LE PROFESSEUR
Je regus au mois de mars ma nomination de sous-lieutenant au 52* de ligne, avec ordre de le rejoindre dans une assez triste garnison du Midi.
Le colonel commandant alors ce rdgiment avait
la reputation trfes bien dtablie d'etre le chef le
plus d^sagr^able, le plus chien de Tarmee fran-
^aise. Le 52* m'offrait done peu d'attraits. Je rd-
solus de Teviter. Au lieu d'attendre la limite de
mon couge, je me dirigeai imm^diatement sur
Paris. Je descendis rue de Grenelle-Saint-Honord,
au vieil h6teldesQuatre-Fils-Aymon, dont je con-
naissais Taubergiste par la famille de mon ami
de la Barre. Je fus trouver le commandant Lia-
dieres, alors officier d'ordonnance du roi et tr6s
hien en cour. je lui racontai que mon intention etait de travailler pour dtre admis a TEcole d'etatmajor, s'il pouvait me faire obtenir Tautorisation de Tester a Paris jusqu'aux examens (mois d'aoQt). Liadieres, qui avait des obligations a mon pere, qui adorait mon frere et m'aimaitbeauc'oup,m'assura que rien ne lui etait plus facile et plus agr6able que de seconder mon projet. II me donna immddiatement une lettre pour son ami le colonel Naudet, premier aide de camp et chef de cabinet du marechal Soult, alors ministre de la guerre. Le* colonel, officier d'etat-major instruit et tres bon, me re^ut a merveille, envoya dans les bureaux I'ordre de m*exp6dier, au nom du ministre, un cong6 sans date, d'ecrire a mon regiment, le 52®, et il poussa I'obligeance jusqu'a m'assurer que je n'aurais a m'occuper de rien pour les demarches militaires. Je fus remercier Liadieres. Ce dernier m'engagea a prendre un maitre pour diriger mes travaux et me donna une lettre que je portai immediatement a M. Gudrard, professeur des princes d*Orleans, alors connu k la cour du
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roi et dans I'armee entiere sous le nom unique du professeuVy comme si lui seul dOt 6tre en possession de ce titre.
Rien de bon, d'excellent, de charmant comme le professeur, II avait resolu le probl^me de rendre agreable et presque poetique Tetude si aride des mathematiques speciales. Ce qu'ii a fait recevoir de jeunes gens aux ecoies militaires n'est pas croyable. Tous sont rest^s ses amis, a commencer par les fils du roi Louis-Philippe.
— Liadieres vous recommande a moi, me ditil apres avoir lu la lettre. Je me charge volontiers de vous faireadmettre. fites-vous fort ? — Pas trop.
— Voulez-vous passer au tableau. II m'introduisit dans la salle d'etude. Je pris de la craie et repondis de mon mieux devant quelques Aleves alors r^unis et auxquels il faisait le cours interrompu par moi. En voyant mon air ddcide, le professeur avait souri et me dit apres un court examen :
— Vous n'en savez pas bien long. — Parbleii, monsieur, r^pondis-je, si j'en savais long, je ne
demanderais pas k prendre des lemons. — Ah !
c'est juste s'ecria le professeur. Une question encore. £tes-vous d^cid6 k travailler? — Sans doute, sans cela pourquoi viendrais-je vous ennuyer? — Aliens, vous avez reponse k tout. Nous nous mettrons k I'ouvrage des demain. — A men tour, monsieur, k vous faire une question. — Faites, mais appelez-moi professeur. Je le menai dans un coin de la salle d'^tude. — La bourse d'un sous-lieutenant n'est pas lourde, lui dis-je, professeur. — je le sais, mon jeune ami ; vous me donnerez ce que vous pourrez, rien si vous nc pouvez pas, vous me plaisez trop pour que je vous abandonne.
Tout^tantainsi convenu avec Texcellent homme, je me mis serieusement a Tetude. Je fis quelques progr&s assez rapides, gr^ce k Thabile et patient enseignement du savant professeur. Je m'etais log^ dans une petite chambre de la rue Git-le-Coeur, rue dans laquelle habitait Gu6rard, au n"^ lo, chez uo professeur d'histoire nomm^ Martin. Je n'avaisque deux pas k faire pour etre en classe. Bient6t deux
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jeuoes officiers de cavalerie et un 61dve de ma promotion, attires par moi, vinrent 6galement^tudier chez le professeur. L'un etait M. Pourcet, qui, sorti un des premiers de sa promotion de l'£cole d*etatmajor, est aujourd'hui general de division ; Tautre, le fils du general d'artillerie baron Bon de Lignim, qui est mort capitaine, professeur d'6quitation k rficole d'application d'etat-major ; Tdleve de Saint- Cyr etait mon ami de la Barre. • Panxii les autres eleves de Gu^rard, mais *etudiant pas pour Tdtatmajor,se trouvaitunaimable gar<;on, M. de Portalis, qui est aujourd'hui conseiller maitre k la Gourdes comptes, ou je I'ai retrouv6 et un des doyens, et Gharles Bocher.
Au bout de trois mois et k Tapproche des examens, le professeur me defendit de travailler avec taot d'ardeur et m'ordonna d*aller au th^^tre, de me distraire; il craignait que je ne finisse par tomber malade. Enfin arriva le moment critique : les vingt premiers de Saint-Gyr et quinze officiers de divers corps, parmi lesquels j*6tais, concoururent pour les
vingt-deux places de r£cole.
Je fus r^^u le vingt et unieme ou avant-demier, et ckicore grace h mon brillant examen sur Thistoire et A la facility avec laquelie je redigeai la question d*art militaire qui nous fut donnee. Pourcet, de Lignim, de la Barre, furent egalement admis. Parmi nos juges, heureusement pourmoi, oncomptait le colonel d*6tat-niajor Marnier, chef d'etatmajor du general Pajol, commandant Paris et la r® division. Marnier avait d^but^ k Bourges, en 1804, a Tetat-major du colonel du Casse, mon pere, alors chef d*etat-major du general Lepic. II me prot^gea de tout son pouvoir et je crois bien que je lui dois un peu de mon admission. Un autre colonel me fut egalement favorable, M. Reveu^qui devintg^n^ralde division; je parlerai de lui plus loin.'
Gelui qui a mis sa premiere robe d'avocat, qui a coiffe sa premiere toque de magistrat, qui a palpe sa premiere epaulette d'officier, me comprendra quand je lui dirai le bonheur que nous eumes, les^trois Guerard et moi, k nous insdrer dans notre tunique d'etat-major, tellement serree que nous ne