LE MINT1ER DE LÉHÉLEC
appréciaient trop bien l'ineffable bonheur de l'adoption divine, pour écouter les prétextes de retard, trop communs en cette grave circonstance.
Le nouvel enfant de Dieu fut entouré de sollicitude et de vénération. La continuité des soins les plus tendres et les plus vigilants précéda et soutint ses premiers pas. On éloigna constamment de ses oreilles et de ses yeux tout ce qui eût pu porter atteinte à son innocence, et jamais il n'entendit aucun propos qui fût de nature à blesser la pudeur ou la piété.
Dès que sa langue put articuler quelques mots, on lui apprit à prononcer les noms des trois personnes de l'adorable Trinité, ceux de Jésus et de Marie, et à marquer son front du signe de la croix. On grava ensuite dans sa mémoire l'oraison dominicale et la salutation angélique.
Ses vertueux parents lui inspirèrent aussi de bonne heure la plus tendre confiance envers la Mère de Dieu : dès lors il s'accoutuma à l'appeler sa bonne Mère, et ne cessa jamais d'avoir pour elle une dévotion vraiment filiale. La pensée de Marie ne l'accompagnait pas seulement dans ses prières : elle donnait à ses jeux mêmes une teinte religieuse.
Le château de ses parents, par une faveur spéciale du Saint-Siège et de monseigneur l'évêque de Vannes, possède une chapelle où le saint sacrifice est offert presque tous les jours, et le saint Sacrement conservé. Jules voulut que Marie eût aussi son oratoire particulier.
On décora, pour cette pieuse destination, un petit appartement au rez-de-chaussée. L'une de ses joies les plus pures était de le montrer aux visiteurs, à qui il voulait donner une marque particulière d'affection. A L'âge de quatorze ans, c'était encore pour lui un vrai bonheur. Celui qui écrit ces lignes reçut de lui, en ce tempslà, cette faveur; et il fut témoin de la ferveur avec laquelle l'enfant, avant de quitter l'autel de Marie, avait soin de lui adresser une prière.
Dès l'âge de six à sept ans, on lui avait donné, pour
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satisfaire ses goûts, une sorte d'ornements sacerdotaux, proportionnés à sa taille. Il avait une bannière, un encensoir. Rien ne manquait à ce culte de l'enfance, qui devait par sa candeur et sa simplicité, être agréable à la Reine des âmes pures.
Dans les belles soirées d'été, ses frères se réunissaient à lui, et tous ensemble ils se rendaient, en procession, du petit oratoire de Marie, jusqu'à une de ses statues qui se trouvait à l'extrémité opposée du jardin. Ils l'apercevaient de loin et la saluaient sur son estrade, d'où elle dominait plusieurs rangées de gradins chargés de vases à fleurs. Dans tout le parcours, les jeunes pèlerins chantaient les litanies de la sainte Vierge, et au retour l'encens fumait au pied de son autel. Ainsi s'élevait vers son trône céleste le tendre hommage de ces cœurs.
La piété n'est pas un sentiment stérile; elle produit, quand elle est véritable, des fruits solides et d'autant plus précieux, qu'ils sont plus précoces. Aussi dans ses infirmités d'enfance, on était assuré d'obtenir de Jules la patience et la résignation, en l'y invitant au nom de Marie. Cet aimable nom ne manquait jamais de l'exciter à la pratique de toutes les vertus dont le Seigneur avait déposé le germe dans son âme.
Il serait inexact, nous devons le dire, de représenter Jules comme exempt de défauts. Il était tantôt léger, tantôt impétueux, parfois un peu opiniâtre. Mais ces défauts, presque inséparables de cet âge, n'allaient jamais chez lui jusqu'aux vices. Surtout ils présentaient ce caractère particulier de céder toujours aux motifs de la piété chrétienne : « Faisait-il quelque chose de répré- «hensible, écrit madame Le Mintier, il suffisait de lui « dire : Jules, ne faites pas cela, la bonne Mère n'est pas « contente. » Il rentrait aussitôt dans l'ordre.
11 faut rapporter à la même source les manifestations de la bonté de son cœur, qui, animées des principes de la foi, devenaient œuvres de charité. Les serviteurs, les fermiers, tous les inférieurs se louaient de ses manières affables. Ils parlaient avec affection du bon petit monsieur
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Jules; et leurs sincères regrets, leurs larmes, à sa mort, témoigneront qu'ils avaient su l'apprécier.
Mais c'est surtout envers les pauvres que se montrait sa bienveillance. Tout jeune, il aimait à leur porter du pain ; il revenait tout joyeux, en répétant : « Le pauvre « bonhomme! il m'a dit : Dieu vous bénisse, mon encrant !» L'aumône distribuée de si bon cœur, par cet aimable enfant, en doublait le prix aux yeux du pauvre, qui est toujours sensible à l'aumône du cœur. Devenu plus grand, notre Jules prélèvera lui-môme sur ses menus plaisirs le tribut de la charité. Cette nouvelle expansion de sa bonté naturelle fut l'un des fruits de son éducation, dont il est temps de parler.
Jules avait onze ans lorsque, au mois d'octobre 1846, il entra au collège de Saint-Sauveur de Redon, dont il fut élève jusqu'au mois d'août 1851. C'est dans cette excellente maison qu'il eut le bonheur de faire sa première communion.
