I.a piété et los vertus de Louis
Nous avons vu Louis à l'école des vertus fortes et solides, dans sa famille et dans la congrégation. C'est assez dire que la piété fut comme la nourrice de ses autres vertus naissantes. Tl avait mis sous sa sauvegarde le lis de son innocence; il apprit d'elle à aimer le sacrifice; car c'est elle qui prête sa douceur à la force chrétienne.
Louis de Gonzague, jeune et généreux athlète dans les comoats de la vertu et de la perfection, triomphait partout de la peine par l'amour. Les doux noms de Jésus et de Marie ranimaient son courage et suffisaient pour faire éclater La joie de son cœur. Humble imitateur d'un si grand modèle, Louis participait aux mêmes sentiments.
Sa dévotion à la sainte Vierge était aussi tendre que solide. Ses condisciples se rappellent encore l'édification qu'il leur donnait, lorsque, le samedi soir, le professeur faisait pendant la dernière demi-heure de fa fiasse la petite exhortation d'usage. On le voyait alors immobile, les bras pieusement croisés, et les yeux fixés sur l'image de Marie, attentif à ne laisser passer aucun mot qui eût trait aux louanges de cette bonne mère. Rencontrait-il dans ses auteurs grecs ou latins quelque phrase, quelque vers qu'il pût appliquer à Marie par imitation, il n'y manquait jamais; c'était pour lui une bonne fortune. Nous en citerons deux exemples qui se
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recommandent par le ton pieux et naïf, sinon par la valeur littéraire. Louis n'était encore qu'en quatrième.
Le serment, païen du berger de Virgile dans la cinquième Églogue :
Dùmjuga montis aper, tluvios dùm piscis amahit.
lui inspira un jour cet élan vers Marie :
Tant que le tendre agneau broutera la verdure. Que l'agile poisson se plaira dans l'eau pure. Que les oiseaux joyeux sillonneront les airs. El rempliront les bois de leurs accents divers. Que le chevreuil craintif gravira les montagnes. Que le renard errant parcourra les campagnes. Toujours. Heine des cieux, lu seras dans mon co ur.
Une autre fois, il avait rencontré dans sa petite Anthologie grecque une pièce imitée d'Anacréon, et ingénieusement détournée à la louange de Marie : il la traduisit par ce quatrain :
Ma Muse, c'est en vain que dans ta noble ardeur. Tu voudrais célébrer les héros, leur valeur. Chanter Virgile, Horace et louer le génie; Tu gardes le silence ou ne dis que Marie.
C'est surtout au sein de la congrégation que Louis entretint ce tendre amour pour celle qu'il appelait s.i bonne mère. Là, au milieu de la famille de la saint».' Vierge, sans paraître rien faire d'extraordinaire, sans se distinguer des autres, si ce n'est par plus de recueillement et de ferveur, il s'efforçait de rendre de son mieux ses hommages à celle qui avait reçu sa foi et son amour.
Sa dévotion à Marie ne le cédait qu'à sa dévotion a Jésus, et surtout à Jésus honoré et aimé dans son divin Cœur. « Qu'aimez-vous de mieux au monde? » lui demanda un jour en promenade un de ses professeurs. «J'aime bien tout le inonde, répondit-il; j'aime bien « .ra mère, mes maîtres et mes condisciples, mon frère
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« et mes sœurs. — Je le sais bien; mais je vous demande « ce que vous aimez le plus. — Ah! c'est mon secret, « mais je vais vous le dire à vous : j'aime surtout trois « choses : le cœur de ma bonne mère qui est sur la « terre, le cœur de ma Mère qui est au ciel , et le cœur « de Jésus qui m'a tant aimé. »
Cet amour tendre pour le cœur divin de Jésus le poussait à imiter dans sa conduite ce modèle des élus. Un jour son professeur trouva en tête de l'un de ses cahiers dont il faisait la visite ces belles et simples paroles :
Louis, n'as-tu rien à faire?
