EUGÈNE
Décédé le 27 avril 1820, à l'âge de 1 1 ans l.
Eugène, ce cher enfant que sa mère et moi 4 aimions tendrement, que nous élevions pour être bon Français et fervent chrétien dans l'état qu'il aurait embrassé, était depuis quatre mois au petit séminaire de Bordeaux.
1 Issu de la famille de Saint-Jean de Matha, fondateur de l'Ordre de la Sainte-Trinité pour la rédemption des captifs, au douzième siècle.
2 C'est le père d'Eugène qui parle dans une lettre écrite quelque temps après la mort de son fils.
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Nous nous étions séparés de lui avec regret,, mais avec courage, sacrifiant à son bien-être futur notre satisfaction du moment. Déjà accoutumé à sa nouvelle demeure, il s'y trouvait heureux, parce que sa conduite le faisait estimer de ses maîtres et aimer de ses condisciples. Parmi ceux de son âge il avait su distinguer le jeune Léon de Lastours !. Une ressemblance frappante de caractère et d'inclinations les avait rapprochés l'un de l'autre, et la piété était le lien de l'étroite amitié qui les unissait. Quoique fort jeunes encore, ils s'encourageaient au bien en se communiquant leurs sages réflexions.
Au mois de janvier 1820, un événement imprévu vint séparer les deux amis. Léon de Lastours fut enlevé à la terre. Les détails de cette mort, aussi exemplaire que prématurée, ont été recueillis : ils doivent inspirer à toutes les mères le désir d'avoir de tels enfants, et à tous les enfants le désir de ressembler à un si beau modèle de sagesse et de vertus.
Eugène fut très-sensible à la perte de son ami. Il avait lui-même dans ce moment-là un rhume assez opiniâtre, dont cependant ses devoirs classiques ne souffraient pas. L'amour de son Dieu, le désir de plaire à ses parents, une noble émulation, les lui faisaient aimer; les difficultés s'aplanissaient tous les jours devant lui. Au rhume se mêla en janvier un peu de fièvre : ce ne fut qu'alors qu'il nous informa du dérangement de sa santé. Nous allâmes le chercher pour le mener à la campagne, où il désira s'occuper, afin de ne passe trouver en retard à sa rentrée au petit séminaire. Quatre jours suffirent pour dissiper le mal de tète et chasser la fièvre.
Le jour fixé pour son départ , Eugène manifesta plus qu'il ne l'avait encore fait le regret de nous quitter. « Garce dez-moi, maman, disait-il à sa mère; je vais étudier « de mon mieux. — Mais à quoi bon? — Je mourrai « peut-être bientôt comme Léon. » Nous écartâmes cette triste idée de son imagination ; il partit content , et eut
1 Celui dont on vient uY lire la vie.
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bientôt repris tous ses exercices. Le rhume avait disparu; nous nous réjouissions de sa santé rétablie. Nos amis nous félicitaient de son application, de ses propres, de sa conduite. Enfin, pour comble de bonheur, après les épreuves accoutumées, sa piété lui avait mérité d'être admis dans la congrégation des Saints-Anges.
Le 2 mars, jour de congé qu'il passa avec nous, son embonpoint, sa fraîcheur même , nous avaient enchantés; et pourtant la mort l'avait choisi pour être une de ses victimes : que dis-je? Dieu l'avait choisi pour un de ses élus; il devait mourir avant sa onzième année, déjà mûr pour le ciel.
La fièvre le prit le 42 mars, et ne le quitta plus. Transporté le 14- dans notre appartement de Bordeaux, il y était encore le jour de Pâques. Ni les ennuis, ni les douleurs de sa maladie ne lui arrachèrent un regret. Il ne se plaignit que d'une chose: «Qu'il est pénible, di- « sait-il, de ne pouvoir assister à la messe le jour de « Pâques! »
L'art du médecin, les attentions de sa tendre mère et les miennes, nos veilles et tous les remèdes ne contribuèrent pas à changer l'état d'Eugène. Une consultation eut lieu; elle ne fit que nous donner la certitude de la fâcheuse situation du malade. Il avait un grand désir d'aller à la campagne: on l'y transporta; nous espérions quelque soulagement du changement d'air et du régime prescrit. Mais le mal avait fait trop de ravages ; tout fut sans effet. Dieu voulait le sacrifice de ce que nous avions de plus cher au monde.
Le supérieur du petit séminaire, qui aimait Eugène comme un père aime son fils, vint le voir. Déjà la sainte messe se disait tous les jours dans plusieurs églises, pour demander la guérison d'un fils unique, centre de nos pensées et de nos affections. Le supérieur pensa qu'il fallait procurer au malade un secours de plus, celui de l'Eucharistie, qui en fortifiant son âme pourrait aussi contribuer à la santé du corps, si telle était la volonté de Dieu. Nous fûmes de son avis; et aussitôt il
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proposa à Eugène ce puissant moyen d'obtenir tant de grâces.
La crainte de ne pas être bien disposé ni assez instruit pour une action aussi sainte arrêta d'abord notre cher enfant. Encouragé néanmoins par tout ce que nous lui dîmes, il demanda à se confesser, pour se préparer, plusieurs jours d'avance, à sa première communion. Le supérieur prit congé du malade, en lui promettant de revenir. Dès ce moment nous l'entretînmes, sa mère et moi, dans les sentiments qu'il désirait avoir : nous ne lui parlions que de son bonheur. L'idée d'une première communion le flattait beaucoup: mais ses craintes revenaient sans cesse le troubler; elles le préoccupèrent même au point d'absorber tout autre sentiment. Jusque dans son sommeil on l'entendit s'écrier à plusieurs reprises : « Il n'y a plus que trois jours!... dans trois jours!... ce n'est pas assez; non, ce n'est pas assez.» On ne parvint à le tranquilliser qu'en lui promettant quelques jours de plus. Ainsi attachait-il à ce mystère toute l'importance qu'il mérite et qu'il exige de notre part.
