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blir. Mais déjà il était trop tard, le mal résista à tous les remèdes et ne cessa de faire des progrès.
Le malade, pendant les six mois qu'il vécut encore, donna de grands exemples de piété, de patience, de résignation; jamais on ne l'entendit se plaindre. Aussi longtemps qu'il put se soutenir, il ne manqua pas d'aller chaque jour à l'église adorer Notre-Seigneur. Non content de le visiter assidûment, il le recevait fréquemment dans la sainte communion, et toujours avec une nouvelle ferveur. Un trait particulier dont la mémoire s'est conservée nous fera connaître jusqu'où allait sa conformité à la volonté divine. Sa mère, qui voyait bien qu'il n'en reviendrait pas, laissa un jour échapper quelques larmes en sa présence. « Ah! que faites-vous, lui dit le « malade, rappelez-vous donc ce que vous dites plu- « sieurs fois le jour : Que cotre volonté soit faite sur la « terre comme dans le ciel ; et soumettez-vous à la volonté « du Père céleste. J'appartiens bien plus à Dieu qu'à « vous; c'est lui qui est mon père par excellence, il a « l4 droit de m'appeler à lui; j'irai avec plaisir, j'irai a avec confiance, parce qu'il a dit : Je ne veux point la « mort du pécheur, c'est-à-dire sa perte pour l'éter- « nité. » Ce fut dans ces sentiments si pleins de foi et d'amour qu'après avoir reçu, avec autant de consolation que de piété, les derniers secours de la religion, il ren dit son âme à Dieu.
Quelques jours après, le curé d'Ailly-sur-Noye, déjà attaqué du mal qui le conduisit lui-même au tombeau, parlant du défunt, dont il avait dirige la conscience : « Que je serais heureux, dit-il, d'avoir une mort sem- « blable à la sienne! » Vers le même temps le directeur de la congrégation, qui avait été le confesseur du jeune Féràmus à Saint-Acheul, éiant venu à Aillysur-Noye, et sachant que- sa pieuse mère était accablée de douleur, alla la visiter. 11 lui demanda si son fils était mort avec le saint scapulaire. Sur sa réponse affirmative : « Ah ! madame, reprit- il, consolez-vous; je suis « persuadé que si le cher défunt a eu besoin de se pu-
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« rifier dans le purgatoire, la très-sainte Vierge l'en aura « déjà fait sortir. » Telle est l'idée que le jeune Féramus a laissée de ses vertus, et c'est ce qui nous fait plus vivement regretter que le détail n'en soit point arrivé jusqu'à nous.
LECUDON
(jeax hyacinthe-marié).
Décédé le 27 avril Î819, à l'âge de 1G ans.
Hyacinthe Lecudon naquit à Pont-Scorff, près de Lorient, d'une famille distinguée dans le pays par les sentiments religieux dont elle faisait hautement profession. Il est rare que les premières années de la vie ne donnent pas lieu de préjuger ce que l'on pourra être un jour. L'enfance d'Hyacinthe donna les plus heureuses espérances, et il les réalisa pleinement. A peine eut-il les premières lueurs de la raison qu'il montra une forte inclination pour la piété et pour tous les exercices qui peuvent la nourrir; il fit plus, dès qu'il connut la dignité du sacerdoce, il déclara, et depuis il protesta souvent que son désir et son bonheur seraient d'y parvenir un jour. A la piété envers Dieu il joignit une vertu qui en est la compagne inséparable, la charité la plus tendre envers les pauvres : il partageait avec eux tout ce dont il pouvait disposer; quand il n'avait plus rien, ce qui lui arrivait souvent parce qu'il ne leur savait rien refuser, il allait plaider leur cause auprès de ses parents charmés de fournir aux pieuses largesses de leur enfant.
Vers sa dixième année, il fallut pour lui faire continuer ses études l'éloigner de la maison paternelle. On le plaça dans une pension à Vannes, mieux tenue que ne le sont d'ordinaire ces sortes d'établissements. Il eut le bonheur d'y conserver son innocence et sa piété, et
LECUDON.
de s'y conduire avec tant de sagesse que d'un côté il se fit chérir de tous ses condisciples, et que de l'autre il ne donna pas à ses parents le chagrin de recevoir une seule plainte sur son compte durant les trois années qu'il passa dans cette maison. Ce trait, assez extraordinaire pour un enfant de cet âge, est attesté par une personne pieuse, âgée et bien informée de tout ce qui le regardait.
Sa mère le reconduisait à Vannes après les vacances de- 1817, lorsqu'on passant à Àuray elle apprit l'existence et le régime du petit séminaire de Sainte-Anne. Aussitôt qu'elle se fut assurée de l'exactitude des rapports qu'on lui en faisait, elle renonça au voyage de Vannes et prit la route de Sainte-Anne. L'enfant n'avait point été annoncé; cependant la résolution subite de sa mère inspira de la confiance : on reçut son fds sans prendre les informations ordinaires, sans même exiger d'autre certificat que l'assurance qu'elle donna de sa bonne conduite.
On ne fut pas longtemps à s'apercevoir que l'on avait acquis un trésor. Indépendamment du témoignage honorable que lui rendirent à l'envi plusieurs élèves, autrefois ses condisciples dans la pension de Vannes, tout en lui prévenait en sa faveur; son extérieur aisé, décent et modeste, la candeur et la sérénité de son visage attestaient la paix et la beauté de son âme; il avait toujours le sourire sur les lèvres ; son caractère extrêmement doux et prévenant était mêlé d'une certaine vivacité qui allait quelquefois jusqu'à la plus réjouissante gaieté. 11 avait une fort belle voix; aussi fut-il choisi pour chanter les Lamentations de Jérémie aux offices de la semaine sainte; et ceux qui l'ont entendu assurent n'avoir jamais vu d'enfant mettre autant d'âme et d'expression dans ce chant lugubre, et rendre d'une manière aussi touchante les sentiments du prophète. C'est que ces sentiments étaient aussi ceux d'Hyacinthe; il les puisait dans la tendre dévotion qu'il avait aux mystères de la vie mortelle du Sauveur, et dans l'esprit de
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foi qui les lui rendait en quelque sorte présents. Nous avons dit que la piété était pour ainsi dire sa compagne dès le berceau : elle crut en lui avec les années; elle avait quelque chose de si frappant qu'il suffisait de le voir incliné, immobile au pied des autels, pour juger à quel point il était pénétré de la grandeur de Dieu, touché de son amour et surtout de sa présence au milieu de nous.
On ne peut aimer le fils sans aimer la mère : aussi eut-il toujours pour Marie une tendresse et une confiance vraiment filiales. Lors de l'établissement de la congrégation de la sainte Vierge, il fut un des premiers a demander d'être enrôlé sous sa bannière. La régularité de sa conduite et la ferveur de sa piété avaient parlé pour lui; il fut admis sans difficulté, et peu après nommé sacristain de la congrégation , charge qu'il garda jusqu'à sa mort, et qui lui était précieuse à plus d'un titre; car elle lui donnait lieu de témoigner en toutes manières à Marie son respect et son amour. Il sacrifiait avec joie ses récréations pour nettoyer ou orner sa chapelle : les prémices du printemps étaient pour l'autel de Marie; s'il pouvait trouver des fleurs il venait les déposer à ses pieds avec la simplicité et la joie d'un enfant qui offrirait un bouquet à sa mère. Après chaque classe, chaque repas, ou tout autre exercice, il ne manquait jamais d'aller voir si tout était en ordre dans la chapelle, si la lampe était en bon état, etc. Il y a grande apparence que ces soins extérieurs si souvent pris et si constamment répétés, outre le but qu'ils paraissaient avoir, étaient encore un voile innocent sous lequel il cacha'.. ;on principal but, qui était de passer le plus de temps possible auprès du Saint-Sacrement.
