‹ Souvenirs de Saint-Acheul et d'autres établissements français dirigés par les Pères de la Compagnie de Jésus depuis le mois d'octobre 1814 jusqu'au mois d'avril 1857, ou, Vies de plusieurs jeunes étudiants élevés dans les maisons d'éducationChapitre 41 sur 66 · ANTOINE -EUGÈNE · texte numérisé non relu

ANTOINE -EUGÈNE

Demie le 27 août 1828, à l'âge dè 24 ans.

Antoine-Eugène Malot, né à Flixecourt, diocèse d'Amiens, fut, comme ses frères et sœurs, mis par ses parents sous la protection de la très-sainte Vierge. On remarqua en lui, dès sa plus tendre jeunesse, beaucoup de docilité, de candeur et de modestie, et surtout un grand

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éloignement pour tout ce qui aurait pu porter la moindre atteinte à la précieuse vertu , le plus bel ornement du premier âge : de sorte que Ton put dès lors présumer qu'il conserverait toujours intacte la grâce du saint baptême. Aussi cet enfant de bénédiction était-il de la part de ses parents l'objet d'une prédilection particulière, et personne n'en fut jaloux, parce que la cause en était bien juste et bien connue.

À l'âge de douze ans il fut admis à faire sa première communion. Une piété depuis longtemps soutenue, une promptitude étonnante à entrer dans toutes les pratiques qu'on pouvait lui suggérer pour le disposer plus parfaitement à cette grande action, le distinguèrent entre tous les enfants de son âge, et lui attirèrent les grâces qui influèrent sur tout le reste de sa vie. Le curé de la paroisse, prêtre aussi éclairé que zélé, ne put s'empêcher de témoigner son admiration et les espérances que lui donnaient de si heureux commencements.

C'est à cette époque qu'Eugène déclara plus ouvertement l'inclination qu'il se sentait pour l'état ecclésiastique. Son père lui ayant demandé ce qui le portait à choisir cet état : « C'est, répondit l'enfant, parce qu'on y « a plus de facilité pour faire son salut. » Ses religieux parents se gardèrent bien d'opposer aucun obstacle à un désir fondé sur des intentions si pures, et dont tout favorisait l'accomplissement. En effet, la maison paternelle était un pensionnat qui, bien que placé à la campagne, jouissait d'une certaine réputation, parce que la famille entière y mettait la vertu en honneur autant par ses exemples que par ses leçons. Eugène y commença donc ses études et les suivit avec un courage qui ne se démentit jamais. Loin de se prévaloir du titre d'enfant de la maison, pour affecter un air de supériorité sur les autres élèves, ou pour prétendre à quelque privilège , il se montra toujours le plus exact, le plus appliqué, le plus régulier de tous. Complaisant et obligeant envers ses condisciples, il se prêtait de bonne grâce à leurs désirs autant qu'il les trouvait d'accord avec la règle. Les

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jeux bruyants n'étaient pas de son goût; il y entrait néanmoins pour ne point se singulariser, et faisait ainsi des sacrifices secrets d'autant plus méritoires devant Dieu qu'ils échappaient davantage aux regards des hommes.

Cette élévation de vues, si rare parmi les chrétiens même qui font profession de piété, indique assez quels progrès, tout jeune encore, il avait déjà faits dans la vie intérieure. 11 portait toujours sur lui et souvent à la main, le Manuel du Pénitent et le Combat spirituel, dont les maximes éclairaient son esprit et nourrissaient son cœur.

Sans autre maître que le Saint-Esprit, il se forma au saint exercice de la méditation ; le Seigneur, qui aime à se communiquer aux âmes pures, lui donna tant d'attrait pour l'oraison que, depuis sa première communion, il prit l'habitude d'y consacrer une partie de la nuit. C'est ce qu'atteste un témoin oculaire. «J'ai couché, dit-il, plusieurs années dans la même chambre qu'Eugène : je ne me rappelle pas l'avoir vu une seule fois se mettre au lit. La longueur des prières qu'il ajoutait à celles qu'on faisait en commun me donnait tout le temps de m'endormir. Je ne saurais dire jusqu'à quelle heure il prolongeait ses veilles: je sais seulement que plusieurs fois , m'étant réveillé par hasard à une ou deux heures de la nuit, je le voyais encore dans l'obscurité à genoux, et toujours à une certaine distance de tout ce qui aurait pu lui servir d'appui. J'avoue que je n'ai jamais eu le courage de l'interrompre, ni d'en venir à des représentations que l'âge et l'amitié me donnaient peut-être le droit de lui faire. J'étais arrêté par la confusion que cela lui aurait causée; aussi n'a-t-il jamais soupçonné qu'il eût été découvert. »

