‹ Souvenirs de Saint-Acheul et d'autres établissements français dirigés par les Pères de la Compagnie de Jésus depuis le mois d'octobre 1814 jusqu'au mois d'avril 1857, ou, Vies de plusieurs jeunes étudiants élevés dans les maisons d'éducationChapitre 55 sur 66 · LE MIN'TIER DE LÉIIÉLEC · texte numérisé non relu

LE MIN'TIER DE LÉIIÉLEC

diatcment avant la fête de l'apôtre des Indes. Tous les condisciples du malade y avaient pris part ainsi que ses maîtres. Il désira lui-même se joindre aux prières qu'on avait adressées au ciel pour sa guérison : tous les jours on lui récitait les litanies du grand saint qu'on invoquait. Le premier, ainsi que le dernier jour de ces prières, il avait eu le bonheur de communier, et il avait accompli cette grande action avec une ferveur singulière.

Pendant ce temps, il exprima plusieurs fois l'espérance de son rétablissement. Mais on trouva, d'un autre côté, fort étonnantes plusieurs paroles qu'il prononça sur la mort. Il est incontestable que cette lueur d'espérance sembla, par intervalles, l'attrister autant qu'elle réjouissait ses amis.

Un jour son professeur, trouvant sa situation améliorée, avait exprimé du contentement. La mère était remplie d'espérance : « Bientôt, disait-elle, Jules retournera « en classe : la maladie n'offre plus rien d'inquiétant. « — Ce que le bon Dieu voudra, n'est-ce pas, Jules? dit « alors le Père professeur. — Oh! oui, mon Père, ré- «pliqua le malade; oui, cela vaut bien mieux. » Et la sérénité qui se peignait sur son visage exprimait la conformité de son âme avec la divine volonté.

La réponse qu'il fit à un autre Père est encore plus digne d'être mentionnée. Celui-ci le félicitait vivement du mieux qu'il éprouvait. Ce ne fut pas sans admiration qu'il l'entendit répondre : « Je ne sais, mon Père, si je « dois m'en féliciter. J'étais si bien préparé qu'il eût été « plus avantageux pour moi de mourir. » Puis, il ajouta avec une admirable candeur, après un moment de silence : « J'aurais peut-être passé par les flammes du « Purgatoire; mais cela n'eût pas été long. Plus tard, « serai-je aussi bien disposé! » Sa mère, qu'il aimait tendrement, était là : cette manière surnaturelle d'envisager les choses, lui semblait si évidemment la seule vraie, qu'il ne croyait pas la contrisler en l'exprimant. La divine bonté exaucera ces désirs si sages, et, au lieu de la santé corporelle, qu'on a tant demandée pour lui,

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elle lui donnera l'impérissable vie. Mais auparavant, sa couronne doit encore beaucoup s'enrichir par la souffrance.

Vers le 14 décembre, dit le médecin, « les vomisse- « ments reparurent avec une nouvelle fréquence et furent «accompagnés d'évacuations, dont le malade se ré- « jouit, disant qu'il en avait obtenu un grand bien-être. » Hélas! c'était une apparence trompeuse, a Une hémor- « ragie intestinale venait de se déclarer Un demice délire s'était emparé du malade, et ne cessait que « quand des impressions extérieures fortes venaient l'en « retirer. » Mais on a tout lieu de penser que cet état lui laissait assez de connaissance pour produire encore des actes méritoires et agréables à Dieu.

Il exprimait alors avec feu l'objet habituel de ses plus profondes affections. Son demi-délire ne roula jamais que sur des sujets pieux : c'étaient des pèlerinages à la Terre-Sainte, au tombeau des saints Apôtres, à Notre- Dame de la Salette, Il n'oubliait pas sainte Anne. On l'entendit plusieurs fois l'invoquer avec ferveur et rappeler à cette puissante patronne de l'Armorique son titre de Breton. Il insistait avec énergie sur ce dernier mot; car, après Dieu, sa famille et la France, rien n'égalait dans son estime sa chère Bretagne.

Le caractère religieux de son exaltation fébrile présentait des circonstances si frappantes, qu'il faisait impression sur des personnes mêmes qu'une longue habitude a du familiariser avec ces sortes de phénomènes : v Dans les moments, dit le médecin, où il éprouva cette « exaltation, sans délire , que j'ai signalée plus haut, il « ne s'occupait que de pèlerinages ou d'autres pratiques « pieuses : dans son délire même, toutes ses pensées « portaient le caractère d'une dévotion aussi vive qu'af- « f'ectueuse. »

Un autre indice des plus consolants, c'est la sécurité de sa conscience qui se manifestait alors : comme on lui demandait s'il désirait voir son confesseur : « Oh! «répondit-il, je verrai toujours ce Père avec plaisir;

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« mais je ne me sens rien sur le cœur. » Celte parole était dite avec une spontanéité simple et ferme qui fit impression sur ceux qui l'entendirent. Il parlait du ciel comme d'un séjour où il était assuré d'entrer bientôt. Le frère infirmier du collège, qui se montrait heureux de prodiguer ses soins au cher malade, reçut de lui plusieurs fois la promesse qu'il ne l'oublierait pas auprès de Dieu... Il dit la même parole à une garde-malade depuis longtemps attachée à son service et à quelques-uns de ses visiteurs. Il parlait de ce prochain bonheur comme d'un objet sur lequel son esprit ne pouvait concevoir le moindre doute.

