LE MINT1EK 1>E LÉHÉLEC
Se rappelant en ce moment l'assurance que sa mère lui avait donnée de sa future admission, « il se souleva avec « peine de son oreiller, et lui tendant les bras il lui dit « en l'embrassant : « Oh! ma chère maman, combien je « te remercie! c'est à toi que je dois le bonheur dont je « suis inondé : tu me le disais bien, que je serais congré- « ganiste. Sa mère lui répondit qu'elle n'était pour rien « dans ce qui venait d'arriver, que la sainte Vierge seule a lui avait accordé cette faveur,, et récompensé ses ar- « dents désirs. »
Jusqu'au dernier moment sa tendresse pour Marie fut visible. Il ne consentit jamais à se séparer de son diplôme de congréganiste ni de plusieurs images de la sainte Vierge qu'il avait eues à son usage. Il voulait toujours y avoir les yeux fixés. Pour causer à ses douleurs un instant de salutaire diversion, ses frères n'avaient pas de meilleur moyen que d'attirer ses regards sur un de ces objets.
Le 21, veille de sa mort, dans l'après-midi, ne pouvant déjà presque plus parler, il pria l'un de ses frères de lui relire encore sa consécration. On le fit, et il s'y joignit avec une sensible affection. Il voulut de plus qu'on lui récitât les litanies de la sainte Vierge; et comme sa faiblesse ne lui permettait pas d'y répondre, le mouvement de ses lèvres en accompagna la récitation. Quelques heures après, faisant un dernier effort, il prit luimême son crucifix qu'il embrassa, ainsi que son image de congrégation. Son frère lui ayant dit encore une fois : « Regarde la sainte Vierge, mon cher Jules! » Il répondit : « Je ne la vois plus, mais demain je la verrai. »
Dès ce moment ses yeux se voilèrent. Sa bouche resta muette; mais on put distinguer, parmi les signes non équivoques de connaissance qu'il donna encore, des actes d'amour envers Marie. Aussi la pieuse garde-malade, sa bonne d'enfance, qui ne le quittait pas, avaitelle compris cet amour et deviné les désirs du mourant. Durant cette universelle prostration des forces si voisine de l'agonie, humectant ses lèvres environ toutes les dix
LE MI-NTIER DE I.ÉHÉLEC.
minutes, elle avait soin d'en approcher ensuite son diplôme de congréganiste, et d'agiter avec quelque bruit son chapelet à ses oreilles, pour lui rappeler encore l'objet des affections de toute sa vie.
Dès le 3 décembre, jour de la fête de saint François Xavier, Jules avait reçu le saint viatique. Il exprima le désir de communier encore cinq jours après, 8 décembre, fête de l'Immaculée Conception de .Marie. Mais on ne put lui permettre, après un si court intervalle, une seconde communion en viatique. Quant au sacrement de l'Extrême-Onction, on jugea convenable d'attendre, pour le lui administrer, jusqu'au 20 décembre, jour de sa consécration et avant-veille de sa mort. Il le reçut en pleine connaissance, s'unissant avec une ferveur visible aux prières qui accompagnent chacune des onctions.
Au moment où il recevait ce sacrement, il témoigna encore combien il lui serait doux de recevoir une dernière visite de son divin Sauveur. Mais, sur l'avis du médecin, on ne crut pas pouvoir lui accorder cette consolation.
C'est du reste à sa dévotion pour la divine Eucharistie, qu'il avait dû, dix-neuf jours auparavant, la grâce de communier en viatique : grâce dont l'auraient privé plus tard les circonstances qu'on vient d'indiquer. Le médecin, qui l'avait jugé le 2 décembre assez dangereusement malade pour être admis à communier de cette manière, le revoyant le lendemain, parut disposé à retirer son jugement de la veille. On allait changer la détermination prise : « Je dois faire la sainte commu- « nion, dit le malade : on me l'a promis; j'y ai droit, je « le désire. » Il communia en effet, et ce fut avec une piété exemplaire. On se trouva très-heureux ensuite d'avoir cédé aux instances de sa dévotion. Sans cette prévoyance de son cœur, il aurait probablement quitté la vie sans avoir reçu ces secours particuliers, qu'apporte le divin Sauveur à l'âme qu'il visite en viatique , c'est-àdire en vue expresse du redoutable passage de cet exil à l'éternelle patrie.
