‹ Souvenirs de Saint-Acheul et d'autres établissements français dirigés par les Pères de la Compagnie de Jésus depuis le mois d'octobre 1814 jusqu'au mois d'avril 1857, ou, Vies de plusieurs jeunes étudiants élevés dans les maisons d'éducationChapitre 8 sur 66 · EA..N DE MATH A · texte numérisé non relu

EA..N DE MATH A

MAILLEFER

MAILLEFER

(charles-marie).

Décédé le lu septembre 1822, à l'âge de 26 ans.

Charles-Marie Maiilefer, né à Reims, eut le bonheur d'appartenir à une famille où la foi et la piété semblaient être depuis longtemps un dépôt héréditaire. Dès l'âge le plus tendre, il se montra docile aux impressions que sa pieuse mère s'étudiait à graver dans son cœur. On lui avait donné dans le baptême, ainsi qu'à tous ses frères et sœurs, la sainte Vierge pour patronne; il ne cessa jamais de lui rendre tous les devoirs de l'amour le plus tendre et le plus filial. Toute son enfance se passa dans la pratique des vertus simples et naïves de cet âge. Crainte de Dieu, pureté de cœur, candeur et ingénuité, soumission à ses parents, douceur et penchant à obliger, telles furent les qualités qu'on vit éclore en lui comme autant de fleurs qui promettaient des fruits pour un âge plus mûr, si toutefois des vertus pratiquées avec effort, des victoires remportées sur ses inclinations dans les années de la première enfance ne sont pas elles-mêmes des fruits précieux et déjà dignes du ciel. En effet, Charles put à peine discerner le bien et le mal qu'instruit par sa mère et docile aux leçons de FEsprit-Saint, il apprit à refuser à la nature ce qu'elle exigeait sans raison, reconnut les penchants qu'il avait à combattre, les attaqua et s'appliqua à les détruire. Aussi la légèreté, la vivacité et les autres défauts du jeune âge eurent-ils peu de prise sur lui, et l'on en vit disparaître rapidement les traces.

Dès que Charles fut en état de commencer ses études, on le confia aux soins d'un précepteur ; et pour unir les avantages de l'instruction publique aux douceurs de

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l'éducation domestique, on lui lit suivre les classes d'une pension tenue par de pieux ecclésiastiques, membres de l'ancienne université de Reims. Il se distingua dans cette école par son exactitude à tous ses devoirs, par son application, par sa docilité : bon écolier, bon condisciple, aimable envers tous, il sut mériter l'affection générale, et inspirer à plusieurs de ses maîtres une prédilection spéciale due tout entière à son heureux naturel et à ses vertus. A peine attendit-on l'époque ordinaire pour l'acbnettre à la première communion. Une foi vive, une rare délicatesse de conscience, un profond recueillement dans le lieu saint, un amour tendre pour le Dieu qui allait se communiquer à lui, une dévotion toute fdiale pour la sainte Vierge, telles furent les dispositions qu'il apporta à cet acte important d'où on lui avait fait sentir que pouvait dépendre son éternité. On ne tarda pas à reconnaître qu'il en avait recueilli tous les fruits et qu'il saurait les conserver : sa conduite ne se démentit pas dans l'âge si critique de l'adolescence. Comprenant qu'il lui fallait de nouvelles armes pour combattre de nouveaux ennemis et sortir victorieux des dangers qui le menaçaient, il prit l'heureuse habitude de s'approcher fréquemment de la sainte Table et de recourir sans cesse à la Mère de Dieu, sa patronne, en lui offrant chaque jour un tribut de prières et d'oeuvres pieuses. Ces deux pratiques, jointes à la fuite des occasions et à une exacte vigilance sur tousses sens, conservèrent intact dans son cœur, on a tout lieu de le croire, le trésor de l'innocence.