Il y a toute apparence qu'Eugène, forcé d'interrompre cette sainte pratique pendant les années qu'il passa loin de sa famille , la reprit dès qu'il le put sans blesser l'obéissance. En effet, on a trouvé sur sa table, après sa mort, un papier contenant un règlement où les heures

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de tous les exercices sont soigneusement indiquées, excepté pourtant l'heure du coucher, sans doute parce qu'il la retardait indéfiniment au gré de celui dont l'entretien faisait ses délices.

Dieu traite ses serviteurs selon leurs forces, et les faveurs sensibles qu'il leut accorde ne sont ordinairement qu'un moyen de les préparer à beaucoup souffrir pour leur bien spirituel. C'est ce qui arriva à Eugène. Combien d'autres auraient succombé aux épreuves qu'il eut à soutenir ? elles semblaient intolérables parce qu'elles étaient de tous les jours, et de nature à produire l'impatience et le découragement. «Pour moi, dit le témoin déjà cité, je tremble encore d'y penser; non, je n'ai connu qu'Eugène qui fût capable de les supporter avec tant de courage et de résignation. Oh! que mon cher Eugène a dû souffrir ! quelle vertu il lui a fallu, dans un temps surtout où il n'avait personne pour lui donner conseil! Epreuves de toutes les espèces... il les a soutenues sans jamais laisser échapper un murmure. Vu la singularité , la diversité, la continuité de ces épreuves, je regarde sa conduite comme l'effort d'une vertu extraordinaire. » Le témoin de l'héroïque patience d'Eugène n'a pas cru devoir entrer dans aucun détail sur la nature des contradictions dont ce vertueux jeune homme fut abreuvé : nous imiterons une discrétion commandée sans doute moins encore par la prudence que par la charité.

Eugène ayant terminé ses humanités dans la maison paternelle, fut admis en 1823 au petit séminaire de Saint-Acheul. Il y parut dès les premiers jours tel qu'il se proposait d'être jusqu'à la fin. Modèle accompli d'obéissance et de ponctualité, il ne lui arriva jamais de violer sciemment la moindre règle. Son exactitude était telle qu'il n'aurait pas achevé une phrase commencée, au premier coup de la cloche qui annonçait le temps du silence. On l'a vu quelquefois, après avoir obtenu une permission, s'arrêter tout court et rebrousser chemin parce que, craignant de ne s'être pas assez clairement

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expliqué, il doutait de l'intention de celui qui la lui avait accordée. Ce n'était chez lui ni scrupule ni petitesse d'esprit : fidèle imitateur des saints de Gonzague et Stanislas Koslka, dont il avait lu et étudié la vie, il voulait que l'obéissance réglât toutes ses démarches. Guidé par cet esprit de foi, qui dans les supérieurs sait découvrir la personne même de Notre-Seigneur, jamais il ne lui vint en pensée d'éluder ou d'interpréter les ordres qu'ils lui donnaient; un simple désir de leur part était pour lui la volonté de Dieu. Aussi ne perdait-il pas de vue sa présence ; tout la lui rappelait : les choses les plus indifférentes, les événements où les autres ne voyaient rien que de naturel, étaient pour lui des sources de réflexions pieuses et de saintes affections.

Véritablement humble, il se regardait comme le dernier de tous; l'avertir d'un défaut, c'était l'obliger sensiblement. Que le défaut fût réel ou apparent, il en convenait toujours ; et cet aveu avait dans sa bouebe un ton de simplicité et de conviction qui ne se trouve que chez les saints. Les contradictions, les humiliations les plus imprévues ne le déconcertaient nullement : il les recevait avec une joie intérieure qui éclatait jusque sur son visage : de sorte que les supérieurs n'avaient besoin de recourir à aucune précaution, à aucun adoucissement dans les observations qu'ils avaient à faire.