LE MINTIER LE LÉHÉLEC.
Le moment approchait où le pieux enfant jouirait sans nuage de la présence de son Dieu. Depuis la soirée du 21, où il avait perdu la parole, le mouvement de ses lèvres, nous l'avons dit, exprimait encore la part qu'il prenait aux sentiments qui lui étaient suggérés. Mais ce mouvement allait toujours s'affaiblissant.
Vers quatre heures du soir, le 22, sa mère vint déposer sur son front le dernier baiser maternel. Elle accomplit ce devoir sans démonstration extérieure de sensibilité. C'était, dans sa pensée, un simple à revoir. Par ce calme généreux, elle prévenait dans le mourant une secousse inutile.
Vers quatre heures et demie, un des Pères lui fit gagner les différentes indulgences plénières auxquelles, outre celle qui est applicable à tout chrétien dans ce moment suprême, il avait droit comme possédant plusieurs objets enrichis des indulgences apostoliques, comme revêtu du scapulaire de Notre-Dame, et enfin comme membre d'une congrégation de la sainte Vierge. Au moment où il allait recevoir une dernière fois l'absolution, à l'invitation qui lui fut faite de réitérer en son cœur l'acte général de contrition des fautes de sa vie, il répondit affirmativement par un effort de ses lèvres bien visible ; et lorsqu'on l'engagea à prononcer de cœur le saint nom de Jésus, un oui manifestement commencé sembla s'échapper de sa bouche entrouverte.
Vers six heures et demie commença l'agonie : on ne cessait de prier autour de lui. Les litanies des agonisants, auxquelles il s'était joint précédemment avec pleine connaissance, furent plusieurs fois répétées; et il n'est pas sans probabilité que son cœur les suivait encore. On approchait de temps en temps le crucifix de ses lèvres. C'est dans ce doux embrassement que, vers onze heures du soir, après quarante-trois jours de maladie, il rendit doucement son dernier soupir.
Son âme, en s'envolant, laissa peinte sur ses traits une expression frappante de paix et de sérénité. Loin de se sentir repoussées par cette figure inanimée, plusieurs
LE MIXTIER DE LÉHÉLEC.
personnes eurent la dévotion de l'embrasser, tant on était persuadé que nous le reverrions un jour brillant d'un éclat immortel. Le médecin lui-même, revenant contre l'usage ordinaire visiter son malade mort, ne put s'empêcher de faire remarquer cette sérénité singulière qui respirait encore sur son visage.
Ce fut l'impression commune. La famille du cher défunt laissa son corps exposé à découvert dans une chapelle ardente jusqu'au soir du 25, dimanche et jour de Noël. Un grand nombre de visiteurs vinrent prier auprès de ces restes précieux. Parmi eux on distingua la congrégation du collège Saint-François-Xavier : ces pieux enfants voulurent, par leur visite, témoigner combien les avaient touchés l'affection surnaturelle et les persévérants désirs de ce frère qui, arrivé dans leurs rangs à la onzième heure, venait de les devancer auprès de leur commune Mère. L'affluence continua, les jours suivants, après qu'on eut renfermé son corps dans un double cercueil de chêne et de plomb. La messe et la cérémonie de la sépulture eurent lieu le mardi, fête de saint Jean l'Évangéliste. La présence des familles les plus honorables du pays, de toutes les communautés, d'un clergé nombreux accourus malgré un temps des plus rigoureux, attesta les sympathies universelles de la population pour le jeune défunt et pour ses parents. Le concours des pauvres et des orphelins faisait l'éloge de leur charité.
