‹ Souvenirs de Saint-Acheul et d'autres établissements français dirigés par les Pères de la Compagnie de Jésus depuis le mois d'octobre 1814 jusqu'au mois d'avril 1857, ou, Vies de plusieurs jeunes étudiants élevés dans les maisons d'éducationChapitre 34 sur 66 · DE LA SIGONNIÈRE · texte numérisé non relu

DE LA SIGONNIÈRE

« mande cela de vous. — Est-ce bien sûr? répliquait-il. « — Sans doute. — Eh bien! donnez. »

Un soir, l'un de ses meilleurs amis priait pour lui aux pieds de la sainte Vierge, dans la chapelle de la congrégation. Il entend de grands cris qui partent de l'infirmerie et croit même distinguer son nom. Il accourt auprès d'Auguste, qu'il trouve dans une agitation extrême. Depuis plus de deux heures, trois hommes avaient peine à le contenir. « Te voilà enfin, s'écria Auguste en le « voyant; délivre-moi de ces bourreaux qui m'empêchent « de m'envoler au ciel. » Alors son ami lui ordonne au nom de Marie de rester tranquille; en même temps, il le prend par le bras et prie ceux qui le tenaient de s'éloigner. Auguste reste immobile sur son lit, et dit à voix basse : « Je t'en prie, demeure près de moi. Je n'ai plus « qu'un souffle de vie. Attends, nous partirons ensem- « ble. Je vois la sainte Vierge; dans un instant, elle vien- « dra nous chercher. » A ce langage , on s'aperçoit qu'Auguste était dans le délire ; mais à l'obéissance qu'il pratique, on reconnaît quel était le pouvoir de Marie sur son serviteur.

Dieu, par une bonté particulière, lui avait ôté le sentiment de ses souffrances. La veille de sa mort, toujours dans le même état de délire, il disait à l'un de ses supérieurs : « Quand nous étions à Sainte-Anne, nous ne « pouvions comprendre ce que c'était que le ciel ; mais «aujourd'hui, quel beau jour! 0 divine Marie! quel « torrent de délices! » En répétant ces derniers mots, il étendait les bras, comme pour s'élancer vers le ciel, sa poitrine se soulevait, sa figure était enflammée ; le bonheur se peignait dans tous ses traits, il semblait jouir déjà de la gloire des bienheureux.

Le jeudi 17 avril, à dix heures du soir, Auguste éprouva des convulsions encore plus violentes que toutes celles qui avaient précédé. Il paraît que dans cet instant l'enfer voulut livrer un dernier assaut à cette âme si chrétienne et si pure qui allait lui échapper pour jamais. « Ne vois-tu pas, dit-il à un de ses condisciples

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« qui l'assistait, ne vois-tu pas tous ces dénions qui veu- « lent me prendre? Les voilà, ils s'avancent... ils se jetce tent sur moi. — Eh bien! chasse-les, lui répond son a ami; invoque les saints noms de Jésus et de Marie. » Auguste répéta plusieurs fois d'une voix forte ces noms sacrés, puis il ajouta d'un air tranquille : « Enfin, ils sont partis. »

Le vendredi, vers une heure du matin, la crise cessa. Épuisé d'efforts, le malade retomba sur son lit; son pouls n'avait plus de mouvement. On vit que la mort approchait, et l'on courut appeler le confesseur. Le délire habituel d'Auguste avait fait différer jusque-là l'extrême-onction. Le confesseur se hâta de la lui donner, avec une dernière absolution, et de lui appliquer les indulgences de la bonne mort. Les prières n'étaient pas encore terminées qu'Auguste avait cessé de souffrir. 11 expira paisiblement, semblable à un homme qui s'endort.

Cette mort fit une vive et douce impression sur les élèves du petit séminaire. Plusieurs, en voulant prier pour le repos de son âme, se sont surpris lui adressant leurs prières à lui-même. Dans toutes les conversations on ne s'occupait plus que de ses veitus, de ses souffrances, et même de son édifiant délire. Tous répétaient qu'ils se trouveraient heureux de mourir comme leur pieux condisciple, et s'ils versaient des pleurs, c'était moins sur lui que sur eux-mêmes.