On était parfois obligé de le mettre en garde contre une certaine lenteur naturelle; on se plaisait même à en exagérer les suites à ses yeux : loin de s'excuser, il remerciait avec un sourire aimable, il demandait comme une grâce qu'on ne l'épargnât pas; et quelques reproches qu'il reçût , il trouvait toujours qu'on avait pour lui plus de ménagements qu'il n'en méritait. Les refus les plus contrariants, les nouvelles les plus fâcheuses n'altéraient en rien la paix de son âme et la sérénité de son visage.

Il est presque superflu de parler de sa charité pour ses condisciples et de son attention à ne blesser personne; durant les cinq années qu'il passa à Saint-Acheul,

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ou ne se souvient pas de lui avoir entendu dire un mot au désavantage de qui que ce soit. Apprenait-il qu'un élève eût commis quelque faute, il le plaignait, il tâchait d'excuser du moins l'intention. En butte lui-même aux tracasseries de quelques élèves qui ne goûtaient pas la simplicité de son obéissance" à la règle, jamais il ne répondait que par la patience et la douceur : si un autre que lui était attaqué, Eugène alors changeait de langage, il ne dissimulait pas la peine que ces propos lui causaient, et s'en expliquait assez hautement pour imposer silence aux détracteurs.

Que dirons-nous de son zèle pour le salut des âmes'.' Il en était dévoré. L'annonce d'une mission, d'une retraite le faisait tressaillir de joie pour ceux qui devaient en être l'objet ; il sollicitait de vive voix et par lettres, des prières en leur faveur; enfin c'était pour lui un sujet d'actions de grâces que d'entendre parler de conversions ou de renouvellement de ferveur.

Le désir de son salut lui avait inspiré, comme on l'a vu plus haut, un vif attrait pour l'état ecclésiastique; le zèle du salut des âmes lui donna la pensée de se consacrer encore plus particulièrement h Dieu en renonçant totalement au monde. Après avoir terminé sa rhétorique et professé pendant un an une classe élémentaire à Saint-Acheul, il se rendit dans une maison de retraite pour éprouver sa vocation par l'exercice des vertus propres au saint état qu'il désirait embrasser. Mais les cinq mois qu'il y passa furent cinq mois d'incommodités et de souffrances, qui firent juger aux supérieurs de la maison que Dieu avait d'autres desseins sur lui.

Eugène en reçut la nouvelle avec douleur, mais avec sa soumission ordinaire; il n'eut pas besoin d'autre consolation en se retirant que de savoir que telle était In volonté de Dieu. Il revint donc faire sa philosophie à Saint-Acheul, et fut employé tour à tour à la régence et à la surveillance. Dans ces dernières années il donna de t nouveaux exemples de vertu. A la fin du cours de philosophie, ses frères (car il avait perdu son père} lui pro-

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posèrent de passer quelque temps avec eux pour les aider à soutenir le pensionnat. « Je suis tout prêt, leur répondit-il; être ici, être ailleurs, tout m'est égal, pourvu que j'y sois avec la volonté de Dieu. » Il consulta cette volonté; et dès qu'il eut reconnu qu'il l'appelait hors de sa famille, rien ne fut capable de l'arrêter. Indifférent à tout, excepté à l'accomplissement du bon plaisir de Dieu, il acceptait avec une promptitude merveilleuse les diverses occupations qu'on jugeait à propos de lui imposer; jamais il n'allégua de raisons pour se l'aire décharger d'une surveillance, pour obtenir une l'onction plus analogue à ses forces, à ses talents, à ses inclinations : il n'avait qu'une pensée à laquelle tout obéissait en lui , c'était de faire la volonté de Dieu.

Un tel dévouement ne pouvait avoir sa source que dans la prière, dans la méditation, dans l'étude de la vie mortelle du Sauveur. Eugène en avait fait sa pratique habituelle : mais sa grande dévotion était au Sacré-Cœur; il aurait voulu la voir établie partout : il cherchait tous les moyens, saisissait toutes les occasions de la graver dans le cœur de ses disciples , en attendant qu'il lui lut permis de la propager au dehors; l'espérance d'y travailler était un des motifs qui lui faisait désirer le sacerdoce, et déjà il avait contribué à la faire adopter dans la paroisse où il avait reçu le jour.