Des pratiques si saintes ne pouvaient manquer de faire fructifier en lui toutes les vertus de son âge et de son état. Hyacinthe eut plus d'une occasion d'en faire des actes héroïques. Il reçut avec une admirable résignation les coups multipliés dont Dieu frappa alors sa famille ni la mort imprévue de son père, qui périt
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dans un naufrage, ni la perte d'une fortune considérable qui en fut la suite, ne purent l'abattre ou lui ôter la paix du cœur. En cela, il faut le dire, il ne fit qu'unir ses sentiments à ceux d'une famille toute chrétienne, dont tous les membres acceptèrent sans murmurer cette rude épreuve. Hyacinthe ne se montra pas moins fidèle dans le détail de sa conduite journalière : observer à la lettre le règlement de la maison, ne jamais s'excuser même avec les plus justes raisons de le faire, opposer aux injures les plus gratuites une patience invincible, rendre quand il le pouvait le bien pour le mal, exercer envers ses condisciples, et avec autant de prudence que de zèle, une sorte d'apostolat, s'assujettir sans ménagement à ce que les charges qui lui étaient confiées avaient de plus pénible pour la nature, et mettre en tout cela tant de grâce et d'abandon qu'il semblait le faire naturellement et sans effort, telle fut la vie d'Hyacintlie au petit séminaire, de quatorze à seize ans, c'est-à-dire dans l'âge le plus critique de la vie humaine. Nous devons au lecteur quelques exemples de ces différentes vertus.
Dans une circonstance où ses condisciples s'étaient mal comportés en classe, le professeur, qui peut-être r.e le connaissait pas encore assez, ou bien qui trouvait de l'inconvénient à le distinguer des autres, l'enveloppa dans la punition générale : quoique parfaitement innocent, il ne fit entendre ni plainte ni excuse, soit pendant soit après la classe.
Hyacinthe était censeur à l'étude ; un de ses voisins , grand causeur, fort dissipé et naturellement brutal , le vexait habituellement sans pouvoir lasser sa patience. Un jour, entre autres, le méchant élève, mécontent d'un avis que son sage censeur était obligé de lui donner, le maltraita, à l'étude même, de paroles et de coups. Le surveillant, qui s'en aperçut, punit convenablement le coupable, et profita de l'occasion pour offrir à Hyacinthe un voisin plus raisonnable ou du moins plus traitable. Tout autre eût accepté avec joie une telle offre : Hyacinthe avait des vues plus relevées, il remercia
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le préfet et demanda à garder le voisin que la Providence lui avait assigné; il fit plus, il excusa de son mieux les mauvais procédés de son condisciple et sollicita vivement sa grâce.
Le fils d'une personne qui passait pour avoir fait à la famille d'Hyacinthe une injustice criante ayant été peu après reçu à Sainte-Anne, il se fit l'ami, le guide, le protecteur de cet enfant; il lui rendit tous les services de la plus généreuse charité; et jamais ses plus intimes amis, qui savaient d'ailleurs ce qui s'était passé, ne l'entendirent proférer un mot de plainte contre les parents du jeune enfant.
La vertu d'Hyacinthe une fois éprouvée et bien connue lui avait donné* un ascendant extraordinaire sur les élèves les moins réguliers et les plus difficiles de la maison; et il est impossible d'exprimer tout ce qu'il fit pour les ramener à la pratique de leurs devoirs. Dans les récréations il recherchait tour à tour ceux qui pouvaient être utiles à son bien spirituel, ou ceux à qui il pouvait être lui-même utile par des avis charitables. 11 savait alors se faire tout à tous, et, sans paraître en avoir le dessein, il possédait l'art d'amener ceux avec qui il s'entretenait à son but, soit à la crainte de Lieu, soit à un amour tendre pour Jésus et Marie. Une de ses plus douces jouissances était de voir s'approcher enfin de la sainte Table ceux qui depuis longtemps vivaient privés de ce bonheur. Quelques jours avant de partir pour le ciel, il se donna un remplaçant à la congrégation par la conquête qu'il fit d'une âme jusqu'alors éloignée de Dieu.
C'est ainsi que notre vertueux enfant préludait par zèle à ce qu'il se proposait de faire un jour par état s'il eût vécu : car depuis longtemps il se croyait appelé au service des autels et à la sanctification des âmes ; il en parla même souvent à ses amis comme d'une résolution fixe et déterminée. Plus tard il changea de langage , et certes ce ne fut ni par relâchement ni par inconstance. La pensée d'une fin prochaine se présenta un jour à son
LECUKON.
'esprit; il accueillit cette pensée comme une inspiration céleste, il la médita, il s'en pénétra. Dieu, qui avait ses desseins, fit naître et croître peu à peu dans son cœur le désir de mourir au petit séminaire. Ce désir devint, avec le temps, si habituel et si vif qu'il ne put s'empêcher de le manifester plusieurs fois dans les épanchements de l'amitié. Déjà il l'avait porté au pied des autels; il l'exprima à Notre-Seigneur, il le renouvela si souvent et avec tant de ferveur qu'il mérita d'être exaucé.
Au mois d'octobre 1818 Hyacinthe, revenu des vacances avec toute son innocence et toutes ses vertus, commença le cours d'humanités. Jusque-là, sans être des premiers de la classe, il y occupait un rang assez honorable. Cette année, le professeur ne tarda pas à s'apercevoir que ses compositions étaient plus faibles et sa mémoire beaucoup moins sûre. C/est que déjà un mal mortel mais encore caché, qui l'avait atteint, faisait des progrès et minait sourdement ses forces, ce qui ne pouvait manquer de lui rendre le travail plus pénible et par là même plus infructueux. Cependant, comme il ne se plaignait pas, sa patience et son silence firent illusion sur l'état de dépérissement où il tombait, et l'on attribua sa faiblesse à la croissance, au développement de l'âge; il avait alors quinze ans et demi.
Le temps de la retraite annuelle arriva; c'était quelques jours avant la Nativité de Notre-Seigneur. Hyacinthe en suivit les exercices avec un redoublement sensible de ferveur, bien résolu de ne pas laisser échapper un seul des fruits de salut qu'elle procure aux âmes bien préparées; dans cette vue il la fit, non pas seulement comme pouvant, mais comme devant être pour lui la dernière. En effet il en sortit avec un pressentiment assuré de sa mort. Il n'en fit pas mystère à ses amis, il leur déclara ouvertement à plusieurs reprises qu'il mourrait avant les vacances. 11 parla plus clairement encore au plus intime d'entre eux; un jour qu'ils faisaient une promenade ensemble, Hyacinthe l'embrassa en lui disant, avec une joie qui avait quelque chose de sumatu-
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rel, qu'il n'avait plus que peu de temps à vivre , et qu'il espérait bien dans trois mois jouir d'un bonheur parfait. La manière dont il s'exprimait en toutes rencontres donnait assez à entendre qu'd avait là-dessus plus que des conjectures., en même temps que sa gaieté naturelle qui ne le quittait pas ne permettait guère de croire que ces annonces de mort fussent le fruit d'une imagination frappée de vaines terreurs. Ses amis, qui d'ailleurs n'apercevaient encore rien de sérieux ou d'inquiétant dans l'état de la santé d'Hyacinthe, ne savaient que penser, et, ne pouvant rien de plus, ils faisaient du moins des vœux pour qu'il fût faux prophète.
Cependant Hyacinthe, se tenant assuré de l'événement qui se préparait, mais incertain de l'époque, songea à s'y disposer prochainement. Ce fut sur ce plan qu'à l'issue de la retraite dont nous avons parlé il prit les résolutions suivantes, qui attestent tout à la fois la beauté de son âme et ses progrès dans la vie spirituelle, à un âge où tant d'autres pensent à peine s'ils ont un Dieu à servir et une âme à sauver. Voici ces résolutions, telles qu'on les a copiées sur l'original trouvé dans ses papiers après sa mort, telles aussi qu'il les a pratiquées jusqu'au dernier de ses jours.
4° Je penserai souvent à la mort, qu'elle est à mes côtés comme un ennemi courroucé qui n'attend que le moment où il pourra me percer.
2° Je penserai aussi au jugement général et particulier, au paradis et à l'enfer.