HALLEZ.

HALLEZ

(AUGBs^tE-JOSEPH).

Décédé le 27 mai 1828, à Page de 19 ans.

Auguste-Joseph Hallez naquit à Lille. Les souffrances continuelles de sa mère, pendant les cinq années qu'elle vécut encore après la naissance de cet enfant, et d'autres malheurs qui affligèrent en même temps sa famille, ne permirent pas à ses parents de faire tout ce que leur piété aurait désiré pour sa première éducation. Cependant il montra dès lors pour les vertus de son âgé, et surtout pour l'obéissance, une inclination qui avait quelque chose de remarquable. Au milieu de la chaleur des jeux les plus bruyants, s'il s'agissait pour les joueurs de franchir des limites assignées ou d'enfreindre quelque ordre donné, on voyait le petit Auguste, quoique naturellement plein de feu, s'arrêter tout court et protester qu'il ne voulait pas désobéir : l'air assuré qu'il prenait alors imposait à ses camarades; ils se regardaient en silence, et entraînés par son exemple, ils se décidaient à obéir.

Il parait que notre Seigneur commença de bonne heure à lui faire vivement sentir lts impressions de sa grâce; tout jeune encore, il s'affectionna aux exercices de piété. Le goût de la prière, il est vrai, ne le délivrait pas des fautes légères où l'entraînaient sa vivacité et son extrême impétuosité; mais il le disposait à combattre un jour avec succès les défauts de l'âge et du tempérament.

Ce moment ne se fit pas longtemps attendre : Auguste fut confié à un prêtre vertueux qui se chargea de cultiver ses heureuses dispositions pour la science et pour la vertu. Il y avait des rapports frappants entre le caractère

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du maître et celui du disciple, entre autres, une certaine force d'âme qui portait le premier à embrasser généreusement tous les travaux de la vertu, et qui donnait au second le courage de suivre son guide. On vit bientôt Auguste remporter sur lui-même des victoires complètes en cédant sans hésiter à ceux qu'il pouvait regarder comme ses égaux, même dans les occasions où sa fierté naturelle aurait rendu auparavant sa résistance invincible. Mais en même temps, Dieu commença à multiplier pour lui les combats; et si sa vie depuis ce moment n'a pas été longue, on peut dire qu'elle n'a pas été sans douleurs. Celui qui compte les soupirs de ses élus a pu seul apprécier les mérites d'Auguste; car par une disposition particulière de sa providence, il n'en a guère laissé paraître aux yeux des hommes que ce qui pouvait l'humilier.

A l'époque dont nous parlons, sa vivacité, sa gaieté habituelle semblèrent s'éteindre; on ne reconnaissait plus en lui cet esprit si prompt et si facile, qui étonnait durant ses premières études. 11 semblait frappé d'une sorte de stupidité. Si on le chargeait d'une commission, la bonne volonté qu'il y portait ne l'empêchait pas de la saisir mai, et d'y réussir encore plus mal. On ne comprenait rien à un tel changement. La cause en était tout entière dans les peines intérieures qui troublaient alors son âme, dans les scrupules qui tirent son tourment durant plusieurs années. En proie à ces cruelles épreuves, il les supporta avec une constance bien supérieure à son âge, quoiqu'il eût presque toujours la douleur de se croire privé de la grâce et de l'amitié de Dieu. Les personnes qui le connaissaient et qui l'aimaient le plus, trompées par les apparences, regardèrent alors sa piété comme l'effet de l'illusion; elles le crurent, elles le firent croire à d'autres, même à celles qui par état et par devoir avaient à le diriger; de sorte qu'Auguste se trouva quelque temps en butte à une persécution générale, sans trouver, même au tribunal de la pénitence, le consolateur et le guide dont sa jeunesse et son inexpérience

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semblaient ne pouvoir se passer. Dieu lui restait; il fut son maître intérieur, son invisible soutien, il le fit triompher des épreuves les plus a mères pour le cœur et les plus pénibles pour la conscience.