Le collège Saint-François-Xavier y parut en corps, et tous les élèves se montrèrent empressés à donner ce témoignage d'affection à la mémoire de ce condisciple bien-aimé. Une députation accompagna de nouveau le corps, de l'église Saint-Paterne jusqu'au château de Limoges, oii il fut déposé dans la chapelle, en attendant qu'on pût le descendre dans le caveau de la famille. Nous savons que, durant la cérémonie funèbre, il y eut des personnes qui, tout en priant Dieu pour le cher défunt, se sentirent en même temps portées à l'invoquer pour elles-mêmes.
LE MIXTIER DE LÉIIÉLEC.
S'il fallait chercher une épitaphe pour son cercueil, je proposerais d'y inscrire: Ici repose un enfant de Marie. Ce mot exprimerait l'affection dominante de sa vie. Il suffirait lui seul pour nous faire penser que, présenté par la Reine des Anges, Jules est allé vite, comme il en avait l'invincible confiance, se joindre aux chœurs célestes. Dans les fêtes de Noël, voisines du jour où il a quitté la vie mortelle, il aura, on peut le présumer, chanté avec les bienheureux esprits le Gloria in excelsis.
Nous ajouterons ici, pour la consolation des religieux parents de Jules, qu'outre les signes de prédestination qu'on a pu observer dans la vie de ce pieux enfant, nous trouvons la garantie la plus consolante de son salut, dans le goût qu'il a constamment manifesté pour la prière et pour les choses de Dieu. « Il est remarquable, dit un témoin oculaire, que pendant toute sa maladie, il n'ait jamais omis de demander qu'on lui fît dire ses prières, et, même pendant son délire, il répondait avec une exactitude parfaite et sans jamais se tromper. » La veille de sa mort, il appela sa mère, et lui dit avec l'accent du regret : « Maman, je ne puis plus prier. » Mais son cœur continua de prier encore.
Parmi tant de pieux visiteurs, il n'y en avait pas qui manquât de dire au malade un mot édifiant, de sorte que sa conversation était nécessairement tournée presque sans interruption vers des objets religieux; et, en parlant ainsi à Jules, on n'eut jamais à craindre que l'ennui pût naître de ces redites. Il écoutait, il provoquait même avec un plaisir toujours nouveau tout ce qu'on voulait bien lui dire du bon Dieu... C'est qu'il l'aimait, et quel gage plus assuré de prédestination que de pareils sentiments !
LECUL.
LECUL
(ÉMILE-DÉ5IKÉ).
Décédé le 3 février 1853, à l'âge de 18 ans.
Emile-Désiré Lecul, plus connu au collège de la Providence, à Amiens, sous le nom de Gaudissart, était fils de M. Pierre Lecul, notaire, et de madame Emilie Gaudissart. 11 naquit, le 25 décembre 1837, au bourg de Crillon, canton de Songeons, diocèse de Beauvais. Les premières années de son enfance se passèrent au milieu de sa famille, sous les yeux de son père et de sa mère.
Dès l'âge de sept ans, ses parents, qui désiraient cultiver de bonne heure les heureuses dispositions qui se manifestaient dans leur enfant, le confièrent aux soins de M. le curé de Bonnières, qui réunissait chez lui quelques enfants de l'âge d'Émile.
M. le curé ne tarda pas à reconnaître dans son jeune élève beaucoup d'intelligence, un cœur bon et droit, une grande inclination pour la vertu. Pendant les trois années qu'il demeura au presbytère de Bonnières, il se fit remarquer par son application au travail, par sa douceur, par ses manières polies envers ses condisciples. Ses rapports furent toujours aimables et gracieux; jamais il n'eut avec eux de ces petites querelles si ordinaires aux enfants de cet âge.
Sa sensibilité, indice de la bonté de son cœur, lui fit p!us d'une fois verser de^ larmes sur les chagrins de sus petits camarades. Il ne pouvait les voir punir sans partager leurjpeine et sans chercher à les excuser. Il sollicitait même leur pardon , et il s'estimait heureux de l'obtenir.
En sortant du presbytère de Bonnières, Emile fut
LEGUL.
placé au collège d'Aumale, dirigé par M. Boulen. Là encore il continua à se distinguer par sa piété et son amour pour l'étude. Toujours aimé de ses camarades et chéri de ses maîtres, il emporta tous leurs regrets en les quittant, au mois d'octobre 1851, pour entrer au collège de la Providence, établi à Amiens, depuis un an, par les Pères de la Compagnie de Jésus.
