‹ Souvenirs de Saint-Acheul et d'autres établissements français dirigés par les Pères de la Compagnie de Jésus depuis le mois d'octobre 1814 jusqu'au mois d'avril 1857, ou, Vies de plusieurs jeunes étudiants élevés dans les maisons d'éducationChapitre 64 sur 66 · I.AI'ORTE · texte numérisé non relu

I.AI'ORTE

Un des exercices de l'académie était la composition de devoirs d'imitation, sur les plus beaux passages des auteurs, dont on cherchait à s'approprier par là le tour et les expressions élégantes. Dans une des dernières séances, Louis lut une histoire joyeuse, de sa façon, qu'il avait imitée de la narration de Canins dans le de Officiis de Cicéron. Il s'agit, dans l'auteur latin, d'un riche étranger trompé d'une manière plus plaisante qu'honnête, par un citoyen de Syracuse, dont il achète le jardin. Louis prit pour son héros un Anglais fourvoyé à Paris et dupe d'un filou. Comme il avait l'humeur gaie, il aimait ainsi à unir au sérieux d'une composition classique un tour amusant qui récréât ses condisciples, et fit disparaître l'aridité de l'étude grammaticale.

On aimait à voir paraître Louis dans les séances publiques. Il a souvent été choisi pour faire des compliments ou débiter quelque rôle. Son air simple et ingénu, sa bonne candeur, son naturel et une certaine grâce lui conciliaient d'abord tous les cœurs.

Au commencement de février 1850, les deux académies de rhétorique et de grammaire donnèrent une séance publique, en l'honneur de leur patron saint François de Sales, dont ils avaient célébré pieusement la fête quelques jours auparavant. La lecture des pièces était entremêlée de dialogues qui les amenaient. Louis fut choisi pour remplir le rôle du jeune saint, dans une scène de sa vie de collège. On avait supposé qu'un condisciple de François avait été puni, que le jour même il devait recevoir la visite de sa mère, et s'en trouvait privé, par suite de sa faute. François en est instruit : il demande avec instance à subir la punition. Tout le monde trouva que Louis était merveilleusement bien dans son rôle, et qu'il s'était surpassé ce jour-là.

On se rappelle encore une lettre de Louis, lue à la séance académique du 24 mai 1855, et pleine de détails intéressants sur la manière dont on avait honoré Marie au collège, pendant le mois qui lui est consacré. Louis écrit à un de ses amis dont l'éducation se poursuit au

LAXpBTE.

sein de sa famille, et passe en revue tout ce que l'on fait dans les classes, les salles d'études, les cours de récréation, pour plaire à la Reine du ciel :

« Partout, dit-il, on retrouve l'image de Marie. Elle « est entourée de tous les ornements que la nature et « l'art ont pu nous fournir, dans la mesure de nos mo- « destes ressources. Ici, c'est avec profusion, là avec « beaucoup de goût; ici avec plus de richesse, là avec « une pauvreté qui ne laisse voir qu'une très-bonne vo- « lonté.

« Mais, dans toutes les classes, au-dessous du monu- « nient pieux, qu'apereois-tu ? entre un encadrement « plus ou moins symbolique, sur un fond de soie plus a ou moins riche, des copies suspendues, des notes af- « fichées sur un tableau appelé, dans la langue de « l'écolier, le tableau (F honneur. Ces copies que tu vois « figurer sont de beaux devoirs offerts à Marie, faits « pour elle avec plus de soin. L'esprit s'est appliqué, la « plume même, sous la main d'un enfant de Marie, a « tracé son sillon plus pur, plus régulier, plus droit. Et « ces longues listes d'A à côté de chaque nom, que si- « imifient-elles? un A, ce n'est qu'une simple lettre de « l'alphabet, mais une lettre qui signifie trèsrbien; très* « bien pour les leçons, trh-bien pour les devoirs. Aussi, « rien de plus ambitionné qu'un A, surtout pendant le « mois de Marie, où ces A, attichés d'abord sur les di- « vers tableaux d'honneur, en étude, en classe, seront « à la tin du mois, le sujet d'une proclamation spéciale.

« Dans notre salle d'étude, là même où se dressait au- « trefois la chaire du surveillant, s'élève un léger et « gracieux autel, surmonté par l'image de Marie. Ce « surveillant, en quittant ainsi sa place, a semblé dire : « C'est Marie qui veillera sur vous pendant ce mois; je « ne suis ici que le témoin de vos efforts, et, pour en « tenir note, le secrétaire de votre bonne mère.

« Descendons dans notre cour de récréation. La sta- « tue de Marie s'élève au milieu d'un gracieux jardin, '< sur un champêtre piédestal couvert de Heurs. De cha-

LAFOIJT£.

« que côté, deux petits jets d'eau retombent avec un « doux murmure. Plus bas est un autre bassin, jadis « habité par des poissons. Mais hélas ! la statue n'était pas H arrivée : nous qui espérions les voir nager avec grâce « aux pieds de Marie, dans le cristal des eaux, nous « avons été trompés dans notre attente. Les uns, en ef- « fet, n'étant pas habitués à une demeure si étroite, o périrent au bout de quelques jours : les autres, par « pitié, furent reportés dans les eaux natales. Mais moi « je crois que si on les remettait, maintenant que la « statué y est, ils se trouveraient heureux de nager ainsi « aux pieds de Marie et qu'ils ne mourraient point... »

Les compositions de Louis étaient généralement écrites avec netteté, et ne manquaient pas d'une certaine élégance. Original sans le savoir, sans le prétendre, tel était le bon Louis.