Un nouveau surcroît d'affliction pour lui fut d'avoir à vivre avec des étudians dont la vie contrastait entièrement avec la sienne. Inaccessible au respect humain, Auguste se déclara ouvertement pour la vertu, pour la religion. Il ne craignait point de reprendre ceux qui osaient se permettre devant lui des propos messéants, et il le faisait avec une franchise si aimable qu'il était difficile de se fâcher de sa liberté. Plusieurs se contenaient en sa présence, quelques-uns écoutaient ses conseils et renonçaient à leur vie déréglée. C'était la plus douce récompense de son courage à soutenir le parti de la religion et des mœurs. D'autres s'endurcissaient et prenaient plaisir à le harceler d'injures et de sarcasmes. Plus d'une fois même ils le maltraitèrent; et ce fut à ces voies de fait qu'il dut un violent mal de tête dont il souffrit longtemps. Auguste savait se posséder dans ces occasions critiques : quand on voulait bien l'entendre, tantôt il répondait à des injures par des raisons, tantôt il faisait retomber le ridicule sur ceux qui se permettaient de railler la dévotion , et savait mettre les rieurs de son côté; d'autres fois enfin, lorsqu'à l'impiété se joignait l'obscénité, il se retirait en silence, mais d'un air qui témoignait assez l'aversion et le mépris que lui inspiraient ces abominations.

C'était surtout dans la prière et dans la fréquentation des sacrements qu'il avait puisé celte force surnaturelle qui le rendit comme invulnérable à tous les traits de l'enfer. Dès l'enfance il s'affectionna tellement à converser avec Dieu que de temps en temps il lui arrivait de se lever la nuit pour prier. Il servit tous les jours la messe durant sept années de suite avec une dévotion admirable dans un enfant de son âge : après avoir rempli cette fonction, il allait derrière l'autel passer encore quelque temps en adoration, puis il se rendait à ses de-

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voirs. Le soir eu revenant du collège, s'il rencontrait une église où Ton donnât le salut, il ne manquait pas d'y assister, consacrant ainsi à la religion un temps que les autres donnent au jeu. Il allait ordinairement communier dans une chapelle écartée où, loin du tumulte et du bruit de la terre, il s'entretenait longtemps avec son Seigneur et son Dieu : une personne qui l'a quelquefois observé dans ces moments si délicieux pour lui a assuré que sa figure portait alors l'empreinte d'une paix toute céleste. Ces jours-là il passait la matinée entière à l'église.

Une âme aussi pure, aussi unie à notre Seigneur, ne pouvait ne pas sentir le prix de l'humilité chrétienne. Cette vertu lui inspirait de dérober, autant qu'il lui était possible, ses pratiques de dévotion aux yeux des hommes; elle lui inspirait de dérober également à leur connaissance les victoires qu'il remportait sur ses rivaux dans les compositions classiques : quand il avait obtenu la première place, ses parents pour le savoir étaient obligés de l'interroger. Si l'on faisait son éloge en sa présence, l'air de mécontentement qui se peignait sur son visage suffisait le plus souvent pour mettre fin à des louanges dont il se croyait très-indigne : aussi ne pouvait-il souffrir qu'on lui attribuât ou plus d'esprit ou plus de piété qu'aux autres. Son humilité était fondée sur le vif sentiment qu'il avait des fautes qui lui échappaient : ce sentiment, joint à sa tendance au scrupule, les grossissait à ses yeux; il les exagérait lui-même au sacré tribunal, au point d'embarrasser quelquefois ses confesseurs, qui, avant de bien connaître toute la délicatesse de sa conscience, étaient tentés de le juger un grand pécheur. Il s'affligeait de ses fautes jusqu'à un excès qui le portait à l'abattement ; aussi ses directeurs n'avaient-ils jamais qu'à l'encourager et à ranimer sa confiance en Dieu.

Sévère pour lui seul, Auguste était plein d'indulgence pour les autres; il ne se permettait ni de censurer leurs travers, ni de relever leurs défauts : si on les critiquait

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