Tel Émile s'était montré à Bonnières et à Aumale, tel il parut dans son nouveau collège, ou, pour mieux dire, on vit alors toutes ses bonnes qualités se développer de plus en plus. On ne cessa d'admirer sa piété, sa candeur, sa simplicité, sa modestie, toutes les vertus, en un mot, qui font l'ornement et le charme de la jeunesse.
Dès la seconde année de son séjour dans la maison, la régularité de sa conduite et son exactitude à remplir tous les devoirs de l'écolier et du chrétien, lui méritèrent la faveur d'être admis dans la congrégation de la .sainte Vierge. Bientôt les portes de l'académie s'ouvrirent devant lui, et il en fut constamment un des membres les plus zélés et les plus actifs.
Émile était considéré de tous ses condisciples. Us estimaient en lui l'élève diligent et laborieux; durant près de trois années qu'il passa au collège de la Providence , chaque mois il fut toujours choisi par eux pour chef d£ parti et pour président de l'académie. Quand il s'agissait de faire pour les séances publiques quelque devoir plus difficile ou mieux soigné, c'était à lui qu'on le réservait, et il acceptait volontiers pour obliger les autres, quoiqu'il eût le travail lent et pénible. 11 ne savait rien refuser, et il se montrait toujours prêt à rendre service. On l'appelait le Bon-Enfant, et il est vrai de dire qu'il méritait ce titre dans toute l'étendue de son acception. Citons un trait entre mille autres. C'est un usage au collège de la Providence, que, les jours de sortie, les élèves des classes supérieures déclament quelques scènes amusantes, ou exécutent quelques chants pour égayer ceux de leurs condisciples que leurs
LECUL.
parents n'ont pu faire sortir avec eux. Personne n'a oublié avec quelle complaisance et quel entrain Emile se prêtait à ces sortes de divertissements. On le retrouvait là tel qu'il était dans les séances publiques de l'académie, plein de grâce , d'aisance, de dignité modeste, et d'une bonne volonté à toute épreuve. Après cela , avons-nous besoin de dire que tous l'aimaient, et que personne n'eût consenti à lui faire volontairement la moindre peine? A deux ou trois reprises différentes, de légères indispositions le forcèrent à s'absenter de la classe pendant quelques jours. Ses condisciples souffraient de ne pas le voir au milieu d'eux, et ils se montraient empressés à le consoler, soit par une petite pièce de vers, soit par une lettre latine sur les événements du collège auxquels il prenait le plus vif intérêt.
Dans une circonstance cependant, la légèreté de deux de ses amis lui causa un petit désagrément, qui ne servit qu'à faire éclater son bon naturel et son heureux caractère. A la suite d'une lecture sur Lolo ou le Douillet, nos étourdis, par allusion peut-être à ce qui pouvait lui manquer du côté de l'énergie, s'avisèrent de lui donner le surnom de Lolo. Émile prit d'abord la chose en riant; mais, comme ils continuèrent pendant quelques jours, il commença à témoigner la peine qu'il éprouvait, et les pria de ne plus l'appeler ainsi. Ses amis, moins par malice que pour le taquiner à la manière des écolio*s, continuèrent de plus belle. Le bon Émile voulut alors se fâcher tout de bon, et leur déclara que s'ils ne cessaient, il ne leur parlerait plus. — Sait , dirent les autres. Tl essaya pendant une demi-journée; mais le soir il (Mail si triste, qu'il alla trouver tout en larmes ses deux amis, et leur dit : Tenez, redevenons bons (unis; je n'y tiens plu* : c'est plus fort que moi. Appelez-moi comme vous voudrez; mais laissez-moi vous parler et aller avec vous. On pense bien qu'ils le reçurent en amis, et qu'à partir de ce moment, il ne fut plus question de Lolo.