Parmi les combats divers qu'il eut alors à soutenir on en peut citer quelques-uns où il eut besoin de toute sa constance pour jie pas succomber et trahir sa foi. Obligé, pour des raisons qu'il est inutile d'expliquer ici, de passer quelque temps dans un lycée, il s'y trouva, malgré les bonnes intentions des chefs, à la merci d'une foule de condisciples pervers et irréligieux qui tentèrent inutilement de l'entraîner. A cette guerre de séductions en succéda une autre de railleries, de sarcasmes et de

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mauvais traitements; rien ne put L'ébranler* Furieux de sa résistance, ces jeunes impies devinrent des bourreaux; ils poussèrent la barbarie jusqu'à soumettre leur vertueux condisciple à une sorte de crucifiement, en lui faisant dans les mains, avec leurs canifs, des incisions en forme de croix. Charles souffrit cette cruelle brutalité avec un courage héroïque : sans témoigner ni ressentiment ni humeur, il continua de vivre en chrétien fervent et intrépide sous leurs yeux; ce qui les frappa tellement que plusieurs, charmés soit de la fermeté de son caractère, soit de la douceur et de l'aménité de ses manières, prirent hautement son parti et se firent un honneur de le mettre à l'abri de nouvelles persécutions.

Cependant les circonstances changèrent, elles devinrent plus favorables à l'éducation. Le petit séminaire de Saint- Acheul s'ouvrit, et les parents de Cbarles se hâtèrent de l'y placer. 11 avait alors dix-sept ans accomplis : placé au milieu d'une multitude de jeunes gens la plupart d'une régularité exemplaire, il ne se montra sous ce rapport inférieur à aucun d'eux; et ses anciens maîtres ne se souviennent pas d'avoir jamais eu à lui faire une réprimande, ce qui ne sera pas compté pour peu de chose par quiconque saura avec quelle exactitude on exigeait dans cette maison l'observation de la règle et l'accomplissement de tous les devoirs. Au reste, deux ou trois traits, que je trouve consignés dans les registres de la congrégation de la Saintc-Yierge, nous donneront une idée de l'opinion qu'avaient de lui ses condisciples. Lorsqu'au mois de mars 1815 cette congrégation fut établie, on jugea à propos de n'y admettre d'abord que trente élèves choisis à la pluralité des suffrages. Charles fut du nombre des trente élus, des trente premiers enfants de Marie. Au mois d'octobre 1816, lui et un autre avaient été proposés comme également dignes d'être promus à la première dignité de la congrégation, lorsqu'une conjoncture imprévue l'obligea d'aller commencer à Paris l'étude du droit. Voici ce que je trouve à ce sujet dans les registres dont j'ai déjà parlé : «M. Charles

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« Maillcfer nous quitte, emportant nos regrets, laissant « parmi nous la bonne odeur de sa piété, après nous « avoir édifiés jusqu'au dernier jour par l'humilité avec « laquelle il a demandé pardon à ses frères de ce qui « avait pu les mal édifier dans sa conduite, et s'être re- « commandé à leurs pieux souvenirs. Il est allé avec «MM. N. et N..., présenter à la congrégation de Paris « les prémices de celle de Saint-Acheul. »

Charles, instruit d'avance de ce qu'avait de périlleux la nouvelle carrière où il allait entrer, ne s'y engagea pas sans s'être muni de toutes les armes que lui offrait la religion. Il se traça une règle de vie et la suivit jusqu'à la tin avec une inviolable fidélité. Chaque jour il donnait un temps déterminé à la méditation des vérités du salut; chaque jour il faisait une lecture spirituelle. Sa première pensée à son réveil était d'offrir à Dieu toutes les actions de la journée. Cette offrande souvent répétée n'était que la suite et la confirmation de celle qu'il ne manquait pas de faire chaque année le i" janvier, en consacrant à Notre-Seigneur toutes les actions de l'année entière. Il entendait la sainte messe aussi souvent qu'il lui était possible, il aimait à la servir luimême, et s'en acquittait avec la piété la plus édifiante. Dans les nombreuses courses que ses affaires ou d'autres devoirs l'obligeaient de faire dans Paris, s'il se rencontrait une église sur son passage il y entrait, il y adorait le Dieu caché dans le sacrement d'amour et s'offrait à lui tout entier. Il ne se retirait pas sans avoir payé de même un tribut d'hommages à la Reine du ciel, qui était aussi celle de son cœur.

Non content de se sanctifier par ces pieuses pratiques, il s'occupait des œuvres de charité et du soin de soulager les misères humaines. Il ignorait le chemin des théâtres, des lieux de divertissements publics; jamais il n'y mit le pied. Ses parties de plaisir, ses rendez-vous habituels étaient aux hospices, aux hôpitaux, aux prisons. C'est là que , de concert avec quelques amis, ses anciens condisciples, il allait secourir les indigents,

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consoler les malades, les instruire à supporter chrétiennement leurs privations et leurs souffrances; c'est là encore qu'il réunissait des enfants pauvres, leur apprenait à connaître et à aimer Dieu, et remplissait auprès d'eux toutes les fonctions d'un zélé catéchiste. Enfin, toujours attentif à soutenir ses leçons par des exemples, il servait lui-même les malades : rien de ce qui pouvait contribuer à les soulager ne l'étonnait ou le rebutait, et des aumônes abondantes, fruit de ses économies, se répandaient dans le sein des malheureux pour lesquels il était devenu une seconde providence.