La dévotion à Marie est comme inséparable de celle que l'on a pour son Fils; elle est même un des principaux caractères qui distinguent les prédestinés. Eugène avait été consacré dès sa naissance à la Reine du ciel; et cette consécration avait fait de lui comme son fds adoptif : il ne l'oublia jamais. A peine eut-il connaissance des pieuses associations établies sous son nom qu'il s'empressa de faire les démarches nécessaires pour y être admis. Le jour de son entrée dans la congrégation de la sainte Vierge fut un de ses plus beaux jours. Il honora le titre de congréganiste, non par une conduite plus régulière (la chose n'était pas possible , mais

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par un désir plus vif de procurer à sa Reine et à sa Mère un grand nombre d'enfants et de serviteurs. Ce zèle alla toujours croissant jusqu'à la fin de sa vie : peu de temps avant la maladie qui l'enleva, il avait employé ses épargnes à faire l'emplette d'une grande quantité de gravures qui représentaient le Cœur immaculé de Marie. S'il n'a pas eu le temps d'en faire l'usage qu'il se proposait, il en aura du moins eu le mérite aux yeux de cette tendre Mère, qui, à l'exemple de son Fils, paie généreusement tout ce qu'on entreprend pour son honneur et sa gloire.

Eugène savait qu'après la dévotion à Jésus el à Marie, une des plus utiles, des plus saintes et des plus recommandées par l'Eglise, est la dévotion aux Saints-Anges; aussi avait-il pour pratique spéciale de les honorer et de les invoquer tous ies jours. Il fit plus : malgré son âge et le rang que ses fonctions lui donnaient au-dessus des élèves, il désira que son nom fût inscrit avec ceux des jeunes congréganistes des Saints-Anges; et depuis il se crut obligé de tout faire pour propager, parmi les enfants qui lui étaient confiés, le culte de ces esprits bienheureux.

Vers le mois d'avril 1828, on crut devoir conseiller à Eugène d'entrer au grand séminaire pour y suivre le cours de théologie. Ce changement ne fut pas à ses yeux un sacrifice; il avait toujours eu plus d'inclination à obéir qu'à commander : d'ailleurs ce nouveau genre de vie semblait le rapprocher du sacerdoce.

Les vacances du séminaire l'ayant rappelé dans ra famille, il y trouva de quoi satisfaire son zèle, soit dans les mouvements qu'il se donna pour le bien du persionnat de Felixcourt, soit dans les œuvres de charité auxquelles il se livra en faveur des pauvres, des malades et des autres malheureux de la paroisse. Ce fut au milieu et probablement à l'occasion de ces pieux travaux qu'il se vit atteint d'une fièvre pernicieuse qui, depuis quelque temps, régnait dans toute la contrée. Sa maladie commença le 17 août et ne dura que dix jours.

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Quoique sa vie entière eut été une préparation à la mort, la divine Providence, qui veille spécialement sur ses élus, lui avait donné peu auparavant un avertissement bien sensible de sa fin prochaine. Eugène, en sa qualité d'associé de la confrérie du Sacré-Cœur, était dans l'usage de tirer tous les mois, avec ses confrères, des billets dont chacun portait une sentence de l'Écriture sainte et une pratique de piété. Le billet qui lui échut pour le mois d'août avait pour sentence ces mots : Veillez et priez, parce que vous ne savez ni le jour ni l'heure, et pour pratique, la préparation à la mort. Son inviolable fidélité à observer toutes les pratiques attachées à la dé- \otion du Sacré Cœur, son attention à recevoir comme sortant de la bouche de Dieu et comme adressées à luimême toutes les paroles des livres saints, nous garantissent assez que ce mois, qui devait être le dernier de sa vie, devint pour lui, par la méditation de ces mots: Veillez et priez, une préparation prochaine à la mort qui allait le frapper.