Louis, n'as-tu rien de mieux à faire?
Louis, que ferait Jésus s'il était à ta place?
Quelqu'un lui demandant un jour comment l'on pouvait être sûr de plaire toujours à Dieu dans ses actions : « En « faisant dans le moment présent, répondit-il, ce que « ferait Jésus, supposé qu'il fût à notre place, sans s'oc- « cuper du passé ni de l'avenir. » C'est ainsi que Louis, abandonnant le passé à la miséricorde et l'avenir à la Providence, avait trouvé le secret, en consacrant le présent à l'accomplissement de ses devoirs, de mener une vie bien précieuse, et aussi heureuse que méritoire aux yeux de Dieu. Il n'a vécu que quinze ans; mais combien, après une plus longue carrière, s'estimeraient heureux d'arriver préparés comme lui à leur dernier jour !
Sa piété et sa modestie l'avaient fait choisir pour être enfant de chœur. Tout ce qui touchait au culte divin avait des charmes pour lui. Il était impossible de le voir servir à l'autel sans être édifié. Malgré la préoccupation des cérémonies, Louis, même dans le temps consacré à s'exercer, ne parut pas oublier un instant qu'il était dans le lieu saint. Plus tard, ayant été choisi pour faire partie d'un chœur de musiciens, il déclara que c'était pour lui une grande privation de ne pouvoir s'approcher aussi souvent de l'autel, et demanda comme une grâce au Père qui était chargé des enfants de chœur de
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le prendre pour servir les jours où il ne serait pas employé pour chanter.
On voit comme il appréciait chrétiennement, les choses à leur juste valeur. Il comprenait ce que c'est que la majesté de Dieu, et combien tout ce qui touche à son service est honorable et glorieux. C'est un trait de cette justesse de jugement, disons mieux, de cette sagesse chrétienne qui est un don de l'Esprit saint comme la piété, et qu'il semblait avoir reçue dans une mesure privilégiée. On le reconnut dans plus d'une occasion. Ce qui éblouit les yeux ne le séduisait pas; il jugeait d'un jugement sûr et dicté par la foi tout ce qui passe. La vue même de la grande Exposition de 1 855 ne sut qu'élever ses pensées vers le ciel. Voici comment il s'en exprimait dans une lettre : « Ma mère a eu la bonté de « nous conduire à l'Exposition. Que de belles choses «nous avons vues à Paris! Cependant je pense que «quand nous arriverons au ciel, toutes ces magnifi- « cences de la terre ne seront pas en comparaison ee « qu'est un ver luisant à côté d'un soleil. »
Avec cette élévation de vues chrétiennes, il n'est pas étonnant que l'on ait eu lieu d'admirer chez Louis, avec beaucoup de candeur, beaucoup de raison précoce et des pensées sérieuses de l'avenir. Nous ne citerons pas les paroles qu'il adressait à sa mère lorsqu'il était déjà entre les bras de la mort, et par lesquelles il se montrait préoccupé d'une manière bien tendre et à la fois bien grave pour un enfant, de l'établissement futur de ses sœurs. Un an après, Dieu réalisait sur sa sœur aînée les vœux qu'avait exprimés cet ange près de quitter la" terre. Madame Laporte a attribué cette grâce aux prières de son Louis au ciel, et elle s'est souvenue des paroles recueillies de sa bouche mourante.
Au collège, il était évident à tous que Louis travaillait non-seulement pour remplir un devoir, mais aussi pour devenir plus tard un homme utile et capable.
Son intelligence cherebait à s'éclairer, et sa foi préparait tous les jours ses armes pour les combats futurs.
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Lorsqu'il se présentait à lui quelque difficulté sur nos dogmes saints, il s'en ouvrait simplement à son confesseur. Après lui avoir témoigné combien il était loin do consentir à laisser ébranler sa foi, à offenser ainsi Dieu qui lui en avait fait l'inestimable don; après avoir protesté de la droiture de ses intentions, il interrogeait, cherchait à s'instruire ; et lorsque le Père lui avait donné des éclaircissements, il voyait un sourire angélique revenir sur ses lèvres et annoncer tout le bonheur qu'il éprouvait d'avoir acquis une connaissance de plus qu'il pourrait faire servir à la gloire de notre sainte religion.