Nous avons lu le récit qu'il composa d'un voyage à la grande Chartreuse, et nous y avons remarqué les premières traces d'un style simple, de bon aloi, formé dans la lecture de Télémaque, que Louis imite plus d'une fois avec assez de bonheur.

A la fin de janvier 1857. trois mois avant sa mort, il offrit dans une séance donnée par la classe d'humanités une étude sur Homère, où l'on remarqua un talent d'analyse déjà fort pour son âge. Ce n'était, il est vrai, que la reproduction de détails recueillis en classe; mais Louis avait su les coordonner avec art, et les revêtir d'un style convenable.

Son goût était sûr : il sentait et indiquait lui-même le premier ce qu'il y avait de faible et de défectueux dans ses devoirs. Il pouvait réussir dans les diverses compositions. C'est qu'il était, avant tout, remarquablement docile, diligent et appliqué. Il suffisait qu'une chose fût son devoir, pour qu'elle devint l'objet de tous ses soins.

LA PORTE

Attachement dé Louis pouf sa Famille.

On put constater par l'exemple de Louis, combien 1 education chrétienne est loin d'imposer silence aux purs sentiments de la nature, qu'elle élève au contraire et qu elle sanctifie. On vit croître dansce cher enfant, d'un progrès semblable et égal, l'une et l'autre piété, la piété qui monte vers le Dieu origine de toute paternité, et celle qui se répand douce et affectueuse sur ses images terrestres, que l'enfant en s'éveillant à la vie trouve auprès de son berceau.

Comment exprimer la tendresse vive et profonde de Louis pour sa mère! Quelques traits, quelques paroles en donneront une idée.

Dans sa correspondance avec elle, on rencontre souvent ces mots : «Je ne puis assez remercier le bon Dieu « de m'avoir donné une mère si tendre. »

«Je n'ai pas autant de succès que l'année passée, lui « écrivait-il, au commencement de son année de troi- « sième, je travaille néanmoins tant que je peux ; mais « je veux toujours travailler davantage, afin de pouvoir « vous présenter les mêmes succès que l'année der- « nière; car cela vous fait plaisir, et mon plus grand « bonheur est de vous rendre heureuse. »

« 11 m'est impossible de répondre à la bonté que « vous avez pour moi, » lui disait-il ailleurs; «je suis in- « digne d'être tant aimé. Si quelquefois je viens à me « relâcher, je n'ai qu'à regarder une de vos lettres; aus- « sitôt cela me donne un nouveau courage pour me « mettre au travail avec plus d'ardeur. »

Il répondait en ces termes à une lettre que sa mère lui avait écrite, en sortant de maladie : « Chère mère, je « ne puis vous dire la joie que j'ai ressentie en voyant « votre écriture. C'était pour moi, presque comme de « vous embrasser. Cela marque que vous allez déjà bien. " Mais aussi, il y avait quelque chose qui diminuait un « peu cette joie : vous vous êtes peut-être fatiguée à

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« écrire ces quelques lignes. Si cela est, j'aimerais « mieux que vous ne m'écrivissiez jamais. »

Quelques mois seulement avant de quitter pour toujours le collège, il lui écrivait : «Votre visite de l'autre « jour nous a fait grand plaisir. En vous embrassant, je '( pensais en moi-même à ce jour de votre fête où il ne « me serait pas permis de le faire, et je disais : Qu'il est « doux d'être dans les bras de sa mère! Si je savais au « moins écrire comme il faut; si ma plume pouvait vous « faire un tableau des sentiments qui m'animent ! Mais « non; c'est en vain que je tenterais une faible esquisse « de mon amour. Je ne puis que vous répéter ces sim- « pies paroles : Oui, ma bonne mère, je vous aime n bien. »

Malgré le désir si vif qu'il avait de voir souvent sa mère et de se jeter dans ses bras, Louis était le premier à mettre obstacle à ces visites, lorsqu'il prévoyait qu'elles pourraient tant soit peu la fatiguer. « Dimanche, je «voyais un beau soleil. Il faisait bien beau temps. Je «disais: Bon, on viendra peut-être nous voir aujour- « d'hui. Cependant, tout en espérant, j'avais dit un Pa- « ter, pour que, si le voyage devait vous être tant soit « peu funeste, vous ne vinssiez pas. Aussi, lorsque j'ai « vu que l'on ne nous demandait pas au parloir, j'ai « pensé que vous aviez mieux fait de rester. J'ai eu cette « nuit un rêve qui m'a bien ennuyé. Vous étiezvenue nous « voir, et l'on ne voulait pas nous laisser aller au parloir. « Oh! que j'étais ennuyé! Je vous sentais à mes côtés, « et ne pouvais me jeter dans vos bras. Et maintenant, « comme on m'empêchait en rêve de vous embrasser, le « temps vient m'arracher la plume des doigts. La cloche « va sonner et me défend de continuer. Je vous embrasse « donc de tout mon cœur. » Cette lettre est la dernière que Louis ait écrite à sa mère 1 1 février 185" .

Pendant les vacances de 1855, madame Laporte avait le dessein de conduire ses enfants à Paris, pour y voir l'exposition universelle. Louis n'avait point sollicité cette faveur, et malgré le plaisirque devait naturellement lui pro-

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