C'est ainsi que Charles sut traverser, pendant un séjour de plusieurs années à Paris, les nombreux écueils oii tant d'autres ont fait et font encore de déplorables naufrages. A la vue des dangers sans cesse renaissants qui l'entouraient et du malheur de ceux qui tombaient à ses côtés, il redoublait de vigilance sur lui-même et de précautions pour se soustraire aux occasions séduisantes; il se rappelait avec délices les pièges auxquels il avait échappé, les combats qu'il avait soutenus, les attaques qu'il avait repoussées, les moyens de vaincre qui lui avaient été donnés, et bénissait Dieu, ses parents et ses anciens maîtres. Plus d'une fois il s'ouvrit à l'un de ses frères sur le bonheur qu'il goûtait dans la pratique de la vertu. «Je suis pénétré de reconnaissance, lui di- « sait-il, pour les grâces sans nombre que je reçois de « Dieu: tous les jours j'ai lieu d'admirer sa bonté, sa « providence sur moi. b 11 en était si touché qu'ayant à faire graver un cachet, il y fit mettre un œil avec cette légende, Providebit, il y pourvoira. « C'est, disait-il à ce « même frère, sous l'œil de cette tendre et aimable pro- « vidence que je place pour toujours ma personne , mes « biens, mes projets, toute mon existence. Providebit, « voilà ma devise à tout jamais. »

Cette providence divine qui dispose de toutes choses, et toujours pour l'avantage des élus et des prédestinés, ne tarda pas à manifester ses desseins sur notre jeune étudiant. Après avoir terminé son cours de droit avec

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honneur, et préludé par d'autres éludes également sérieuses aux fonctions relevées qu'il devait exercer dans la magistrature, Charles se voyait sur le point d'élre nommé à une place aussi importante qu'honorable ; déjà sa famille se réjouissait de le voir recueillir enfin le fruit de tant de travaux, lorsque Dieu, qui lui réservait une récompense plus solide, le jugea mûr pour le ciel. Les premiers avertissements lui en furent donnés le 24 décembre 1821. Une espèce de coup de sang le renversa subitement et le tint quelque temps sans connaissance. Peu de jours après survint un rhume, qui, négligé dans les commencements, dégénéra en affection pulmonaire. Au mois de mai suivant, la maladie prit un caractère plus grave. Charles, cédant alors aux instances de sa famille, revint à Reims, où l'on ne tarda pas à reconnaître que son mal n'était rien moins qu'une phthisic pulmonaire bien caractérisée.

Ce fut alors que commença pour lui une lutte opiniâtre de la nature contre l'esprit; au lieu des honneurs que le monde allait lui décerner comme le juste fruit de ses travaux, se présentait la coupe amère des souffrances et de la mort. Charles ne put s'empêcher d'en frémir, mais il ne détourna pas les yeux; baissant la tète sous la main qui le frappait, il s'étendit, pour ainsi dire, lui-môme sur la croix, et répéta souvent avec une généreuse soumission: « Faites de moi, Seigneur, tout ce « qu'il vous plaira. » Il s'étudia surtout à supporter avec patience les ennuis, les dégoûts, les fâcheuses vicissitudes de sa longue maladie. Il usait des remèdes qui lui étaient offerts, recevant avec gratitude le soulagement qu'il en obtenait, et avec calme le retour de la douleur. 11 donnait à ses exercices de dévotion les heures où le mal lui laissait un peu de relâche. Plein de reconnaissance et de respect pour les mystères de l'Incarnation et de la Rédemption, qui lui présentaient les deux objets les plus chers à son cœur, Jésus et Marie, il en faisait le sujet de ses méditations habituelles; il s'occupait de l'amour et des douleurs du Fils, de la Mère, et finissait