Doué d'un tact parfait, d'une sensibilité exquise, de cette politesse de manières qui est le fruit d'une pre-
LECUL.
mière éducation soignée, Emile était plein de bienveillance et de politesse envers tous, même envers les domestiques. Lui rendait-on le moindre service, il témoignait sa reconnaissance avec aménité et par un gracieux sourire. Sa fidélité à la règle du collège ne laissait rien à désirer. Si les personnes du dehors demandaient quelque exception qui fût contraire au règlement, il était le premier à leur faire observer que les usages de la maison ne permettaient pas ces sortes d'exceptions. Il pouvait aussi être cité comme un modèle de piété et de recueillement dans le lieu saint; et cette particularité est d'autant plus digne de remarque, que, faisant partie de l'orchestre, où il figurait avec distinction, il rencontrait là plus d'occasions de se distraire.
Mais c'est surtout dans les rapports d'Emile avec ses parents et avec ses maîtres qu'on avait lieu d'admirer la délicatesse de ses sentiments. Il aurait été désolé de s'attirer un reproche, dans la pensée qu'ils auraient pu en être contristés. S'il lui était échappé quelque faute d'inadvertance , il n'était pas besoin de l'en réprimander; une simple observation, moins encore, un léger signe de froideur, suffisait pour le bouleverser. Il recherchait toujours la compagnie des pères, et il était heureux de posséder leur affection, ainsi qu'il en fit l'aveu à l'un d'entre eux. Durant sa dernière maladie, il se plaisait, nous a dit son digne père, à s'entretenir souvent des Pères du collège, et il pensait avec bonheur au plaisir de se retrouver au milieu d'eux, lorsqu'il serait guéri.
'A ces qualités aimables, Emile joignait de rares talents, qui, fécondés par le travail et par une application soutenue, lui méritèrent de brillants succès. Il figura constamment parmi les plus forts élèves de sa classe, et l'on vit souvent attachée à sa poitrine la marque distinctive de la première place. Il ne concourut pour les prix au collège de la Providence que dans les classes de troisième et de seconde; mais les couronnes nombreuses qu'il mérita dans ces classes faisaient assez pré-
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sager celles qu'il aurait obtenues en rhétorique et en philosophie, si la maladie ne fût venue interrompre le cours de ses études.
Ce fut pendant l'hiver de 18oi, qu'Emile ressentit les premières atteintes d'une phthisie pulmonaire qui le conduisit lentement au tombeau. La maladie ne présenta pas d'abord ces caractères alarmants; mais les moyens employés au collège n'ayant pas produit l'effet qu'on en attendait, on crut que l'air natal contribuerait plus efficacement que les remèdes au rétablissement de sa santé, et on le renvoya vers les fêtes de Pâques dans sa famille. Les soins les plus tendres et les plus affectueux lui furent prodigués par un père et une mère dont il était l'enfant unique. On consulta les médecins les plus habiles. Tout fut inutile, et le mal, loin de diminuer, alla toujours s'aggravant.
Avant de raconter les particularités édifiantes des derniers moments de ce vertueux jeune homme, citons des extraits de quelques-unes des lettres qu'il écrivit, durant le cours de sa maladie, à son professeur de rhétorique. Nous y verrons une nouvelle preuve de la distinction de son esprit, de son bon naturel, et de son attachement tendre à ses maîtres et à ses condisciples.
Voici ce qu'il écrivait le 3 août 1854 :
« Me pardonnerez-vous d'avoir tardé si longtemps à vous répondre? Si au moins j'avais une excuse plausible à vous présenter, peut-être obtiendrais-je mon pardon ; mais je n'ai rien à dire pour atténuer ma faute, sinon que depuis mon retour à Crillon, je suis paresseux, paresseux au delà de toute expression : ce qui est bien un peu pardonnable à un malade qui, même en bonne santé, n'est pas toujours dévoré de la passion du travail. Au commencement de mai, je vous ai prié de m'envoyer des livres; vous avez eu la complaisance de les choisir vous-même. Eh bien! depuis que je les ai [anîmus meminisse horret). je n'en ai pas ouvert un seul, confiteor, excepté cependant le jour que je les reçus : mais ce fut par curiosité. Jugez, après cet aveu, de mon embarras,
LECUL.