La maladie fit admirer dans Eugène, outre ses vertus habituelles, un courage invincible au milieu des douleurs les plus accablantes pour la nature. Il parla peu, mais ce peu en dit beaucoup pour ceux qui savent apprécier les pensées du chrétien souffrant et mourant. On lui demanda un jour comment il se trouvait : « Je «(souffre passablement, dit-il, mais... » il n'acheva point et paria d'autre chose, soit pour détourner l'attention qu'on portait à son état, soit pour ne point inquiéter ses parents. Les personnes qui le soignaient l'ont souvent entendu dire, dans ses entretiens avec le Seigneur: «Souffrir, mon Dieu, souffrir pour votre amour!» Comme on ignorait la nature de sa maladie, on se trompa plus d'une fois dans le choix et dans l'application des remèdes; quels que fussent ceux qu'on lui proposait, il ne manifestait ni désir ni répugnance, sa réponse ordinaire était : « Faites comme vous voudrez. »

Le samedi 25, avant-veille de sa mort, on ne se doutait pas encore de L'extrême gravité du mal ; et lui-même

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semblait ne la connaître qu'imparfaitement. Néanmoins, fidèle à ses anciennes habitudes, il demanda à faire sa confession hebdomadaire, et la fit dans l'intention, disait-il, de recevoir la sainte communion , non pas en viatique , mais quand on pourrait la lui apporter. On tarda trop, toujours dans la pensée qu'il n'était pas si mal; et bientôt il ne fut plus temps de le communier même en viatique.

Le dimanche 26, ses douleurs devinrent si violentes qu'elles lui donnèrent des convulsions. « Vous souffrez beaucoup, lui dit quelqu'un. — Oui, répondit-il, mais ce n'est rien : demandez seulement à Dieu pour moi la patience. » Il parut alors pressentir sa fin prochaine et s'attendrir sur ses parents que cette perte allait mettre dans la désolation : c'est ce que firent soupçonner quelques mots qui lui échappèrent. Un moment après il tendit avec vivacité les mains vers les images qu'il avait fait suspendre au pied de son lit : c'étaient celles de la trèssainte Vierge, de saint Louis de Gonzague et de saint Stanislas Kotska sur leur lit de mort. On lui présenta aussitôt le crucifix , qu'il baisa avec respect et ferveur. Après ce dernier acte de piété il tomba dans le délire, perdit la parole et ne la recouvra plus.

On comprit enfin, ce qu'on s'était si longtemps dissimulé, que le malade était en danger, et que le danger était imminent. Le curé de la paroisse fut averti, il arriva aussitôt et lui administra l'extrême-onction. Eugène sembla pendant la cérémonie revenir un peu à soi, et donna même ensuite des signes non équivoques de connaissance. C'est ce qu'éprouva une personne qui l'assistait dans cet instant critique. Chaque fois qu'elle lui parlait du Sacré Cœur, elle sentait la main du moribond presser la sienne; circonstance remarquable où l'on découvre visiblement la récompense de sa tendre dévotion pour ce divin Cœur qui devint ainsi le consolateur de ses derniers moments.

Le soir on récita sur lui les prières des agonisants, et Eugène ne laissa plus apercevoir d'autre signe de

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vie qu'une respiration pénible jusqu'au lendemain 27, qu'il remit vers le point du jour son àme entre les mains du Créateur.

(EDMONTi).

Décédé le 10 mars 1837, à l'âge de 13 ans et demi.

Edmond-Jean-Augustin-Joseph Maghe naquit à Mons en Hainaut, le 10 juillet, fête de Notre-Dame du Mont- Carmel, 1823, de parents recommandables par leur piété. C'était leur premier-né; ils se hâtèrent de l'offrir à la très-sainte Vierge, sous les auspices de laquelle il voyait le jour. Cette offrande n'était point de leur paît un simple acquiescement à une pratique constamment suivie dans la famille, mais une vraie consécration des prémices de leur mariage à celle qu'ils en avaient établie la protectrice et la mère.

On peut conjecturer que Marie avait agréé ce sacrifice, et qu'elle avait dès lors placé le petit Edmond au nombre de ses enfants privilégiés. En effet, sa première enfance, cette époque de la vie où la plupart des autres ne s'occupent que de plaisirs frivoles, fit bientôt reconnaître dans celui-ci des goûts solides et sérieux, et surtout une disposition toute spéciale à la vertu. 11 avait à peine cinq ans et demi qu'il demanda de lui-même à se confesser. Cet acte religieux fut suivi d'un redoublement de piété, et l'on remarqua depuis qu'il ne prenait plus de plaisir qu'aux cérémonies de l'Église. C'était tout le bonheur de ses pieux parents; et, loin de contrarier cette inclination naissante, que tant d'autres redoutent dans un nouveau-né, ils la favorisèrent en lui procurant un autel avec tous les vases et les ornements nécessaires proportionnés à son âge. L'air de gravité et de dévotion

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