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toujours la journée en baisant airectueusement leurs images. Attentif à purifier son cœur des moindres taches, il ne laissait jamais passer la semaine sans recourir au sacrement de pénitence. Mais il éprouvait une privai ion bien pénible, celle de la sainte communion; trop faible pour aller la recevoir à l'église, il n'était pas encore assez malade pour demander de la recevoir en viatique. Ses regrets et ses désirs sur ce point s'exprimèrent d'une manière si touchante qu'on sollicita et obtint pour lui la faveur toute spéciale de communier de la main d'un prêtre qui célébrerait la messe dans sa chambre. Ce fut le malade qui voulut régler lui-même tous les préparatifs, et les larmes de joie qu'il versa au moment où son Sauveur vint s'unir à lui firent assez voir que ce jour était à ses yeux un des plus beaux de sa vie.

Charles avait besoin d'un secours aussi puissant pour résister aux épreuves extérieures et intérieures par lesquelles Dieu voulait achever de le sanctifier. Ses nuits depuis longtemps mauvaises devinrent orageuses; les jours entiers ne furent plus qu'une longue suite de douleurs; des vomissements presque continuels achevaient de l'épuiser. Ce n'était guère que de neuf heures du soir à minuit qu'il jouissait d'un peu de calme. Il en profitait pour s'armer de courage et se résigner d'avance aux douloureuses agitations de la nuit et du lendemain. Tel fut son état jusqu'aux derniers jours de juillet, où il apprit que le mal était sans remède, et qu'il lui fallait faire à Dieu le sacrifice de sa vie. A cette nouvelle, la nature se réveilla et peignit à son imagination sous les couleurs les plus vives tous les biens que la mort allait lui ravir. Charles, au milieu de cette lutte pénible, laissa échapper quelques larmes; mais bientôt, armé de la foi qui lui montrait d'autres biens et des biens immortels, il triompha de la tentation. Ce fut ce jour-là même que s'adressant à la personne qui le soignait : « Mon mal, lui « dit-il, est incurable, je ne verrai pas le milieu de sep- « tembre, Priez Dieu pour moi; demandez-lui quejeme

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« soumette de bon cœur à sa sainte volonté. » Il continua depuis à s'expliquer de même sur l'époque de sa mort, et toujours avec un air de satisfaction qui disait assez qu'il ne mettait, nulle réserve à son sacrifice.

Cependant sa famille, justement alarmée de son état, et ne voyant plus de ressource dans la médecine humaine, résolut de recourir aux remèdes surnaturels ; elle s'adressa au prince de Hohenlohe, dont les prières avaient déjà opéré tant de guérisons miraculeuses. Le prince fixa un jour, et Charles se disposa à la sainte communion. Dans cette conjoncture, il s'étudia avant tout à se dégager de toute affection humaine pour la vie; mais Dieu, qui voulait augmenter ses mérites, se plut alors à multiplier les épreuves. Durant le saint sacrifice qu'on offrait pour lui, le malade ne sentit qu'une glaciale indifférence et une sécheresse apathique qui le désolaient au point de lui arracher des larmes amères. « Que mon cœur est « froid ! dit-il aux personnes qui étaient près de lui. Je «ne puis prier; je vous en conjure, priez Dieu pour « moi, demandez-lui qu'il daigne m'accorder ou la santé « ou une résignation parfaite. » Ce qu'il y eut de plus remarquable encore, c'est que ses deux frères, qui demandaient en ce moment avec toute la ferveur dont ils étaient capables la santé du malade, furent tous deux à la fois frappés de ces paroles : Nescitis qvid petatis. Vous ne savez ce que vous demandez, qu'on lisait dans l'évangile du jour, et que tous deux , sans s'être rien communiqué, les regardèrent comme un avertissement de ce qui devait arriver.

L'époque du sacrifice approchait insensiblement , et Charles s'y préparait avec un sincère abandon à la volonté divine, lorsqu'il lui survint une dernière épreuve plus capable encore que les précédentes d'affaiblir son courage et de déconcerter sa foi. Ce qui donna entrée à la tentation, ce fut un sentiment bien naturel, que Charles avait comprimé, mais qui n'était pas éteint dans son cœur. On sait que le caractère particulier de la phthisie pulmonaire est de laisser aux personnes qui en