lorsque j'essayai de répondre en latin à l'aimable lettre latine que vous avez bien voulu ajouter à celle d'Athanasc. Epuisé de fatigue, après avoir écrit quelques lignes de mauvais latin (vous comprenez qu'un malade paresseux se fatigue facilement , je remis au lendemain Hélas! et ce' lendemain n'est venu qu'aujourd'hui : conf teor. C'est à deux genoux, comme ce pauvre Scapifl aux pieds de Léandre, que je vous demande l'absolution. Je vous connais si indulgent , si miséricordieux, que j'ose espérer, malgré l'énormité de ma faute. Si vous êtes assez bon pour me pardonner, veuillez me l'écrire : votre lettre sera capable de me guérir, et vous aurez fait une bonne action de plus
« J'aurais bien désiré assister à votre distribution des prix, pour être témoin du succès de mes condisciples, et pour pouvoir causer quelque temps avec vous et les autres Pères; mais je suis un traitement qui ne me permet pas de faire ce voyage. Veuillez exprimer mes regrets à tous les Pères de la maison, en particulier au R. l'ère recteur, au Père préfet, et au Père Husson, et leur présenter mes très-humbles respects. J'allais oublier mes anciens collègues, les académiciens. Assurez-les, s'il vous plaît, que je me souviens d'eux tous, cl présentez mes félicitations au nouveau président. Ayez aussi la bonté de me dire quels sont ceux de mes condisciples qui se sont présentés au baccalauréat et s'ils ont réussi.
« Je vous embrasse de tout mon cœur. »
« J'aurais bien désiré retourner à la Providence à la rentrée des classes, écrit-il au même le 8 novembre. J'aurais ainsi mis bon ordre à tous les bruits qui circulent sur mon compte, et qui du reste sont complètement faux.
« Je ne suis point à .Xice clans l'Etat de Gênes; je n'ai pas quitté Crillon. Grâce à Dieu, je ne vais pas plus mal ; je crois même, avec mon médecin, qui d'ailleurs ne dit rien de positif, que mon état s'améliore un peu. Je tousse et crache toujours beaucoup, moins qu'autrefois cependant; et la fièvre, qui ne m'a pas quitté depuis le
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mois d'avril, commence à diminuer. Quant à ceux qui disent que j'aime le coin du feu, ce sont des méchants et des calomniateurs. Je voudrais les y voir pendant quinze jours seulement; ils verraient bien alors que, si j'aime le coin du feu, c'est par vertu; et en vérité je crois que, si je n'avais reçu pour cela une grâce d'état, je serais mort d'ennui depuis longtemps. Si vous saviez quel regret j'éprouve, en voyant une belle journée, et en pensant aux élèves de la Providence qui sont en promenade ou en récréation , de ne pas me trouver au milieu d'eux, près de vous , peut-être ! Je vous assure que quand il me vient de ces pensées-là (et il m'en vient souvent}, je maudis de bon cœur le coin du feu.
« Bien qu'on me défende de travailler, je m'amuse de temps en temps à relire mes auteurs grecs et latins. J'éprouve une certaine prédilection pour Salluste, et c'est avec grand plaisir que je revois ses discours. A vous dire vrai, il est à peu près le seul que je lise maintenant. Quant aux auteurs grecs > je ne suis pas encore assez habile pour faire un choix. Je prends Homère habituellement comme le plus facile. L'autre jour cependant, j'ai retrouvé dans mes vieux livres les Dialogues des morts, de Lucien; j'ai ouvert par curiosité, et j'ai compris quelques chapitres à peu près sans dictionnaire. J'étais enchanté
« La maison est renouvelée, et je ne sais plus à quels Pères je dois offrir mon respect et mon attachement. Dans tous les cas , veuillez en renouveler l'assurance au R. P. recteur, au R. P. Juster, notre nouveau préfet, et au R. P. Jaxel , mon ex-professeur d'un jour et notre nouveau directeur de congrégation.