3° Je prierai* tous les jours pour les pauvres âmes qui souffrent dans le purgatoire, bien persuadé que, si je ne m'intéresse pas à leur malheur, Dieu permettra que je sois oublié si je me trouve dans le même cas.
4° Le matin en m'éveillant je penserai qu'au moment même où la cloche sonne, il tombe en enfer de malheureux jeunes gens qui n'ont pas eu la grâce que Dieu m'a faite de venir dans une si sainte maison.
5° Je penserai souvent aux souffrances de Jésus-Christ et aux peines des âmes qui. pour quelques infidélités
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très-légères et que je commets avec tant de facilité, sont détenues en purgatoire.
6° Dans les marches, je penserai que c'est Jésus-Christ qui est mon compagnon; en classe, jepenserai que c'est lui qui la fait; j'aurai la même pensée à l'étude.
7° Persuadé qu'à chaque instant je puis mourir, j'éviterai jusqu'à la moindre imperfection.
Hyacinthe continuait à s'occuper et à parler de sa mort comme d'un événement prochain, lorsque le dimanche d 8 avril, au milieu du repas, il se trouvabeaucoup plus vivement qu'à l'ordinaire frappé de cette pensée. Sesvoisins s'aperçurent qu'il ne mangeait pas et qu'il était tout pensif. Pendant la récréation suivante il dit à plusieurs de ses amis ce qui l'avait subitement frappé, et ajouta qu'il y voyait un avertissement de Dieu. Le même jour, vers le soir, il sentit les premières atteintes de la maladie qui allait l'enlever. Le lendemain matin, avant de se mettre entre les mains de l'infirmier, et portant déjà, sans que personne s'en doutât, la mort dans son sein , il alla à la chapelle de la sainte Vierge prendre congé de cette mère de miséricorde ; il lui recommanda son passage à une autre vie, et ne voulut la quitter qu'après lui avoir rendu un dernier office en frottant et cirant encore une fois le marche-pied de son autel. 11 entra ensuite à l'infirmerie, et déclara positivement qu'il n'en sortirait pas. Presque aussitôt après la fièvre le prit. Dans la crainte que ce ne fût une fièvre contagieuse, on crut prudent d'interdire à ses condisciples l'entrée de l'infirmerie. D'un autre côté, les médecins ne voyaient rien d'alarmant dans son état. Pour lui, avec sa tranquillité ordinaire, il disait : « Les « médecins ne connaissent pas mon mal, ils s'imaginent « que ce ne sera rien ; mais moi je sais bien que je dois « en mourir. Oui, ajouta-t-il, j'en mourrai ; c'est une « grâce que me fait ma bonne mère, et j'espère de la « miséricorde divine que je la verrai bientôt au ciel. » Peu après on reconnut que sa maladie était une hydropisie de poitrine, et il fut permis à ses condisciples de le voir. Ils le trouvèrent tout résigné , tout disposé à mou-
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rir, et ne voulant entendre parler que de Dieu et de la sainte Vierge.
Les douleurs les plus aiguës ne purent altérer ni sa patience ni cet air de satisfaction qui animait tous ses traits , image naturelle de la paix de son cœur. Lui demandait-on s'il souffrait beaucoup, il répondait en souriant : « Oui, passablement. » Il y avait dans la même chambre un autre malade dont le mal était peu de chose, et qui néanmoins ne cessait de se plaindre ; Hyacinthe dit alors à celui qui le veillait : « On voit bien qu'il n'est pas encore enfant de la sainte Vierge. »
Le soulagement des âmes détenues dans le purgatoire avait toujours été une de ses plus chères dévotions; il s'en occupa dans sa dernière maladie jusqu'à s'oublier entièrement lui-même en faveur de ces pauvres âmes. Un de ses amis étant venu le voir lui demanda s'il voulait qu'on fit pour lui des prières particulières. « Non, « répondit-il, je ne crains pas la mort; mais qu'on prie « pour les âmes du purgatoire. » Un autre jour quelques congréganistes lui apprirent qu'on avait récité pour lui l'office de la sainte Vierge. «On a grand tort! s'écria-t-il. a On ferait bien mieux de prier pour les âmes du purce gatoire. Je n'y souffre pas encore ; et peut-être avant « que je meure pourriez-vous en délivrer quelqu'une. « Il sera temps de penser à moi quand je serai à leur « place. » •
Cependant le mal faisait de rapides progrès, et l'on commença à craindre l'accomplissement de ses prédictions tant de fois répétées depuis quatre mois. Il fallut songer à lui donner les derniers sacrements. Le malade, plus calme, plus attentif et plus maître de lui-même que ceux qui le soignaient ou qui le gardaient, s'occupa à préparer un petit autel dans l'infirmerie; il demanda d'autres chandeliers, parce que , disait-il, ceux qu'on avait mis n'étaient pas assez beaux pour la réception d'un si grand maître. 11 reçut Notre-Seigneur avec beaucoup de confiance et de joie, en présence de tous les dignitaires de la congrégation, aussi édifiés de ses saints
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transports qu'afîligés d'ïine perte qu'ils commençaient à regarder comme inévitable.
Depuis ce bienheureux moment, qui l'unissait d'avance à scn Dieu, il eut toujours les yeux fixés sur le crucifix ou sur l'image de la Conception immaculée, celle que l'on remet à chaque congréganiste le jour de sa réception. 11 disait en riant à ceux qui venaient le voir : « Voyez donc comme le démon grince les dents ; mais « je ne le crains pas, la sainte Vierge le tient sous ses « pieds. » Il conserva cette liberté d'esprit, cetle aimable gaieté jusqu'au dernier soupir.
Un de ses anciens amis, qui ne lui ressemblait guère et qu'il n'avait pu encore gagner à Dieu, obtint la permission d'aller le visiter. Le trouvant fort mal, et l'entendant parler de sa mort comme d'une ebose conclue et assurée, il lui dit au moment de le quitter : « Je vais « à la chapelle prier la sainte Vierge pour ta guérison. « — Non, répondit le malade, prie plutôt pour ta con- « version, mon cher ami ; cela vaudra beaucoup mieux « pour nous deux. » Cette réponse, où se peignait tant de résignation d'une part et tant de charité de l'autre, pénétra jusqu'au coeur du jeune homme. 11 commença dès lors à mener une vie plus régulière et plus édifiante, et dans la suite il se dévoua au service des autels.
La veille de sa mort, L2(> avril, il y eut un mieux marqué; le malade n'en persista pas moins à dire que les médecins s'abusaient sur son état. «J'ai cru, ajouta-t-il, « que je serais parti la nuit dernière.» Un des maîtres qui était présent lui demanda s'il avait eu peur de la mort. « Non, reprit-il, mais je soutirais beaucoup, et je « pensais que c'était là mon purgatoire. » Le mieux avait déjà cessé, lorsqu'à la récréation du soir plusieurs des principaux congréganistes ses amis particuliers vinrent ensemble lui faire une visite. Ils le trouvèrent bien faible, mais toujours aussi gai que s'il n'eût rien souffert. Il les fit tous asseoir, les uns sur ce qu'on trouva de chaises dans la chambre, les autres sur son lit, et commença à les entretenir de l'état douloureux où sont
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les âmes du purgatoire. En parlant des flammes qui les tourmentent et les purifient, il disait à ses amis. « Je « mériterais bien d'y être précipité; mais, ajouta-t-il en «montrant avec un air de satisfaction l'image de la « sainte Vierge qui était sous ses yeux, la bonne mère... « ah ! elle est si bonne qu'elle me fera sauter par-dcs- « sus. » Ses amis, tout affligés qu'ils étaient, ne purent s'empêcher de rire de cette saillie, si digne d'ailleurs d'un enfant de Marie ; ils se séparèrent de lui dans l'espérance de le revoir encore ; mais Dieu en avait décidé autrement. La nuit fut très-rude et très-pénible : le malade soutint ce dernier assaut avec son courage et son calme ordinaires; et le lendemain, mardi 27 avril, il expira sans agonie entre les bras d'un congréganiste, les noms de Jésus et de Marie sur les lèvres. C'était pendant la messe des élèves; leur émotion fut extrême lorsque le prêtre, en quittant l'autel, leur annonça que leur cher et vertueux condisciple n'était plus.
