‹ Souvenirs de Saint Cyr et de l'École d'État-MajorChapitre 3 sur 37 · LE PETIT BOIS · texte numérisé non relu

LE PETIT BOIS

C'etait au petit bois, mesdemoiselles,

Que vous jouiez pendant Tete.

Cest 1^ que vous veniez ouvrir vos jeunes ailes Impatientes de I'air et de la liberty.

8AINT-CTR

, Panvres oiseaux captifs, plaiatives tourterelles,

C'est \k que vous-avez chantt; C'esC \k que renaissait la gall£ de voire Age ; Qtt'un soutire du cie!, sur tos jolies mioois, Desceadait rayonnant h travers le feuillage. ■ C'etait au petit bois.

LJi de vos 16vres virginales Partaleut, timides, jusqu'aui cleuz, Comme un zfpbir baigni de senteurs matinales Ces Bouplrs inconnus, soupirs mystfrieui, Les premiers ou Totre ame, Qui s'etait fait sentir enfant, Ait senti battre un cceur de femme Dans sa poitrine en s'fiveillant.

Et c'est au petit bois, quand I'ennui nous dfvore Et quand les murs de la pcison Nous paraissent plus hauls encore, Que Qous veaons cbercher un plus large horizon . Nous y venons goilter la fraicheur de I'aurore,

Humide encore sur le gazon.

11 n'est qu'une r'etraite oii I'ai^e rcpos^e Vive de souvenirs et d'espoir k la fois.

Oil le ciel sur le cceur nous verse la ros^e, Et c'est au petit bois.

MES SOUVEBTIRS DE 1 83 2 A 1 834 -^ LES BRIMADES — ELLES CESSENT EN 1 866 PAR l'aDRESSE DU G^KERAL DE GONDRECOURT — AVANTAGES QU'aVAIENT SUR LES AUTRES ELEVES LES JEUNES GENS VENANT DE LA TL^CHE ,— LES FANATIQUES.

J'entrai i Saint-Cyr au commencement de novembre 1832, sortant de la Flfeche. L'ficole sp6ciale militaire 6tail alors command^e par un excellent homme, le g6n6ra\ du g6nie baron de Richemont, dont le second, un colonel de meme arme, nomme Cooche, avait le caractere ^galement d'une 'grande bienveillance. Ces deux chefs se montraient d'une bont^, d'une douceur, peut-6tre un' peu trop accentudes pour des jeunes gens pleins de sfeve de I'^ge des Aleves de Saint-Cyr; aussi r£cole ^tait-elle assez mal tenue. Les etudes faibles, la discipline rel&chee.

Alors aussi r^gnait despotiquement une coutume bfite, parfois cruelle, connue sous le nom de brintade. Les 61ftves ayaot pass6 une annSe dans I'^tablissement s'intitulaieot anciens, et faisaient subir des vexations abrutissantes, pendant un temps plus ou moins long, k leurs nouveaux camarades, qu'ils nommaient des recrues, des melons et aussi des volatlles. Ce dernier nom venait sans doute de ce que, h. cette ^poque, r^cole ou college de la Fl^che (pays des volailles) fournissait le plus fort contingent & Saint- Cyr.

Malheur k I'infortun^ nouveltemeDt admis, qui arrivait de sa province, d'aupr^s de sa famille, ne connaissant pas un ancien, et tombait k I'^cole sans protecteur. On lui donnait d'office an parrain, UD fr^re d'armes, ce que le marin appelle sou matelot, ce que jadis, lorsqu'ils couchaient deux, le troupier nommait son camarade de lit.

Quelquefois I'ancieu, dfsigni d'office, s'inqui^tait peu de soustraire son consent aux brimades, et alors ce dernier subissait tes vexations les

plus inou'ies, dont rien ne pouvait le preserver. En vain quelques jeunes gens robustes, fiers, essayaient-ils d'opposer de la resistance. lis 6taient toujours contraints de c^der a la force brutale, et cela quelquefois sous peine de la vie. En effet, le dernier acte de cette espece de folie ayant nom brimade dtait de jeter le recalcitrant dans Tangle d'un mur, d'une porte, et de lui donner une presse. La victime n'echappait pas toujours k cet odieux supplice. Un de mes anciens avait provoqu6 une presse contre un des conscrits de ma promotion. Ce dernier et malheureux jeune homme eut la poitrine enfoncde avant que les adjudants aient pu intervenir. II en mourut. L'ancien fut inconsolable. Pendant toute sa carriere, qui fut brillante, il eut un caractere morne, taciturne. L'ombre de sa victime semblait le poursuivre en tons lieux. Ces brimades faisaient naitre parfois entre anciens et conscrits des haines qui, a la sortie de Tficole, se traduisaient par un appel I'ep^e k la main, sur le terrain.

