PRIVILÈGES DES ANCIENS
gram apercevait le terrible chef, il lui présentait les armes en faisant le plus de bruit possible et laissait tomber la crosse de son fusil sur le pavé de la cour. Ce signal était répété par la sentinelle du poste, et tout objet de contrebande disparais-
" ». sait aussitôt, si faire se pouvait. Un matin, un quart d'heure après le réveil, en plein hiver, le colonel pénètre dans la cour Wagram en donnant
*4e'-rordre à l'élève de faction de rester Tarme au - bras. II arrive à la porte du poste, empêche la seconde sentinelle de bouger, et se trouve brusquement dans le corps de garde. Je commandais en l'absence du caporal, alors à la cuisine. Devant un poêle bourré de bois, rouge de feu, mitonnait dans une grande cruche de grès un alléchant vin
* .-/chaud avec citron, sucre .et cannelle. En apercevant le colonel, je n'ai que le temps de mettre mon bonnet de police sous mon bras gauche, de saisir la cruche de la njain droite et de la placer derrière mon dos, en la soutenant de mon mieux.
« Ça sent le vin chaud ici, s'écrie Baraguey, où est la cruche? — La voilà, mon colonel. » Et
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coucher dans votre lit. » Il ne fut pas puni. Il est mort devant Sébastopol de deux coups de feu.
C'est la seule fois, je crois, que le futur maréchal pardonna, à Saint-Cyr, une infraction à la discipline. Trente ans plus tard, je rappelai au camp de Boulogne cet épisode au maréchal; il ne Tavait pas oublié. C'était un homme d'esprit.
Voici comment nous nous y prenions pour obtenir du vin chaud. Après chaque repas, un des hommes de garde parcourait les tables du réfectoire, versant dans une grande cruche de grès tout ce qu'il trouvait de vin laissé par les élèves dans les bouteilles ou dans les timbales. Cela fait, un garçon, aide du cours de chimie, que nous nommions Tournesol^ nous fournissait, moyennant finances, sucre, citron, cannelle. La cruche étant au complet de ses ingrédients, nous faisions rougir au feu du poêle du poste la barre de fer recourbée qu'on appelle consigne, et nous la plongions dans le liquide.
Après trois ou quatre immersions de cette espèce, le vin était chaud et dégageait un goût de
fer à entêter le plus robuste. Si on nous avait servi un ragoût de cet acabit, nous eussions crié comme de beaux diables; mais depuis Adam et Eve, le fruit défendu est si bon !
Un mot. sur Tournesol. Le brigand, véritable et adroit Figaro, se faisait avec nous de jolis bénéfices. 11 nous fournissait tout ce que nous lui demandions, sans jamais s'inquiéter d'autre chose que du prix, sur lequel il ne plaisantait pas. Vous lui auriez demandé du vin de Tokay, il vous Teût apporté. Vins, liqueurs, il fabriquait tout lui- ' même dans son laboratoire; aussi le professeur de chimie se trouvait-il fort souvent au dépourvu et n'avait-il devant lui que des fioles vides ou des substances dont l'eau fraîche formait la base.
Comprend-on ce que le misérable Tournesol nous ingurgitait?...
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