On rendit au défunt des honneurs qui ne se rendent pas aux grands et aux princes de la terre, mais seulement aux amis de Dieu. On entendait de toutes parts préconiser ses vertus; on se disait les uns aux autres avec un sentiment de vénération mêlé de joie et de regrets : « C'est un saint, c'est un saint; il est certainece ment dans le ciel. » Chacun sollicitait comme une faveur d'être associé aux congréganistes pour réciter tour à tour jusqu'au lendemain l'office des morts auprès du lit funèbre. La chambre où il était exposé ne désemplissait pas ; on ne pouvait se lasser de le considérer, on y revenait de nouveau pour voir encore plus à loisir cet air de paix et de joie, ce sourire que l'âme du juste, en quittant son corps, y avait laissé empreint comme le sceau de son bonheur. Un de ceux qui le veillaient en fut tellement frappé qu'il ne put s'empêcher de s'approcher et de baiser respectueusement ces traits que la mort avait glacés, mais qu'elle n'avait point encore osé flétrir. Les congréganistes ne voulurent partager avec personne l'honneur et la consolation de
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le porter jusqu'au cimetière de Pluneret, à trois quarts de lieue de Saint-Anne; ils croyaient n'en pouvoir faire assez pour un confrère qui leur laissait des exemples si rares de vertu. Jusqu'alors la pensée de son bonheur était la seule qui eût occupé tous les esprits ; mais lorsqu'on le vit descendre dans la fosse et qu'il fallut s'en séparer, tous fondirent en larmes ; tant il est vrai que la vertu est ce qu'il y a de plus aimable au monde, et qu'elle seule, lorsqu'elle a disparu, conserve le secret de s'attacher tous les cœurs !
La mort d'Hyacinthe produisit la plus touchante et la plus heureuse impression sur ses condisciples. Plusieurs d'entre eux composèrent des litanies en son honneur : l'un do ceux qui y avaient travaillé lui attribua sa conversion, il a depuis assuré avoir obtenu des grâces signalées par son crédit, et aujourd'hui il vit d'une manière très-chrétienne dans le monde. Ces litanies étaient fort longues, tant on avait remarqué de vertus dans cet admirable enfant; elles se terminaient par l'invocation : « 11 yacinthe, plene vlrtulibus, ora pro nobis. Hyacinthe, « plein de vertus, priez pour nous. » On proposa encore de faire un poème en l'honneur du défunt. Le plus fort élève de sa classe en fut chargé ; il composa une pièce latine de plusieurs centaines de vers, où il célébrait la sainte vie et l'heureuse mort d'Hvacinthe.
On n'avait attendu ni les éloges décernés à sa mémoire ni même ses funérailles pour rechercher et s'approprier les objets qu'on savait avoir été à son usage. Ses cheveux furent distribués en presque autant de portions qu'il y avait d'élèves au petit séminaire : tous auraient voulu en avoir, même les moins vertueux. On se partagea avec le même empressement les lambeaux de ses cahiers ; le directeur de la congrégation se réserva les cordons de ses souliers. Mais le plus précieux de ses restes et le plus durable c'est le souvenir de ses vertus, souvenir si profondément gravé dans le cœur de ceux qui ont eu le bonheur de vivre avec lui qu'après dix années révolues quelques-uns d'entre eux, les seuls
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qu'il ait été possible de consulter, ont encore trouvé dans leur mémoire assez de traits pour compléter le tableau de sa vie.
EGRET
(uoxoré-ferdixand).
Décode le 10 septembre 1819, à l'âge do 16 ans.
Honoré-Ferdinand Egret naquit à Uussy, près de Noyon ; ses parents étaient d'honnêtes cultivateurs, que leur fortune plaçait à la tète des habitants de cette paroisse. Ce fut, il est permis de le croire, une disposition particulière de la Providence qui le fit naître le jour même de l'Assomption de la très-sainte Vierge; en elfet cet enfant privilégié devait trouver en Marie une seconde mère, et s'honorer toute sa vie de lui appartenir. Une autre circonstance également remarquable fut l'impression extraordinaire qu'éprouva le pieux ecclésiastique qui lui conféra le baptême : s'il ne lui appliqua point les paroles que rapporte l'Evangile au sujet du saint précurseur : Que pensez-vous que sera cet enfant? il ne put du moins s'empêcher de dire hautement qu'il ferait la consolation de ses parents et qu'il devancerait tous ses aînés; aussi, non content de lui imposer les noms désignés par ses parrain et marraine, il y ajouta ceux de ses frères et sœurs, qu'il plaça avant celui d'Honoré, comme pour leur faire entendre, par cet arrangement, que le jour viendrait où ils honoreraient Ferdinand. L'enfant justifia bientôt cette espèce de prédiction, dont le souvenir se conserva toujours dans la famille. Consacré à Marie par ses parents, ainsi que l'avaient été ses frères et sœurs, il montra dès l'âge le plus tendre une dévotion singulière pour l'auguste mère de Dieu : tout petit qu'il était, il ne se laissait pas mettre au lit
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sans avoir auparavant collé ses lèvres sur une de ses images, placée dans sa chambre; cette pieuse pratique, que personne ne lui avait suggérée, il la prit presque au sortir du berceau, et il la garda jusqu'au temps où il lui fallut quitter la maison paternelle pour entrer dans la carrière des éludes. Il était dans sa septième année quand on le mit dans un pensionnat à Noyon.
La crainte de Dieu semblait être née avec lui ; elle ne l'abandonna pas dans les années ordinairement si orageuses de la première jeunesse; pour s'en convaincre il suffisait de voir le recueillement qu'il portait à la prière, malgré la dissipation qui régnait autour de lui dans ce nouveau séjour. Comme il avait beaucoup de pénétration, il eut bientôt appris tout ce qu'il est nécessaire de savoir pour la première communion; sa bonne conduite, d'ailleurs, et l'innocence de ses mœurs auraient sutii pour devancer en sa faveur l'âge ordinaire. On peut juger du fruit qu'il avait tiré de cette grande action par le profond respect dont il parut dès lors pénétré pour l'auguste sacrement de nos autels. Il n'en approcbait jamais qu'avec une sorte de tremblement qui frappait tous les yeux. Un jour quelqu'un lui ayant fait remarquer qu'il était bon de rester un peu de temps sans cracher après la sainte communion, de peur de rejeter quelques parcelles, craignant d'avoir eu ce malheur, il en fut aussi affligé que s'il eût commis le plus indigne des sacrilèges, et l'on eut bien de la peine à calmer sa douleur. Mais ce qui décelait encore mieux la vivacité de sa foi, c'était la sainte avidité qu'il avait pour ce pain céleste et la manière dont il se disposait à le recevoir.
La pension où il fut placé d'abord ressemblait à beaucoup d'autres; formée à une époque où l'on ne faisait que de sortir de la tourmente révolutionnaire, elle se ressentait de l'esprit qui avait régné dans l'éducation durant ces années de troubles et de licence. Ceux qui dirigeaient ces sortes d'établissements, malgré leur bonne volonté, n'osaient pas donner aux pratiques de piété toute la faveur qui leur est due. NoUe-jeune Fer-
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dinand, privé dans cette position des secours spirituels dont son âme avait besoin, trouva le moyen de s'en dédommager, du moins en partie : à chaque solennité il revenait à la maison paternelle, et ce qui l'y attirait c'était moins le plaisir de revoir sa famille, ou d'y jouir de quelques moments de repos, que la consolation de recourir à la source des grâces et d'approcher des sacrements; ainsi, malgré sa grande jeunesse et la vivacité de son caractère, on le voyait oublier jeux et plaisirs, et s'établir dans un profond' recueillement pour ne s'occuper que de la grande affaire qui avait été le principal motif de ses petites vacances.