C'était sans doute à la maturité anticipée de son esprit unie à beaucoup de discrétion et de délicatesse , que Louis dut les marques singulières de confiance que lui donnèrent des personnes plus âgées. Plusieurs lui confièrent certaines peines, et trouvèrent au contact de sa belle âme une véritable consolation.
La modestie et l'humilité auraient un jour rehaussé son mérite, qui s'annonçait comme devant être si peu ordinaire. Car il aimait ces vertus et les pratiquait de bonne heure, tout en se calomniant lui-même, comme fait le juste, quand très-sincèrement il s'appelait orgueilleux. C'est ainsi qu'il écrivait à la fin de son année de troisième à son professeur de l'année précédente : «L'année dernière j'eus presque tous les prix; cette « année, je n'en aurai peut-être pas un. Cela m'ennuie « bien un peu; mais je chante tout de même le cantique « que vous nous avez appris : Amen, amen. Je devrais « dire : Alléluia: car je suis si orgueilleux, qu'il faut bien « que le bon Dieu me corrige. »
Jamais il ne parlait de sa famille, ni d'aucun des avantages qu'il pouvait avoir ou espérer. Il ignorait ou semblait du moins ignorer la position qui l'attendait dans le monde , et s'il disait quelques mots de ses parents, c'était uniquement pour témoigner sa tendre affection pour eux.
Le jour de sa première communion, il avait la croix d'excellence ; mais il ne voulut pas la porter : « Maman,
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» disait-il . vous savez que je l'ai , cela nie suffit ; je ne « veux pas me distinguer de mes condisciples. »
Ainsi disposé à se juger défavorablement lui-même, à oublier ses avantages, quels qu'ils fussent, et à les faire oublier, il savait être reconnaissant pour ceux qui lui faisaient sentir ses défauts, et il était oh ne peut plus docile à la correction. Ses maîtres lui ont rendu unanimement ce témoignage; mais laissons parler sa mère : « Dans les premiers jours de sa maladie, je lui dis que . « losqu'il était petit, entraînée par une vivacité trop « grande, je l'avais corrigé deux ou trois fois un peu sé- « vèrement et que j'en avais eu ensuite bien du regret : « me le pardonnes-tu? lui dis-je. — Mais cela fortifie, » répondit aussitôt Louis en m'embrassant, « oui, maman, « cela fortifie : c'est très-heureux que vous ayez fait « cela; et il continuait à m'embrasser, cherchant à me <( persuader par la véhémence de son regard et de ses « caresses ce que réellement sa délicatesse lui faisait « penser. »
Ainsi Louis avait aimé dès l'enfance la vertu, assez pour en aborder les combats de chaque jour, assez pour vouloir avancer toujours et toujours combattre, assez encore pour ne jamais prendre le change, et voir ses véritables amis dans tous ceux qui l'aidaient à se vaincre.
Aussi ses progrès dans la vertu n'échappaient à personne. Ses condisciples lui accordaient unanimement une estime et une amitié dont nul autre autour de lui ne jouissait au même degré, et qui se manifesta plus d'une fois d'une manière non équivoque. Chacun enviait le bonheur d'être son voisin en étude, en classe, et plusieurs le demandaient comme une faveur. A une certaine époque, les élèves de sa division s'étant formés en deux camps, l'un sous le patronage de la sainte Vierge, l'autre sous le patronage de saint Joseph, pour rivaliser de bonne conduite et de travail, Louis fut le premier choisi pour être chef de l'un des deux camps.