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sont atteintes l'espérance de la guérison presque jusqu'au dernier soupir. Ainsi Charles, malgré sa résignation , n'avait entièrement renoncé ni à l'espoir de vivre ni à la pensée d'occuper un jour le poste honorable qui lui était destiné dans la magistrature. Sur ces entrefaites, arrive une lettre du ministère qui lui annonce sa nomination; malheureusement elle pénètre jusqu'à lui. A cette nouvelle, Charles oublie qu'il est sérieusement malade, et qu'il est condamné par les médecins; il se croit guéri, il se propose de partir sous deux jours pour la capitale. L'illusion était complète, l'ennemi du salut semblait l'avoir aveuglé. Il devint nécessaire de lui exposer, ou plutôt de lui rappeler son véritable état. La religion avait toujours eu sur lui un empire absolu; ce fut elle qui rompit le charme et dissipa le prestige; quelques mots suffirent. A l'instant l'esprit de ténèbres qui l'offusquait s'enfuit; la divine lumière reparut, et avec elle la paix que donne l'attente des biens éternels.

Pour se fortifier de plus en plus contre les terreurs involontaires de la mort, il demanda les derniers sacrements, et les reçut, le vendredi d3 septembre, avec la ferveur d'un prédestiné. Depuis ce moment, la paix dont il jouissait se changea pour lui en une joie ineffable. « Que je suis heureux! disait-il, que je meurs content! » Déjà il avait réglé ses dispositions testamentaires dans lesquelles sa piété et sa charité ne lui avaient permis d'oublier ni les pauvres, ni les églises, ni les communautés religieuses. Il lui restait à prendre congé de sa famille. Après avoir rempli ce dernier devoir et achevé de rompre ainsi les liens qui pouvaient lui faire aimer la vie, il parut ne plus tenir à rien de visible; renfermé dans un religieux silence, exclusivement occupé de son passage du temps à l'éternité, il ne conversa plus qu'avec Jésus et Marie dont les images étaient continuellement dans ses mains et sous ses yeux. Une personne, sa proche parente, ayant alors demandé à le voir : «Je suis « très-reconnaissant, dit-il, des marques d'attachement « qu'on veut bien me donner, mais qu'on ne me parle

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« plus de visite; je ne suis plus de ce monde, je ne dois « plus penser qu'à me rendre digne de paraître devant « Dieu. » Ce fut là en effet son unique occupation jusqu'au dernier soupir. Tout entier à Dieu, il lui offrait sans cesse le sacrifice de sa vie, l'unissait à celui de Jésus-Christ, et attendait le coup de la mort avec cette plénitude de patience et de résignation qui fait du chrétien soutirant la plus parfaite image du Dieu crucifié.

Le samedi soir commença l'agonie, qui se prolongea jusqu'au lendemain, mais qui ne fut pas pour lui ce qu'elle est pour tant d'autres, un temps de combats, d'angoisses et de terreurs quelquefois épouvantables. Le moribond passa la nuit dans un calme admirable, fruit de ses victoires et présage assuré du bonheur qui l'attendait. Vers six heures du matin, toute la famille se rassemble autour de son lit; on récite les prières des agonisants auxquelles il s'unit de tout son pouvoir. Il donne les plus touchantes marques d'amour de Dieu, et du prochain. Il n'a plus de parole, mais il exprime par (les gestes les sentiments qui l'animent; il serre d'une main déjà glacée celle des personnes qui l'entourent, et donne plus particulièrement ce signe d'affection à l'une d'entre elles qui tout récemment avait eu des torts réels envers lui. Il baise tendrement l'image de la sainte Vierge et presse le crucifix sur ses lèvres mourantes; il tire de son sein son scapulaire qui portait l'empreinte des sacrés Cœurs, prononce d'une voix éteinte les noms de Jésus, de Marie et de Joseph; enfin, tenant d'une main son crucifix, il soulève l'autre pour faire le signe de la croix; et c'est en formant ce dernier acte de foi, de confiance et d'amour, qu'il remet son âme à Dieu le 15 septembre, octave de la Nativité de celle qu'il avait toujours honorée comme sa patronne et chérie comme sa mère. Quelques moments après qu'il eut rendu le dernier soupir, on remarqua que sa figure, déjà empreinte du sceau de la mort, semblait s'animer d'une nouvelle vie; ses traits hâves et décomposés reprirent leur forme naturelle, et l'on vit avec une consolation toute rcli-

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gieuse se peindre sur son front un certain air de candeur et de sérénité qui avait quelque chose de céleste ; enfin, sa physionomie parut exprimer à tous les yeux l'image de la félicité.

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