Ce goût prématuré des choses saintes et son industrie à saisir toutes les occasions de le satisfaire étaient évidemment un effet particulier de la protection divine sur cet enfant de bénédiction. Les années ne firent que le fortifier dans ses pieuses habitudes; dès que l'âge le lui permit, afin de vaquer désormais plus librement à ses devoirs religieux , il demanda à ses parents et obtint de n'être plus qu'en demi-pension. 11 partait le matin de Bussy, éloigné d'une lieue et demie de la ville, et y retournait le soir; ainsi chaque jour l'esprit de piété lui faisait faire environ trois lieues ; exercice bien pénible , surtout dans les mauvais temps, et que l'amour le plus vif de l'indépendance aurait probablement bien de la peine à soutenir. On aurait peut être pu attribuer une telle détermination à la bizarrerie d'un caractère sombre et sauvage, si l'on n'eût su que Ferdinand était naturellement gai, et qu'il se prêtait de grand cœur à tous les amusements qui font le charme du premier âge. li n'était pas moins constant que la paresse n'entrait pour rien dans ce nouveau genre dévie; car les voyages quotidiens qu'il avait à faire ne lui servirent jamais d'excuse ou de prétexte, soit pour s'absenter de la classe, soit pour se dispenser des devoirs imposés à tous; d'ailleurs, il aimait beaucoup l'étude, et jamais on ne le vit se prévaloir de sa facilité naturelle pour rien relâcher de son application au travail. Enfin ses courses journalières de Bussy
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à Noyon el de Noyon à Bussy ne l'empêchèrent pas d'occuper les premières places dans son cours.
La piété , les talents, les succès étaient relevés en lui par la plus heureuse réunion des qualités du cœur. 11 avait une affection marquée pour les pauvres ; il aimait singulièrement à leur faire l'aumône; il souffrait quand il ne pouvait les soulager, et tout jeune encore il devenait éloquent lorsqu'il s'agissait de plaider leur cause auprès de ses parents : c'est que la foi lui découvrait en eux la personne même de Jésus-Christ ; aussi ne leur parlait-il qu'avec une sorte de respect. Si, dans un moment d'humeur ou de vivacité, il reconnaissait avoir dit ou fait quelque chose qui eût pu offenser quelqu'un, il était le premier à se condamner, et se hâtait de réparer ses torts, même les plus involontaires. Il avait pour les domestiques autant d'honnêteté que s'ils eussent été ses égaux: jamais il ne lui échappait à leur égard aucune parole qui sentit la hauteur ou l'aigreur; la seule chose capable de le faire sortir de son caractère vis-à-vis d'eux, c'eût été de les voir offenser Dieu. D'une complaisance sans bornes pour ses frères et sœurs, il était toujours prêt à exécuter pour eux les messages et autres petits otlices dont on les avait chargés. Au moindre signe de ses parents, on le voyait quitter toute espèce d'occupation ou d'amusements pour voler où il était appelé, et le plaisir d'obéir était doublé pour lui quand, en faisant ce qui était ordonné, il avait la satisfaction d'en épargner la peine à un autre. Ce penchant à obliger lui avait gagné tous les cœurs.
Il avait environ seize ans ans quand il entendit parler de Saint-Acheul et de l'esprit qui régnait dan i cette maison ; aussitôt il sollicita la permission d'aller y achever ses études. On fit d'abord quelques difficultés; on lui objecta entre autres la faiblesse de sa santé; il redoubla ses instances, et fit si bien que ses parents se rendirent. Lui qui avait tant fait pour abréger le temps qu'il lui fallait passer dans sa première pension, n'éprouva nulle peine à s'éloigner d'une famille dont il était tendrement aimé,
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sachant qu'il trouverait à Saint-Acheul ce que son cœur souhaitait par-dessus toutes choses. Il fut aisé de reconnaître que le désir de servir Dieu et de s'avancer dans la vertu avait déterminé sa résolution, bien plus que l'envie de se perfectionner dans les sciences; car, sans négliger l'étude des lettres, qu'il cultiva toujours avec succès, il se distingua plus encore par sa ferveur et sa régularité. Il s'appliqua d'abord à rechercher les plus vertueux de ses condisciples, à s'en faire des amis, à s'insinuer dans leur intimité, afin d'apprendre d'eux, disaitil, tout ce qu'il y avait de mieux à faire pour se sanctifier.
Ferdinand était entré à Saint-Acheul au mois d'octobre 1810. Quelques mois après on donna la retraite annuelle aux élèves. Ces exercices, qui étaient nouveaux pour lui, firent sur son âme la plus vive impression , et achevèrent de resserrer les liens qui l'attachaient à Dieu. Ce fut alors qu'on voulut, non pas établir la congrégation de la très-sainte Vierge (elle existait déjà), mais la régulariser davantage et lui donner un degré de perfection qu'elle n'avait pas eu jusque-là. Ferdinand mérita d'en devenir un des premiers membres et comme une des pierres fondamentales.
Sa vertu était aussi simple que solide; il fallait l'observer de près pour démêler tout ce qu'il y avait d'excellent en lui, car il évitait soigneusement de se produire ; sa modestie l'éclipsait aux yeux peu attentifs, et l'on put dire de lui qu'il s'étudiait autant à voiler ses vertus que d'autres s'efforcent de déguiser leurs vices. Il s'affectionna à cette vie tout intérieure à mesure qu'il avança dans la connaissance et l'amour de Notre-Seigneur. L'amour de Marie, qu'il avait pour ainsi dire sucé avec le lait, s'accrut dans la même proportion; il la voyait honorée et servie par un grand nombre de jeunes gens , qui comme lui s'étaient dévoués au culte de la reine des vierges; et c'était là une de ses plus douces jouissances.
Quand il retourna dans sa famille aux vacances sui-
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vantes, on put remarquer en lui toujours même respect, même déférence pour les volontés et les désirs de ses parents, toujours même prévenance, mêmes attentions pour ses frères et sœurs. Mais sous d'autres rapports on le trouva tout différent de ce qu'il avait paru jusqu'à cette époque de sa vie : ce n'était plus ce caractère vif, pétulant, parfois tranchant et enclin à dominer dans la conversation; il se montra dès lors constamment réservé, modeste, réfléchi, maître enfin de toutes ses paroles et de tous ses mouvements. Sa piété avait pris un nouvel essor; elle l'avait entièrement réformé. Il se traça un règlement de vie pour les vacances, et il le suivit avec une fidélité inviolable : l'heure du lever, celles qu'il devait donner à la prière, à la méditation, à la lecture, à l'étude, tout était fixé de manière à ne rien laisser au caprice ou à l'inconstance. Il s'approchait des sacrements avec autant d'exactitude et de ferveur qu'au petit séminaire. Son confesseur demeurait à Xoyon : ni la distance ni le mauvais temps ne l'eussent empêché de remplir l'obligation qu'il s'était imposée à cet égard. Il croyait avec raison qu'ayant fait tant de fois ce petit voyage pour acquérir des connaissances humaines, il ne devait pas s'en dispenser alors qu'il s'agissait pour lui de participer au plus grand des bienfaits.
Au retour de ces vacances, eut lieu un incident qui lui fait trop d'honneur pour être passé sous silence. Son père, en le présentant au supérieur, demanda la permission de le garder jusqu'au lendemain. Ces permissions, qui sont interdites dans le cours de l'année, s'obtiennent sans difficulté la veille de la rentrée des classes. Cependant le supérieur s'avisa de s'informer du motif qui lui faisait désirer de garder son fils cette soirée-là. Le père répondit naïvement : « .Monsieur, c'est que j'ai « envie d'aller au spectacle, et je voudrais qu'il m'ac- « compagnàt. — Comment! au spectacle! reprit le suce périeur; vous, le père d'un tel fils! » Ce peu de mots, qui étaient un éloge pour le fils et une leçon pour le père, firent une telle impression sur celui-ci qu'il re-
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nonça sur-le-champ à son projet. Des larmes d'attendrissement coulèrent de ses yeux; il en répandit de nouvelles et de plus abondantes encore quand il fallut se séparer d'un enfant dont ses maîtres avaient une si haute idée.