Un autre dl^ve de ma promotion, le comte de T. . . ,

l8 ■ SAINT-CYR.

aujourd'hui s^nateur, brim^ par un ancien, nomm^ P.,., rencontre ce dernier k Paris, trois ann^es aprfesleur sortie de I'ficole. Sans rancune il I'aborde ct lui tend la main; I'ancien lui rappelle qu'il I'a brimd h Saint-Cyr et I'insulte. DeT... et de P... ■ vont se battre au pistolet. P.,., I'ollenseur, tombe. mort d'une balle au front. Cette fois, au moios, le

" sort avait ^t^ juste.

Bien longtemps encore aprfes mon passage au special Bahui, r^gna despotiquement cette coutumeabsurde;3ucun commandant del'ficolen'avait. pu la d^raciner; elle le fut, enfin, par I'adresse et la fermete d'un de mes camarades de promotion,

.le general de cavalerie de Gondrecourt, place i ia tete de Saint-Cyr en 1866.

Get aimable et spirituel officier general, auteur de romans militaires et autres des plus amusants, fort aim^ k I'Ecole, ayant eu I'idSe de faire appel aux sentiments de bonne camaraderie d'une promotion d'anciens, arriva i obtenir de cette promotion de nepas molester ou brimer ses recrues. II rendu, selon nous, un grand service k r£cole et i

rarm^e, en faisant disparaitre ce sot usage, qui a 6t6 abandonn'6 dfes lors.

Ce n'est pas sans dtonnement que nousavons lu, dans un quvrage des plusamusants, publi6en i860, sur Sainl-Cyr, et intitule /e Ba/^M/, une sorte d'apologie de la britnade. On yoit bien que Tauteur n'a pas connu ce genre de supplice. II s'inscrit en faux; contre la presse donnde aux recalcitrants et qui coflta la vie at un jeune saint-cyrien. Nous pourrions* nommer la victime; mais il faudrait aussi nommer celui qui provoqua cette presse et qui, parvenu aux preiniers grades de la hi^rarchie, est mort glorieusement au champ d'honneur.

.Ces sottes vexations ne s'arretaient nulle part.

Au refectoire, servait-on un plat .de haricots, legumes d6nomm6s musiciens par les uns, bourrecoquins -par les autres,.rancien disait aussit6t au consent qu'il voulait brlmer : — AUonsl monsieur, prenez votre 6pinglette et rassasiez-vous de ces musiciens J que, dans sa munificence, vous octroiele gouvernement. — Alors le consent 6tait obligd de detacher r^pinglette qui lui servait ad^boucherla

lumi^re de son fusil et de manger ses haricots en les enfilant ud A un dans la brochette peodue k son uniforme.

Ces bnmadcs n'6taient pas 'pr6cis6ment spirituelles, comme celles que les anciens font subir k leurs oouveaux camarades k I'Ecole Polytechnique, et qui, d'ailleurs, ne durent qu'un iastant.

Donnons-en quelques exemples.

A Saint-Cyr, tout consent devait porter son bonnet de police bien perpendiculairement sur la tSte ; I'ancien seul avaJt le droit de rincliner sur le front. A chaque instant un ancten s'approchait d'un consent avec un fil k plomb sous pr^textede constater que le plan du bonnet tombait bien verticalement; parfois il se permettaitdejeter parterre la coiffure de son camarade, qui, dtsaJt-il, n'^tait pas perpendiculaire.

Souvent, la nuit, deux ou trois anciens se levaient k petit bruit, entouraient le lit d'un consent etlui donnaient une omelette, c'est-A-dire jetaJent par terre matelas, couverture, draps et dl6ve. D'autres fois ils faisaient lever un ou plusieurs conscrits et

les forijaient soit k sauter pour Tofficier, 5oit h d6crocher ieur fusil du ratelier et ^ faire autour du dortoir la patrouille, en chemise.

Lejour, on faisait repeter sans cesse pendant toute-une recreation son nom et son numdro matricule a V6\tve qu*on voulait brimer.. Nous n'en finirions pas si nous voulions dnumerertoutes les sottes inventions imaginees par les brimeurs, de mon temps.

Quant k moi, je fus peu tourmentd par mes anciens, attendu qu'en ma quality deflechoiS j'avais dans ma promotion beaucoup d'amis qui me protegeaient. Un autre avantage que nous autres, Aleves de la Fleche, nous retirions et retirons encore de nptre education militaire premiere, c'estdeconnaitre tous assez bien le maniement du fusil et m6me les.6coles du soldat et du peloton, instruction primitive a laquelle on attachait alors, etl'on attache encore aujourd*hui, je presume, unerdelle importance. Et puis nous 6tions rompus k la discipline, k Tordre, a la fatigue. Or, de mon temps, rdeve de Saint-Cyr discipline, astiquant bien, ap-

prenant avec soin sa theorie, s'il avail I'adresse d'^cbapperaux putiitions journalieres qu'on nous prodiguait avec la plus incroyable et la plus ridicule facility, etait stir de sortir dans un bon rang de I'Ecole, au bout de ses deux anndes d'6tude, n'edt-il qu'une intelligence mediocre, Je pourrais citer d'anciens camarades de men 6poque, aujourd'hui ayant dans I'arm^e les positions les plus ^levies, et dont le principal m^rite, & Saint-Cyr, dtait d'etre ce que nous appelions dtsfanatiques, c'est-&-dire faisant bien I'exercice et tenant leurs armes etjeurs effets dans un ^tat de propret^ remarquable.

l'eXISTENCE JOURNALIERE a SAINT-CYR — LE REYEIL — l'aSTIQUAGE — LE LA VOIR — LE DEJEUNER — LES COURS — LE DINER — LA RECREATION — LE PELOTON DE PUNITION — l'eXERCICE — ANECDOTE — LE LIEUTENANT-COLONEL VIENOT — ANECDOTE.