L'opinion de ses maîtres ne lui était pas moins favorable; et c'était bien leur pensée à tous qu'exprimait à
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la mère de Louis une plume qui avait autorité : « Vous « êtes une heureuse mère. On ne sait pas ce qui manque « à Louis. C'est un enfant de bénédiction. »
Les études et les succès de Louis.
Nous n'avons dit qu'un mot des succès classiques de Louis. Sa valeur intellectuelle n'était pas au-dessous de ses qualités morales ; et comme il faisait de l'étude vertu, la vertu prêtait en revanche de nouvelles forces à son esprit. Quand le cœur est pur, l'intelligence est aussi plus ouverte aux rayons de la vérité.
Dès sa première année de collège, Louis avait obtenu quelques seconds prix dans sa classe. 11 n'avait pas le travail facile; mais il y suppléait par une application constante; et il savait compenser cette vivacité à l'œuvre, qui n'eût pas été non plus dans sa nature, par une diligence consciencieuse et exacte. En ce point, d'après l'avis unanime de tous ses maîtres, il ne s'est jamais démenti. Aussi, il se soutint presque toujours dans les premiers rangs, quand il les eut une fois conquis, et il remporta chaque année quelques couronnes.
A la fin de sa quatrième, il obtint presque tous les premiers prix de sa classe. Ce qui était plus beau encore que ses succès, ce fut la modestie avec laquelle il les accueillit. S'il se réjouissait, c'était du bonbeur qu'il pouvait procurer par là à sa mère. Aussi, ses véritables sentiments, ce furent bien ceux qu'il exprimait dans une pièce de vers déclamée par lui, à la distribution des prix de cette même année, le 1er août 188S :
Si j'ai dos prix, qu'ils soient a vous, nia mère, Dieu m'est témoin, je n'en veux que pour vous.
Une des choses qui coûtèrent le plus d'efforts à Louis fut la culture de sa mémoire. Naturellement lente et paresseuse, elle exigea de lui un travail continuel. On peut même dire qu'il n'en a jamais été complètement le maître. Néanmoins il satisfaisait ordinairement pour ses
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leçons, et prouvait bien par là que rien n'est insurmontable à la bonne volonté. Lorsqu'il était tout petit, il pleurait quelquefois à chaudes larmes, de n'avoir pu iV citer sans faute ce que ses maîtres lui donnaient à apprendre. Au collège, et même durant les quelques mois qu'il a passés dans la classe d'humanités, s'il arrivait qu'il eût une moins bonne note, sa douleur était visible; mais sa douceur ne se démentait pas, non plus que son courage, et il redoublait d'efforts pour réparer ce petit échec.
Dieu récompensait de jour en jour sa résolution constante et son travail consciencieux. Après la classe, l'enceinte déjà plus large de l'académie devint le théâtre où son jeune talent prit un plus grand développement. Louis appartint à l'académie de grammaire. Il fut même un des premiers choisis pour la composer, avec les meilleurs élèves de troisième et de quatrième. Lorsqu'on fit les élections, il fut nommé secrétaire. Pendant deux ans, c'est-à-dire jusqu'à son entrée dans la classe d'humanités, il fut maintenu dans les mêmes fonctions, par le suffrage de ses condisciples, et il s'acquitta de cette charge à la satisfaction générale. Son concours diligent et assidu n'a pas peu contribué à donner de l'intérêt aux séances hebdomadaires. Il avait une certaine aisance qui plaisait, et il apportait toujours quelque chose d'agréable et d'utile qu'il savait placer à propos.
On donnait souvent à étudier quelques particules ou quelques élégances latines, et chacun rendait compte à la séance suivante du résultat de ses recherches. Louis était ingénieux à faire entrer le mot ou le tour proposé dans quelques phrases, dont les pensées avaient ordinairement un certain caractère de justesse et d'originalité : souvent elles étaient pieuses; quelquefois elles se rapportaient à la louange de saint François de Sales, patron de l'académie. Car on s'occupait, dans chaque séance, de poursuivre un travail en commun, et dont e résultat devait être une biographie latine du même saint.