Ferdinand suivit cette année le cours de rhétorique, et la régularité toujours exemplaire de sa conduite le fit considérer comme un des modèles de la maison. Les succès qu'il avait obtenus l'année précédente se soutinrent avec un éclat qui donna un nouveau lustre à ses vertus par les victoires qu'il lui fallut remporter sur les plus redoutables ennemis d'un cœur chrétien , la vaine gloire et l'orgueil. Il fut plusieurs fois couronné à la distribution solennelle des prix. De retour dans sa famille, chacun s'empressa de le féliciter de ses triomphes. Le seul plaisir qu'il goûta fut celui d'en avoir fait à ses parents. Alors plus que jamais en garde contre tout ce qui aurait pu sentir l'ostentation ou la vanité, il ne laissa pas échapper, au sujet de ses palmes et de ses couronnes, une seule parole qui pût tourner à sa louange. Aussi poli que modeste, il ne savait ni repousser brusquement ni paraître dédaigner tout ce qu'on lui disait de flatteur; il aimait mieux détourner, s'il était possible, la conversation, et faire en sorte qu'on ne s'occupât plus de lui : sa réserve en ce genre alla si loin, que ses parents, qui ne comprenaient peut-être pas tout ce qu'elle avait d'héroïque, lui en firent parfois des reproches.
Cependant notre pieux écolier se disposait par des lectures sérieuses et solides à entrer bientôt dans l'étude de la philosophie, et voyait approcher avec joie l'époque de la rentrée des classes, quand toutes ses espérances faillirent être détruites et anéanties par un coup auquel il était loin de s'attendre. Son père pensait à le retirer de Saint-Acheul : déjà même des démarches étaient faites pour le placer ailleurs. Lorsque Ferdinand apprit cette détermination, qu'on lui avait tenue cachée, sa surprise et son chagrin furent extrêmes; il employa
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les larmes, les supplications, les instances les plus pressantes; en même temps il eut recours à son refuge ordinaire, à Marie. Il lui représenta qu'il s'était consacré à son service, qu'il lui appartenait comme son enfant, qu'elle était plus que jamais sa mère; il la conjura à ce double titre de ne pas permettre qu'il fût éloigné d'une maison où il avait appris à la servir, et hors de laquelle il se voyait exposé au danger de perdre son âme. Sa confiance en Marie ne fut pas vaine. Le père du vertueux jeune homme changea de résolution, et celui-ci retourna à Saint-Acheul, qui eut encore plus de charme pour lui à cause du danger qu'il avait couru de ne plus le revoir.
Pendant l'hiver suivant, on s'aperçut que la santé de Ferdinand s'affaiblissait. Ses supérieurs exigèrent de lui qu'il diminuât quelque chose de l'application qu'il portait habituellement à l'étude et à ses exercices de piété. Comme il était très-obéissant, il se soumit à tout ce qu'on voulut. Néanmoins le malaise ne cessa point, et le médecin conseilla de le renvoyer chez ses parents dans la pensée que l'air natal et les soins maternels pourraient contribuer à rétablir sa poitrine, qui paraissait dès lors sérieusement attaquée. Le malade fut donc contraint, vers la fin de mars, de retourner dans sa famille, au grand regret de ses maîtres et de ses condisciples, qui craignaient de ne plus le revoir, ce qui arriva en effet.
Durant les cinq ou six mois qu'il vécut encore, ses parents et toutes les personnes qui le visitèrent eurent lieu d'admirer sa patience et sa résignation au milieu des douleurs qui allaient toujours croissant. On lui avait interdit toute espèce de travail. Ce fut pour lui une raison de donner plus de temps à la prière, à la lecture des livres de piété et à la méditation des vérités du salut. Son temps était distribué comme s'il eût été en pleine santé : l'heure même de son lever était réglée, et il se plaignait quand par ménagement ou par oubli on omettait de l'éveiller à l'heure indiquée.
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Voici un trait, entre plusieurs autres, qui fera connaître jusqu'oii allait la délicatesse de sa conscience et son extrême attention à pénétrer les plus secrets replis de son cœur. Un jour qu'il se proposait de faire ses dévotions dans un oratoire privé à Noyon, il lui vint en pensée qu'il pourraitbien s'être glissé du respect humain dans le choix de ce lieu solitaire. Ce doute l'inquiéta, il en fit confidence à la personne qui l'accompagnait, et prit sur-le-champ sa résolution. « Désormais, lui dit-il, « nous irons dans les églises. Eh! pourquoi se cacher « quand il s'agit du service de Dieu? Les jeunes gens « me remarqueront peut-être; tant mieux, ma conduite « les édifiera; s'ils se moquent de moi, je n'y perdrai « pas. » Il tint parole; le jour du jeudi saint, malgré son état de souffrance, il resta longtemps en adoration devant le très-saint Sacrement dans l'église principale, et choisit une place où l'on pouvait aisément l'apercevoir.
La fin de notre cher Ferdinand fut digne de la vie qu'il avait menée. Nous en trouvons les détails dans une lettre que nous adresse une de ses sœurs, religieuse dans l'Ordre de Saint-Thomas de Villeneuve. « Vous me demandez, dit-elle, des détails sur mon frère Ferdinand; personne n'est plus en état que moi de vous satisfaire, ayant presque tou jours vécu avec lui, et l'ayant soigné dans sa dernière maladie.
« Après Dieu et la très- sainte Vierge, c'est à ce cher frère que je dois ma vocation. Je n'avais pas envie d'être religieuse, je n'y pensais même pas; mais il me disait de si belles choses sur le bonheur d'être à Dieu et de ne servir que lui; d'un autre côté il me parlait d'un air si pénétré du néant de tous !es biens et de tous les plaisirs du siècle, du danger de se perdre pour une éternité, que je commençai dès lors h ne point vouloir d'établissement dans le monde. J'étais encore plus touchée de la régularité de sa conduite. Durant la belle saison, les médecins lui avaient ordonne de respirer l'air des champs : c'était moi qui l'accompagnais dans foutes ses
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promenades. Chaque fois que nous sortions, il fallait commencer par réciter une partie du rosaire; jamais il n'eût entamé la conversation avant d'avoir satisfait a celte pieuse pratique. Ses entretiens roulaient toujours sur des matières qui tenaient à la religion. Toutes les créatures servaient à l'élever à Dieu. La vue d une fleur sultisait pour lui rappeler la beauté du souverain Être. Aux approches de la moisson il me faisait admirer la richesse dont la terre était couverte. «Vois, me disait- « il, vois comme le Seigneur nous aime... et nous l'ai - « mons si peu ! » Nous allions quelquefois dans la prairie et nous nous reposions sur les bords de la rivière. Arrêtant alors ses regards sur l'onde fugitive, la brièveté de la vie venait à l'instant se retracer à son esprit, et sans doute aussi l'idée de sa fin prochaine. « Yoilà, di- « sait-il^ l'image de notre vie : les jours passent et ne « reviennent plus. Chaque moment est un pas vers l'é- « ternité : ainsi cette eau coule, et coule sans s'arrêter, « et jamais elle ne remonte vers sa source. » Le chant des oiseaux nous invitait à louer Dieu, à bénir son saint nom. Ces promenades étaient pour moi de vrais sujets d'oraison; j'en revenais souvent aussi touchée que j'eusse pu l'être d'un sermon.
« Cependant, malgré tous nos soins, ce bon et tendre frère s'affaiblissait de jour en jour; bientôt il lui fut impossible de sortir, et la lecture devint son unique délassement; encore lui fallut-il plus tard en faire aussi le sacrifice : le médecin, craignant que cet exercice ne lui fût nuisible, le lui défendit absolument. Nous vîmes alors jusqu'où il portait l'esprit de détachement et d'obéissance : un livre qu'il aimait beaucoup lui étant tombé sous la main, il l'ouvrit et se mit à le feuilleter; mais se rappelant la défense du médecin il s'arrêta, et demanda à maman, qui était présente, la permission d'en lire deux lignes : maman refusa la permission; aussitôt il ferma le livre sans se permettre la moindre observation. J'étais sa garde-malade; en cette qualité je ne le quittais presque plus; il me priait de lui faire ses
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lectures, il choisissait de préférence celles où il est question de nos fins dernières. Il aimait surtout les cantiques sur la mort, tels qu'on les chantait h Saint- Achcul ; comme je n'en savais pas les airs, il voulait qu'au moins je les lui lusse.