« Pour vous, mon révérend Père, je vous embrasse de tout mon cœur. »
Enfin, le 28 décembre, deux mois avant sa mort, il écrivait : « On prie pour moi depuis quelque jours à Notre-Dame des Victoires à Paris; j'ai commencé aujourd'hui une neuvaine, pendant laquelle je boirai chaque matin un peu d'eau de la Salette. Je vous connais si
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bon que j'ose vous prier de bien vouloir vous unir à nous pendant ce temps; les prières de La neuvaine sont : le Stabat Mater, le Memorare, et la petite prière : 0 Marie, conçue sans péché, etc.
« Espérons que les remèdes de la sainte Vierge seront plus efficaces que tous ceux que j'ai pris jusqu'ici.
« J'ai écrit hier au Père Juster, et je ne lui dis rien pour vous : c'est que je me proposais de vous écrire quelques jours après une lettre particulière à l'occasion de la nouvelle année. Mais, puisque je suis obligé de vous écrire aujourd'hui, permettez-moi de vous offrir dans cette lettre mes souhaits de bonne année, et de vous remercier de ceux que vous formez pour moi... Que vous souhaiterai-je, moi? Une bonne santé? Dieu vous la conserve. Le paradis? Oui, mais bien tard, afin qu'il me soit permis de jouir longtemps de votre amitié (vous me passerez le mot, puisque vous voulez bien vous dire mun ami) et de vos bons conseils. »
Dieu, dans des vues de miséricorde, ne jugea pas convenable d'exaucer les prières qu'on lui adressait pour le rétablissement d'un malade si cher. Mais, au lieu de la uuéiison , il lui accorda une grâce infiniment plus précieuse, celle d'une sainte mort.
Ici nous laissons la parole à M. le cuvé de Crillon ', qui a suivi Emile dans toutes les phases de sa maladie, et qui l'a assisté jusqu'à son dernier soupir. Nous citons textuellement les édifiants détails qu'il nous a transmis, tout en regrettant qu'il en ait été si avare :
« Quand la maladie vint atteindre Emile, elle le trouva bien préparé. S'il lui fut donné d'exercer ses ravages sur son corps, elle dut respecter son âme. Toujours la môme égalité de caractère, toujours la bonté dans ses traits, toujours le sourire sur les lèvres.
« Dans ses souffrances et les inquiétudes de son esprit sur l'issue de sa maladie, son courage ne se démentit jamais, pas même en présence des tourments et des
1 If. l'abbé Pain, curé de Crillon.
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pressentiments sinistres qu'il lui était facile de soupçonner dans ses bons parents.
« Il y avait lieu de se confondre soi-même en présence de sa patience inaltérable, de sa résignation et de sa conformité de volonté avec la volonté de Dieu.
« Toute sa confiance était dans la sainte Vierge, la consolatrice des affligés, dont il portait le scapulaire. Je l'ai entendu lui recommander ses parents en s'y recommandant lui-même.
« Sa foi était des plus vives. Souvent j'ai pu en juger par ses conversations, ses remarques sur la société actuelle, et les actes de religion qu'il a remplis sous mes yeux. »
Nous devons signaler ici une particularité qui achève de mettre au grand jour la vertu solide de notre pieux malade, son entier abandon entre les mains de Dieu, et la résignation calme et sereine avec laquelle il envisageait la mort. «Le bon Dieu fait bien ce qu'il fait, disait-il à une personne avec laquelle il s'entretenait la veille ou l'avant-veille de sa mort. En me rappelant à lui, il me tire d'un grand embarras. Mes parents auraient désiré que je prisse l'état de mon père, et je ne me sentais aucun goût pour le monde. Mes inclinations me portaient vers l'état religieux. J'aurais éprouvé de grands obstacles de la part de mes parents. Le bon Dieu a tranché la difficulté. »
Les autres circonstances des derniers moments d'Emile sont renfermées dans une lettre adressée également par M. le curé de Crillon au supérieur du collège de la Providence, le A février :
« J'ai une bien triste nouvelle à vous annoncer : votre cher élève de Crillon, Emile Gaudissart, mon bon et consolant paroissien, vient de mourir. Hier, à neuf heures et demie, il a rendu à Dieu sa belle âme. Sa mort a été celle du juste. La veille, jour de la Purification de notre bonne Vierge, il avait communié avec la ferveur d'un ange, recommandant à Dieu ses pauvres parents, se recommandant lui-même , et répétant avec
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moi les paroles du saint vieillard Siméon : Nunc di-
mittis Quelques instants seulement avant sa mort,
il a reçu le saerement de l'extrême-onction, et jusqu'au dernier soupir toujours le sourire sur les lèvres.