Cette bonté d'âme, cette charité, toujours remarquable en lui, semblait devenir de plus en plus vive à mesure qu'il approchait de sa fin. « Pendant le cours d'une « longue pratique, écrit le médecin déjà plusieurs fois « cité, j'ai vu peu de malades réunir autant de mansué- « tude, de calme et de piété. Tuute personne qui s'ap- « prochait de son lit était accueillie par un sourire et « par une parole gracieuse. Mais c'était surtout pour ses « maîtres, sa sœur, ses frères, ses parents et pour une « domestique qui avait soigné son enfance, qu'il était « prodigue de caresses et de témoignages d'affection. »

On vit aussi se développer de plus en plus la dévotion qu'il avait manifestée envers la sainte Vierge dès sa plus tendre enfance.

Au tableau que nous avons déjà tracé de cette dévotion favorite de Jules, ajoutons quelques traits empruntés surtout à ses derniers jours.

Tout ce qui touchait à la gloire de la bonne Mère l'intéressait vivement. L'image représentant son apparition sur une montagne de la Salette, la médaille frappée, il y a vingt-trois ans, en l'honneur de son Immaculée Conception et si merveilleusement répandue dans le monde entier, l'archiconfrérie de son Cœur Immaculé pour la conversion des pécheurs, plus récemment établie à Paris, tous les traits particuliers que l'on racontait de sa protection, captivaient son attention au plus haut

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degré. Il aimait à avoir sous ses yeux, tant qu'ils furent ouverts, la représentation de quelques-unes de ces faveurs.

Il n'avait pas négligé de s'attacher à Marie par le petit habit de Notre-Dame du Carmçl, que les serviteurs de la Mère de Dieu portent comme une glorieuse livrée et une décoration reçue de la main de leur céleste souveraine.

Combien d'autres preuves de cet amour filial envers Marie! Sur son lit de mort on l'entendit souvent réciter Y Ave, maris Stella; et, tant que ses forces le permirent, il chantait cette hymne touchante. Tout, dans les différentes phases de sa maladie, ramenait également sa pensée et son cœur vers la Mère de Dieu : se trouvait-il mieux, c'est à elle qu'il t'attribuait; son mal paraissait-il empirer, c'est par elle qu'il se résignait. — « Jules, écrit « un de ses maîtres, parlait à la sainte Vierge comme à « sa mère, lui racontait ses peines, ses inquiétudes, lui « demandait à manger quand il souffrait trop de la diète; « en un mot, il se conduisait à son égard comme un en- « fant. » — Lors même que l'exaltation de la fièvre était au comble, ses lèvres répétaient souvent encore cet aimable nom, et l'on était sûr généralement d'obtenir de lui quelque attention et de le tirer un instant de son délire, en lui parlant de la bonne Mère.

L'expression de cette dévotion prenait quelquefois un accent extraordinaire. Un de ses pieux visiteurs, dans le dessein de lui suggérer une bonne pensée , lui ayant adressé cette question : Aimez-vous Jésus'.' Oui, je l'aime, répondit-il. Aimez-vous Marie? — Oh! oui, je l'aime! Il prononça ce dernier mot avec un accent si animé qu'un de ses frères craignit alors une de ces crises convulsives, qu'il eut plusieurs fois à subir dans les derniers jours de sa vie.

L'avant-veille de sa mort eut lieu sa consécration à Marie comme congréganiste. Nous avons vu avec quelle ardeur il avait désiré cette grâce. Ici nous devons laisser la parole à sa mère, confidente des pieuses aspirations de son fils. Au temps où la maladie laissait encore de l'espérance, il lui disait un jour : « Tu sais, maman,

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« combien j'ai le travail difficile : je ne suis pas heureux « dans mes compositions, et cela retarde mon admission. « J'éprouve un chagrin mortel, lorsque je vois mes ca- « marades reçus, quand moi, Breton, je ne le suis pas ! « Oh! combien cela me fait de mal! En attendant que « l'on me juge digne d'être admis, je récite le jeudi et « le dimanche le petit office de la sainte Vierge comme « les congréganistes. Sa mère voyant sa peine s'efforça « de le consoler : « Sois tranquille, mon cher enfant, lui « dit-elle, la sainte Vierge te saura gré de ton ardent dé- « sir, et tu peux compter, qu'après cette maladie, tu vas « te trouver mieux dispos dans toutes tes facultés : le « travail te sera plus facile, tu feras mieux tes composi- « tions, et alors tu seras congréganiste. — Tu crois, ma- « man? — Je puis te l'assurer. Il parut enchanté de cette cr affirmation. »

Cependant son état empirant, son désir d'être congréganiste semblait croître dans la même mesure. Il revint sur cet objet, si souvent et avec une telle insistance, que la famille crut devoir en parler au R. P. Pillon, recteur du collège. Ce vœu si touchant du cher moribond ne pouvait pas être refusé. Dans une de ses visites, le 20 décembre au soir, le révérend Père annonça au malade que ses vœux allaient enfin être exaucés. Jules tendit les bras avec empressement pour l'embrasser et lui exprimer sa vive reconnaissance. La pieuse cérémonie se fit en présence de toute la famille. Jules prononça de grand cœur la formule de consécration ; et l'un de ses frères, sur sa demande, suppléant à sa faiblesse, y apposa sa signature... Le R. P. Pillon fut tellement édifié de ce pieux spectacle et des sentiments qu'il avait vus se produire, que, rentré au collège, il se hâta d'en raconter les détails à celle des divisions du pensionnat dont Jules faisait partie. Ses condisciples parurent visiblement touchés.

Dans toute la soirée, l'enfant de Marie continuait à exprimer son bonheur. Il remerciait avec effusion l'un de ses frères et tous ceux qu'il croyait y avoir contribué.

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