« Tant qu'il avait pu sortir il s'était fait un devoir d'aller régulièrement trouver son confesseur, qui habitait la ville de Noyon. Pour rien au monde il n'eût consenti à se priver du bonheur de communier. Quoique ces déplacements commençassent à l'incommoder beaucoup, il comptait tout cela pour rien pourvu qu'il eût la consolation de participer à la divine Eucharistie. A la fin cependant il lui fallut céder; le voyage de Noyon lui devint impossible. Sentant ses forces diminuer de plus en plus, et persuadé qu'il n'avait plus longtemps à vivre, il s'adressa au prêtre qui venait desservir la paroisse de Bussy, et voulut faire encore une fois une confession générale de toute sa vie. Il la fit avec de tels sentiments de piété et de componction que le vénérable ecclésiastique qui la recevait ne put s'empêcher de témoigner la vive émotion qu'il en avait ressentie luimême.
« Son état empirait de jour en jour, les vomissements de sang devenus plus fréquents ne laissaient presque plus d'espoir. Que n'aurions-nous pas fait cependant pour le conserver, ou du moins pour prolonger ses jours! Nous étions dans une affliction extrême; Ferdinand était loin de la partager: il ne tenait plus à la vie. Un jour maman nous proposa de prier pour sa guérison. « Non, maman, dit-il, demandez plutôt que la sainte « volonté de Dieu s'accomplisse. Que me servirait-il de « rester plus longtemps sur la terre où il y a tant de dan- « gers d'offenser Dieu? Ah ! ne vaut-il pas mieux mourir « que d'être exposé à commettre un péché mortel? »
« Il demanda lui-même les derniers sacrements, et choisit pour les recevoir le 15 août, fête de la bienheureuse Assomption de la très-sainte Vierge. C'était à pareil jour qu'il était né et avait été consacré à Marie ; il vou-
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lut de même mettre sous la protection de celle qu'il avait toujours honorée comme sa mère les préparatifs de son départ pour l'éternité. Sa ferveur sembla redoubler aux approches de cttte grande cérémonie, si triste pour nous, si consolante pour lui. Il me pria de l'aider à réciter les actes avant la sainte communion. J'étouffais de sanglots... je me retins cependant le plus qu'il me fut possible, et lui rendis ce pieux oftice : le bon Dieu sait tout ce qu'il m'en coûta. Quand il eut communié, il ne fut plus maître de sa joie ; elle était peinte dans ses yeux, dans tous ses traits. Son action de grâces finie, je m'approchai de son lit. « Ah ! me dit-il, si je pouvais à présent « m'envoler au ciel, si le Seigneur me faisait cette grâce « aujourd'hui, mon Dieu, que je serais content! quel « bonheur pour moi! » Un de ses amis étant venu le visiter quelques jours après, il lui tint le même langage; il lui parla de la consolation et des forces que donnent les derniers sacrements; il l'entretint de la bienheureuse éternité, qu'il espérait par les mérites de Notre- Seigneur, et qu'il désirait si ardemment.
« Ses vœux ne furent pas exaucés aussi vite qu'il le souhaitait : il vécut encore quelques semaines; mais ce prolongement de vie ne fut pour lui qu'un prolongement de souffrances, et les souffrances achevèrent de le purifier. On le trouvait toujours patient, toujours résigné, toujours maître de lui-même. Je ne le quittais guères; je puis attester que jamais je ne l'ai vu témoigner ni goût ni aversion pour tout ce qu'on lui faisait prendre; que jamais je ne l'ai entendu se plaindre de quoi que ce fût. Dans les derniers temps de sa longue maladie, la douleur lui arrachait quelquefois des cris aigus qui nous fendaient le cœur; maman surtout n'en pouvait plus. On lui proposa de se retenir un peu, s'il le pouvait, à cause de inaman. C'en fut assez; aussitôt il ferma les yeux comme pour faire entendre qu'il voulait, à l'exemple de son Sauveur, être obéissant jusqu'à la mort. Depuis, chaque fois que la crise recommençait, on le voyait faire effort pour étouffer ses cris, puis fixer les
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yeux sur le crucifix qui était devant lui. D'autres fois il les arrêtait sur la pendule, comme s'il eût voulu compter combien d'instants il avait encore à passer sur la terre.
« Je ne dois pas omettre ici un trait qui décèle sa foi et son respect pour les lois de l'Église. Nous n'avions qu'une seule messe les jours de dimanche et de fête : quoiqu'il fût dans l'état d'infirmité qu'on a vu et qu'il eût besoin de secours très-fréquents, il ne pouvait souffrir que personne d'entre nous restât privé, à cause de lui, de l'avantage d'assister au saint sacrifice.
« Sa confiance en Marie semblait croître à mesure qu'il approchait du terme. Le 8 septembre, jour de la Nativité, il voulut avoir le bonheur de communier encore une fois. Déjà il touchait aux portes du tombeau : il recueillit tout ce qui lui restait de forces pour cette sainte action, qui fut la dernière de sa vie. Quand tout le monde fut retiré, il me témoigna de nouveau l'impatience qu'il avait de mourir et la grande confiance que lui inspirait la divine eucharistie. « Maintenant, disait-il, que j'ai « mon Dieu avec moi, que puis-jc redouter? Oh! si ce «jour pouvait être le dernier de ma vie ! Sainte Marie, « ù ma bonne mère! recevez-moi aujourd'hui avec vous « dans le paradis. » Ces désirs si vifs et si ardents n'eurent que deux jours après leur accomplissement.
« Son agonie fut longue et des plus pénibles. Il paraissait avoir à combattre un invisible ennemi qui le tourmentait sans relâche. On le voyait pour se défendre faire continuellement le signe de la croix. On l'entendait répéter souvent le Gloria Patri et d'autres prières latines que je n'ai pas retenues. Une heure avant sa mort il s'écria d'une voix distincte et assez forte pour être entendue des assistants: « Oui, Seigneur, que ma langue « s'attache à mon palais plutôt que de cesser jamais de « vous louer et de vous bénir, » Ce furent là ses dernières paroles: elles attestaient à la fois et le genre de combat qu'il venait de soutenir et sa victoire sur l'enfer, li conserva une pleine connaissance jusqu'à la fin, et ne Cls^i de prier qu'en cessant de vivre. Au moment d'ex-
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piver, il fit un dernier effort pour faire le signe de la croix , et après avoir jeté un regard sur nous tous qui environnions son lit de mort, comme pour nous dire le dernier adieu, il remit paisiblement son âme entre les mains de Jésus crucifié, le vendredi, troisième jour dans l'octave de la Nativité.
« Les regrets furent universels. Il y eut tant de monde à ses funérailles que l'église se trouva trop petite. Tqus les habitants de la paroisse s'empressèrent d'y assister. Les pauvres, dont il avait toujours été l'ami et autant qu'il l'avait pu le bienfaiteur, témoignèrent leur douleur plus que tous les autres, et furent le principal ornement du convoi funèbre. Les larmes qu'ils y répandirent firent son éloge bien mieux que n'aurait pu faire le plus habile panégyriste. »
DE LASTOURS
(l.ÉON)t
Décédé le 4 janvier 1820, ù l'âge de 10 an3.
Léon de Lastours, né à Castres, d'une famille noble et religieuse, annonça dès la première enfance d'heureuses dispositions qui se développèrent avec une étonnante rapidité : raison précoce, jugement solide, candeur, modestie, douceur, docilité, enfin, toutes les vertus du jeune âge, relevées par une piété sincère et affectueuse, tels sont les traits sous lesquels il se montra au petit séminaire de Bordeaux, où ses parents l'avaient placé avec deux frères plus âgés que lui. La régularité du nouvel élève ne tarda pas à y être remarquée : et le temps, en le faisant mieux connaître, ne put que fortifier l'estime et l'affection générales. Ses maîtres lui ont unanimement rendu le témoignage qu'il ne lui arriva jamais de s'attirer ni la moindre punition ni la plus légère réprimande.
