Marie. «0 Vierge immaculée ! s'écriait-il souvent, comme « vous êtes belle! Oui, vous êtes ma Mère. Laissez-moi « donc baiser vos mains, divine Marie. »
On l'entendit un jour soupirer et gémir, et bientôt après pousser des sanglots. « Calmez -vous donc, lui « dirent les infirmiers, vous vous fatiguez. — Non, non, « répondit-il, je veux pleurer; il est mort pour moi, il « est mort pour mes péchés; oui, c'est moi qui ai cruce cifié Jésus-Christ. » A ces mots, ses gémissements et ses cris redoublèrent. On ne put l'apaiser qu'en lui disant que Notre-Seigneur ne voulait pas qu'il pleurât davantage.
Avant sa maladie, Auguste s'était étudié à conformer tous ses désirs et toutes ses actions à la volonté divine. Ce fut en lui parlant encore de cette sainte volonté qu'on obtint jusqu'au moment de la mort tout ce qu'on désirait de lui. Il refusait quelquefois de prendre les potions qu'on lui offrait, parce que, disait-il, on n'a plus besoin de rien dans le paradis. « Prenez, lui disait-on, Dieu de-