« Vous l'avez aimé, révérend Père; il aimait aussi d'une affection toute filiale les Pères de votre établissement. Dites bien à tous ses condisciples qu'au milieu de toutes ses souffrances, jamais son courage ne s'est démenti. Toujours l'accent de la piété sur ses lèvres, toujours la môme patience , toujours la même résignation, toujours le bon congréganiste de Marie.
« Enfin, il n'est plus pour nous; le ciel le possède maintenant, nous en avons tous la douce espérance : c'est ce qui seul peut alléger la grande douleur de ses bons parents, qui l'aimaient et qui en étaient aimés, Dieu le sait ! »
On vit couler bien des larmes, lorsque, immédiatement avant la messe de communauté, le Père supérieur du collège, en annonçant la mort d'Emile, lut cette lettre à tous les élèves réunis. C'était un dernier liommagc que notre vertueux jeune homme recevait de la part de ses condisciples, et la preuve non équivoque de l'estime et de l'affection qu'ils lui avaient vouées.
Ses obsèques eurent lieu à Grillon le mardi 6 février. Toute la paroisse prit part h la douleur de cette famille inconsolable. Grands et petits, tous assistèrent spontanément aux messes qui furent célébrées pour le repos de son âme. Le service funèbre fut un éclatant témo'gnage d'amour et de profonds regrets. C'est que tous l'avaient vu en santé et beaucoup dans sa maladie, et qu'il suffisait de le voir pour s'édifier et pour l'aimer.
« Je crois, ajoute M. le curé de Grillon, qu'Emile a connu sa dernière heure. Lorsque je lui administrai l'extrême-onction, quelques instants avant sa mort, il s'entretint encore avec moi de la paix de son âme et de ses espérances éternelles. »
Les traits de son visage, où se reflète la beauté de son âme, ont été reproduits dans une lithographie que
TAKLET.
ses parents ont offerte à ses maîtres et à ses condisciples en mémoire du séjour de leur fils bien-aimé au collège de la Providence.
TARLET
(jean-mame-bexoit).
Dcccdc le 10 mars 1857, à ï'kgc de 10 an?.
Jean-Marie Benoit naquit à Villefranche-sur-Saône, le 27 septembre 1841. Les bénédictions dont le ciel l'avait prévenu, se firent deviner de bonne heure, dans les élans naïfs d'une piélé précoce. A peine âgé de deux ans, il disait : « Mère, je vais faire ma prière. » Et il se retirait seul à l'écart, s'agenouillait, joignait ses petites mains et récitait Y Ave Maria.
La piété le préparait aux combats de la vertu. Il ne tarda pas à engager ces luttes nécessaires qui la font naître et qui l'épurent. Il fut bientôt aux prises avec la douleur; elle l'avait accueilli presque au berceau. Sa faible santé lui ménagea, dès l'enfance, bien des occasions de patience, et la vivacité de son caractère qu'il eut à combattre en grandissant, fut un exercice de son jeune courage.
À raison de cette faiblesse de santé, Benoit ne put entrer qu'à six ans chez les Frères des écoles chrétiennes. Sous ces maîtres si modestes et si dévoués, il ne démentit point les espérances qu'on avait conçues de lui. Son application égalait sa piété. Il savait fuir ceux dont la compagnie pouvait lui être dangereuse. La moindre parole qui pût offenser Dieu, le faisait souffrir : « Ah! ma mère,» disait-il, « si vous entendiez comme il y en a qui jurent ! « assurément ils n'aiment pas le bon Dieu. »
A l'âge de dix ans, il témoigna le désir d'apprendre le latin. C'était, comme il le dit lui-même alors, pour