HE LASTUlilS.
Ses condisciples de leur côté, ceux de son âge surtout, qui étaient plus à portée de le voir, aussi édifiés qu'étonnés d'une sagesse qui ne se démentait en aucune occasion, le regardaient tous comme leur modèle; et les plus sages d'entre eux se ralliaient autour de lui. Il ne manqua à une si belle vie que d'être plus longue. Après trois mois seulement de séjour au petit séminaire, Léon fut inopinément enlevé de ce monde.
Dans la courte durée de sa maladie il donna de touchants exemples des vertus que la grâce avait mises dans son cœur, et qu'une éducation chrétienne avait fait fructifier presque dès le berceau. Obligé de se rendre à l'infirmerie, il y reçut la visite de ses maîtres, qui tous lui portaient le plus tendre intérêt. Le mal n'était à leurs yeux qu'une légère indisposition qui n'aurait point de suite. Le pieux enfant en jugea tout autrement; soit qu'il fût intérieurement éclairé sur son état, soit par simple mesure de prudence, dès le premier jour de sa maladie il voulut se confesser, et même en ti éprendre une confession générale. Il remonta jusqu'à la troisième année de sa vie, et s'accusa avec une componction, un serrement de cœur peu ordinaire à un âge où il est si commun de faire des fautes, et si rare de s'en repentir efficacement. Non content d'avoir avoué tout ce que sa mémoire pouvait lui rappeler, il pria, il pressa son confesseur de l'aider, de l'interroger. De quel prix dut être devant Dieu un sacrement reçu dans de telles dispositions, et par un enfant qui avait vécu dans une grande innocence!
L'humeur, qui était le principe de la maladie, avait d'abord paru se fixer au cou, où elle forma en peu de temps une tumeur considérable extrêmement douloureuse. On prit d'abord cette tumeur pour un abcès, et l'on ordonna un régime qui ne soulagea pas l'enfant. Mais la piété faisait diversion à la douleur : « J'ai le temps de penser à Dieu, disait-il avec un air de satisfaction, j'ai toute la journée. » Les médecins, alarmés des progrès du mal, lui appliquèrent quatre vésicatoires à la fois : nouveau surcroit de douleurs pour le malade. Ce-
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pendant, on peut le dire, il souffrait moins du mal et des remèdes que de la nature des soins qu'exigeait son état. Sa pudeur angélique se croyait blessée de la main de l'infirmier qui le pansait. « Ah! ne me touchez pas, » disait-il avec feu. Cette vertu si délicate était dans le jeune Léon le fruit de la grâce, elle était aussi le résultat des chastes habitudes qu'on lui avait fait contracter dès le premier âge. De là sa dévotion spéciale à celle que l'Église nomme Mère très-pure et très-chaste. Il aimait tendrement la sainte Vierge, et l'on était toujours sûr de l'intéresser en lui parlant de Marie. « Ayez recours à Marie, » lui disait un de ses maîtres la veille de sa mort. « Ah! monsieur, repartit l'enfant, il n'est pas besoin de « me le recommander. » Il souhaitait vivement d'être reçu dans la congrégation des Saints-Anges. Sur la promesse qu'on lui fit de l'y admettre, il tressaillit de joie, a Bon! s'écria-t-il, ah! quel bonbeur ! »
Après quelques jours la maladie semblait avoir cédé aux remèdes, on était rassuré, lorsque le 3 janvier 1820 l'état de Léon changea subitement. La tumeur avait disparu, mais l'humeur que l'on croyait dissipée n'avait fait que changer de place, elle s'était jetée sur la poitrine; elle y fit des ravages dont on s'aperçut trop tard. En peu d'heures le danger se déclara et devint plus imminent qu'il ne l'avait encore été. Il fut question alors d'avancer en sa faveur l'époque ordinaire de la première communion. Son humilité s'en effraya d'abord. « Ma « première communion ! disait-il, je n'ai que dix ans. » Ce n'est pas qu'il n'eût un vif désir de participer au pain des anges; niais la crainte suspendait l'élan de son cœur. On ne parvint à le rassurer qu'en lui prouvant qu'il était possible de bien communier à son âge. Sa préparation fut courte, mais pleine de ferveur. Quand on l'avertit que le très-saint Sacrement approchait: «Ah! voilà « mon Sauveur, voilà mon Dieu, s'écria-t-il. Seigneur, « je ne suis pas digne de vous recevoir... Je suis indigne «que vous veniez à moi,» répétait-il avec un accent qui toucha jusqu'aux larmes les témoins de la pieuse
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cérémonie. Ce fut au milieu de ces transports affectueux où se confondaient la foi, le désir, l'humilité, l'amour, qu'il reçut le gage de l'immortalité dont il allait bientôt jouir. On lui administra le même jour l'extrêmeonction.
Il était heureux ; il fit appeler ses deux frères pour se féliciter avec eux de son bonheur. « Que je suis con- « tent! leur disait-il, que maman sera contente de sa- « voir que j'ai fait ma première communion ! » Il chargea l'infirmier et la personne qui le gardait de lui répéter souvent qu'il avait eu le bonheur de faire sa première communion. Quand son confesseur revint auprès de lui dans la soirée, il ne savait comment lui exprimer sa reconnaissance et sa joie. Jusque-là il s'était tenu à son égard dans les bornes du respect ; mais alors, peu maître du sentiment qui le transportait, il lui tendit les bras pour l'embrasser en le remerciant de lui avoir donné son Dieu.
Cependant la vie lui échappait, mais la vertu des sacrements le soutenait : il ne se lassait pas de prier. Même dans les moments de délire (car il en eut après minuit), il était aisé de reconnaître que toutes ses affections étaient à Dieu. « Marie, dit-il à sa garde, convertissez donc ce paysan. » Puis s'adressant au paysan qu'il croyait voir : « Convertis-toi, malheureux, s'écriait-il, « crois du moins en Jésus-Christ.» Revenu à lui, il se voyait mourir, et cette vue ne lui donnait pas même une distraction ; il ne s'occupait, il ne parlait que des choses du ciel. La pensée du ciel effaçait toute autre pensée, lui faisait même oublier ses douleurs, qui cependant, au rapport des médecins, devaient être cruelles. Pour savoir à quel point elles l'étaient il fallut l'interroger. « Vous souffrez beaucoup, lui dit sa garde. — a Oui, je souffre beaucoup, mais il faut bien faire pénia tence. — Vos souffrances finiront bientôt... Quand « vous serez dans le ciel prierez-vous le bon Dieu pour a moi ? — Oui, je vous le promets. » Et élevant la voix : a Jésus-Christ est votre protecteur, » dit-il par deux fois.
DE MATH A
Aussi calme que s'il n'eût rien souffert, il continua de s'entretenir avec Dieu, répétant sans cesse avec délices les doux noms de Jésus, Marie, Joseph. A trois heures du matin il perdit la parole et entra dans une sorte d'agonie qui ne se manifesta que par l'affaissement complet des forces vitales. Son confesseur fut appelé pour l'aider dans son dernier passage. Dès que le mourant l'aperçut il parut sortir comme d'un profond sommeil, et la parole lui revint. Au même instant il s'accusa tout haut de trois fautes qu'il croyait avoir commises : c'étaient de légers mouvements d'impatience, qui n'avaient pas même été aperçus de la personne qui le soignait. Puis il éleva sa main défaillante pour faire le signe de croix et répondit avec une présence d'esprit et une dévotion admirable à toutes les prières de la recommandation de ràme. Quand elles furent terminées, ce petit ange s'endormit doucement dans le Seigneur. C'était un mardi 4 janvier, jour consacré aux saints Anges et octave de la fête des Saints-Innocents.
DE MATHA