Cependant nous continuâmes à le préparer. Nous récitions avec lui des prières analogues à la circonstance et à son état. Nous lui faisions aussi des lectures pieuses. Un jour qu'il venait d'en entendre une sur la première communion : «Ecoutez, maman, dit-il à sa mère, le dé- « mon me donne de très-mauvaises idées... oui, de trèsce mauvaises idées. » Interrogé, pressé de s'expliquer, il garda le silence et se prit à prier. Nous n'en sentîmes que plus vivement le besoin de le fortifier contre ces tentations, en le faisant participer au pain des forts. J'écrivis donc au supérieur du petit séminaire, le priant de venir compléter le service important qu'il avait entrepris de rendre à mon fils.
La première communion d'Eugène se liait à un vœu que sa mère, lui et moi, avions fait à Notre-Dame de Verdelays. La protection de la Reine des anges s'est manifestée souvent dans ce lieu de dévotion à ceux qui l'ont implorée avec confiance et ferveur. Nous la lui de-
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mandions tous trois de tout notre cœur. « Dans un mois, « disions-nous, nous irons en famille à Yerdelays , porte ter l'hommage de notre reconnaissance à la sainte « Vierge. »
Cette douce espérance soutenait Eugène, la confiance semblait ranimer ses forces; il se flattait, et nous nous flattions avec lui de sa guérison. Nous étions loin de penser que nos désirs ne s'accordaient point avec les desseins du Tout-Puissant. Mais une grâce encore plus grande, quoique pénible pour nous, était réservée à ce cher enfant : Dieu allait l'enlever, comme son ami Léon, de peur que la malice du siècle ne vint à le corrompre.
Le supérieur arriva : le malade se confessa encore. Laissé quelques moments à ses réflexions, il demanda les domestiques qui le servaient; et, comme pour faire oublier quelques mouvements d'impatience causés par la douleur, il leur parla à tous avec beaucoup d'affection.
Le lendemain matin, il devait communier. Je passai la nuit auprès de lui. Dans un moment où la fièvre s'était ralentie, je l'entretins de la grande action qu'il allait faire. Tout ce qu'il entendait l'intéressa vivement.
Depuis l'instant où son intelligence avait commencé à se développer, je m'étais étudié à gagner sa confiance en ne lui disant jamais que la vérité, même dans les choses les plus petites et les plus indifférentes. Aussi me proposait-il volontiers ses doutes sur les points qui l'embarrassaient. Je ne fus donc pas surpris lorsqu'après m'avoir entendu parler du sacrement de l'Eucharistie, il me dit : « Mais, papa, comment peut-il se faire « que Jésus-Christ soit en corps et en âme dans une « hostie? Est-ce le même corps qu'il avait sur la terre? » A ces questions, à l'air dont il me les faisait, je reconnus les mauvaises idées que lui avait suggérées le démon, et dont il s'était plaint à sa mère quelques jours auparavant. Je lui expliquai alors la différence entre le corps mortel de Jésus-Christ et son corps glorieux, entre le corps attaché à la croix et le corps ressuscité, ce corps
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qui parut au milieu des disciples assemblés lorsque les portes étaient fermées. « Oui, mon cher Eugène, ajou- « tai-je, c'est le corps glorieux de Jésus-Christ qui est « dans l'hostie; il l'a dit lui-même, tu dois l'en croire; « il y est par amour, pour se donner à toi; tu dois « l'aimer par-dessus toutes choses, il y est pour te mé- « riter la vie éternelle. Sois plein d'espérance. A ces « trois sentiments de foi, d'espérance et d'amour, « ajoute le regret d'avoir offensé Dieu, la ferme résolu- « tion de ne plus l'offenser, et tu auras les dispositions . « nécessaires pour communier dignement. » Le cœur d'Eugène était pur, et son jugement sain; il saisit tout ce que je lui disais, en sentit l'importance, et s'en pénétra. «Me voilà bien plus content, me dit-il; je vous « remercie. » Il me fit signe de l'embrasser, je l'arrosai de mes larmes.
Le supérieur vint un moment après. Eugène se réconcilia, et la grâce de l'absolution acheva de dissiper les doutes et les craintes qui l'avaient tant agité. La messe se dit dans un appartement voisin; le malade suivit toutes les prières. Lorsqu'il vit le prêtre entrer avec le saint viatique, il voulut absolument se découvrir. Il reçut son Sauveur avec une foi qui lui fit oublier en ce moment toutes ses souffrances; et nous qui avions moins de foi sans doute, nous pensions à nos craintes, nous pleurions de douleur et d'attendrissement. Eugène seul ne pleurait point; son visage était calme et serein comme son âme; il semblait avoir abandonné la terre pour aller se réjouir dans le sein de son Dieu.
En le quittant, le supérieur lui laissa l'image de la très-sainte Vierge. Avec quel amour ce cher enfant la baisait! avec quelle confiance il priait celle qu'il savait intercéder en sa faveur! il comptait les jours, les heures de la ncuvaine qui se faisait à Yerdelays pour sa guérison. Les médecins et les remèdes n'étaient plus rien pour lui. Le jour où la neuvaine finissait : « Papa, me « dit-il, c'est aujourd'hui le dernier jour, et je ne suis « pas mieux; mon mal augmente; je ne guérirai pas :