Je vais donner une id6e de la vie que nous menions alors k Saint-Cyr.

Le matin, k cinq heures precises, 616- comme hiver, k quatre heures et demie, le dimanche, le tambour passait au pied de nos lits en battant la Diane, et nous rdveillait en sursaut, comme a la Fl^che.

L'adjudant de service, sortant d'une chambrette(i) situde a Textrdmite de chaque dortoir,

(i) Cette chambrette ou couchait l'adjudant avait re^u le nom de Casauba (Case au Bas) depuis la prise d'Al-

a6 SAINT-CYR

inscrivait impitoyablement sur soQ calcpin, pour le peloton de punition, tout ^Iftve n'ayant pas saut^ a bas de son lit et d^couvert sa couche au premier coup de baguette. Chacun devait alors brosser ses babits^ cirer ses souliers, faire sod lit avec soio et a I'ordonnance, arranger avec sym^trie la case destines a recevoir Ins effets noo employes, eofermer dans la boite en bois noir, ou bahut, plac^e k la tftte du lit les brosses, chiffons, etc.

On avail une petite demi-heure pour vaquer k ces premiers soins. Alors, k ud coup de baguette, chacun, astiqud, boutonni, guStr^, gagnait sod rang au milieu du dortoir et dtait soumis k une premiere, minutieuse et s^vire inspection de I'adjudant, I,a moindre tache, une mouchcture sur la chaussure entrainait in^vitablement la punition

ger, parce que I'adjudant ttait ce que Ton appelait jadis dans I'armie un bas officief;et comme ces braves gens se montraient, ^ar ordre, sivires et mfime souvent durs envers les flcves, its en etajent, en giuttaX, d€testes, et ces derniers ne les d^signaienl que sous le nom peu ilattGur de Bas.

Ciaq,heures du matiii. — Le r^veil. .

EXISTENCE JOURNALlfeRE 29

du peloton, aussi bien qu'une d^chirure, un bouton tenant mal, ou astiqud imparfaitement.

On descendait ensuite sous le grand peristyle, au lavoir d'ou I'eau pure coulait k la fois de trente robinets. La se tenaient le capitaine de semaine et presque toujours le lieutenant-colonel Vienot, vieux soldat auquel nous consacrerons plus loin quelques lignes.

Apres les fraiches ablutions faites k tour de rdle, on entrait dans les amphitheatres, dont on sortait k huit heures, ayant employ^ deux heures salon le tableau journalier. A Tetude du matin suec^dait la r^crdation du ddjeuner. Chacun recevait, dans la cour intdrieure dite de Wagram, un excellent petit pain blanc, frais, ddnommd, je ne sais pourquoi, par les Aleves, giraffe. Ceux qui avaient pu, malgrd la defense, cacherunmorceau de viande apportd du souper de la veille, ce qu'on appelait, je ne sais non plus pourquoi, /aire cornard^ dejeOnaient fort bien avec addition de Teau fraichc de la fontaine, k discretion. Le dimanche nous recevions chacun un verre de bon vin rouge.

30 SAINT-CYB

Au dejeuner succidaient, jusqu'^ midi, les cours etles etudes. On entrait dans les salies en rang, on en sortait de mSme, sous le commandement d'un ^l^ve, le sergent-major de semaine, d^sigo^ k tour de r6Ie; on marcbait au son du tambour.

Le sergent-major de raa compagnie 6tait alors UQ vigoureux gar^on, devenu un brillant gia6ra\ de division, s^nateur, grand-ofticier, mort r6cemment, M. Letellier-Valaz^, neveu du giindral du g6nie de ce nom, sous le premier Empire.

Le diner 6tait copieu* et convenable. Une soupe, un plat de viandc, un plat de legumes, du vin coup^ d'eau h discretion, une bouteille de vin pur pour quatre 616ves. Le souper 6tait £galement copieusement servi ; la soupe 6tait en moins. Ceia ne nous emp&chait pas de nous plaindre de la nourriture; naturetlement. Apr^s le diner, ricrtatibn.

Les ^Ifrres punis se rendaient k la salle d'ar- mes, d£crochaient au ritelier un lourd fusil noir, , bronzi, se pla^aicot sur un rang, au port d'armes, ' non pas au port d'armes actuel, la sous-garde I

Page 1