Il s'était préparé, dès la maison paternelle, à cette grande action, par les pieux exercices qu'il y avait vu pratiquer envers la divine Eucharistie. 11 s'était accoutumé de bonne heure à vénérer, à visiter, à prier avec effusion Notre-Seigneur devenu, par une bonté particulière, comme le voisin de son berceau.
C'est assez dire que le jour où il put recevoir ce bon Maître, fut à ses yeux l'un des plus beaux et des plus précieux de sa vie. Des témoins oculaires se souviennent encore avoir été saisis de l'air profondément pénétré avec lequel il reçut le pain des anges, et du recueillement intime qui parut l'absorber dans l'action de grâces.
A partir de cette époque, sa piété prit un essor plus marqué. 11 demanda et obtint d'être reçu dans la congrégation des Saints-Anges. Plus tard il sollicita avec instance d'être admis dans celle de la sainte Vierge. Il n'avait plus qu'un pas à faire pour être au comble de ses vœux : il était déjà ajjproùaniste. Mais la divine Providence avait décidé que Jules irait demander ce bonheur aux Pères de la Compagnie de Jésus.
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Grâces à l'initiative d'un grand nombre de pères de famille, un collège venait de s'ouvrir à Vannes, sous l'invocation de saint François-Xavier. L'expérience d'une première année avait donné de sûres garanties aux espérances et à la générosité des catholiques qui avaient conçu et soutenu ce dessein. Les parents de Jules, désirant le garder plus près d'eux, résolurent de le placer dans cet établissement. C'est à la seconde ouverture des classes, au mois d'octobre 1851, qu'il y entra comme élève de quatrième et pensionnaire.
Le cœur de cet enfant, incapable d'ingratitude, n'oublia pas les soins de ses premiers maîtres; mais d'un autre côté il se déclarait heureux de se trouver sous la direction de ses nouveaux guides. Depuis longtemps il les connaissait et avait pour eux une affection sincère. Ce sentiment, qui alla depuis toujours croissant, était bien connu de ses condisciples, et l'un d'eux écrivait quelque temps après sa mort : « Jules aimait beaucoup tous les Pères, surtout le Père recteur, le Père préfet et son Père professeur. »
L'un des premiers désirs qu'il leur manifesta fut. d'entrer dans cette congrégation de la sainte Vierge, dont il avait ailleurs franchi les premiers degrés. Mais on lui fit comprendre que cette grâce ne pouvait lui être si promptement accordée : qu'un congréganiste doit faire honneur à la piété par des succès dans les études, ou du moins par une application soutenue; que le travail est un des principaux devoirs de l'élève chrétien; et que la piété solide suppose, doit animer de plus en plus la volonté ferme de remplir tous les devoirs; car nous devons à la vérité de dire que Jules n'avait pas de succès. L'application continue le fatiguait très-vite, et la fatigue lui rendait le travail impossible. Mais nous devons aussi ajouter, à sa louange, que cet obstacle ne lassait point sa bonne volonté. Il appartenait aune classe assez nombreuse de jeunes gens qu'un maître consciencieux cultive avec un soin d'autant plus assidu, qu'ils offrent moins de consolations présentes aux travaux du proies-
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sorat. Eh! vraiment, ne méritent-ils pas d'être encouragés dans la rude épreuve d'une lutte longue et continuellement soutenue malgré des échecs continuels? Les soins qu'on leur prodigue ne seront certes point perdus. Bien que privés des couronnes scolaires, ces jeunes gens, s'ils persévèrent dans leur application, se rendront dans leur âge mûr très-utiles à la religion et à la société, par une volonté généreuse, fortement, trempée et dirigée par un jugement droit. Les succès de collège, s'ils étaient seuls, ne vaudraient pas, à heaucoup près, autant que ces qualités précieuses : ils pourraient même facilement devenir un danser.
Cette perspective était pour Jules, aux yeux de ses maîtres, un titre à l'indulgence, quand, après des efforts bien constatés, il leur présentait des devoirs défectueux ou incomplets. Il arriva pourtant quelquefois, avant d'avoir pu se convaincre de sa parfaite bonne volonté, que l'on crut devoir lui infliger des punitions. Notre cher enfant, qui savait bien distinguer dans cette mesure sévère le cœur qui l'avait dictée , la souffrait et l'exécutait sans murmure. 11 était surtout bien loin de laisser pénétrer dans son âme, à l'égard du maître rigoureux, je ne dis pas de la rancune, mais la moindre froideur.
C'est ici un des aspects les plus intéressants de son portrait : «On remarqua toujours en lui, disent des notes « de famille, un caractère prévenant et une simplicité « des plus naïves. Jamais de rancune ni d'humeur, « même envers les personnes qui le reprenaient ou le « punissaient. » Ce beau témoignage rendu à ses premières années, se retrouve presque sous les mêmes termes, dans les notes d'un de ses maîtres, qui l'a surveillé longtemps avec attention : « A dix-huit ans, écrit- « il, Jules avait la simplicité, la candeur du premier « âge. S'il lui échappait un mouvement d'impatience, a cinq minutes après il s'en repentait, et témoignait « d'une manière expansive sa reconnaissance pour les « soins dont il était entouré. »