‹ Souvenirs de Saint Cyr et de l'École d'État-MajorChapitre 30 sur 37 · TONNEAU · texte numérisé non relu

TONNEAU

Pendant la seconde ann^e de mon sejour a I'Ecole d'^tat-njajor, la Barre et moi nous eflmes chacun notre chambre. Celle de la Barre donnait sur la rue, elle 6tait au premier ^tage, ses fen6tres etaient k peine 61ev6es de 6 a 7 metres au-dessus du sol. Comme nous ne pouvions obtenir de permission de la nuit ; qu'il nous fallait rentrer chaque soir k Tficole a onze heures, tout au plus k minuit avec une autorisation speciale ; comme nous 6tions jeunes et que nous avions un desir immod6r6 de prendre part aux bals de TOp^ra, k cette epoque en grande vogue, Je projet fut dsxkXi de decamper la huit par sa fen^tre, au moyen d'une echelle de corde que nous fabriqudmes assez

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habilement et cach^mes sous ses matelas. A plusieurs reprises nous usdmes de ce proc^dd pour nous affranchir des lots de l'£cole. Vers minuit, lorsque tout paraissait calme dans la rue de Crenelle, lorsque la lune ne pouvait nous trahir, nous ddcampions k petit bruit, sans tambour ni trompette, nous, et bien d'autres de nos camarades, puis un ami qui ne voulait pas nous imiter, repliait Techelle, la rentrait, couchait dans le lit de la Barre et nous la rejettait le matin, •avant I'aurore, au signal que nous lui donnions de la rue.

Le mardi gras, il m'arriva une aventure qui faillit nous perdre et eventer la meche. Nous avions ddcamp^s par la bienheureuse fenetre, de la Barre deguisd en debardeur, moi alors petit et fort mince, revetu d'un domino noir, qui me donnait Taspect d'une jeune femme.

Nous rest^mes de minuit k quatre heures au bal de TOpdra et nous allions, apr^s un galop infernal dans lequgl nous bousculions tous les couples, prendre un fiacre pour revenir k Tficole, lorsque j'apercjus un de nos camarades de Saint-

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Cyr, le comte de C... depuis prefet, fort joli gar- (;on et tres coureur. — Parbleu, dis-je i mon ami, il serait plaisant de me faire donner k souper par cefatde C... Je vais I'agacer et il se croira en bonne fortune. Quel malheur que tu ne puisse egalement passer pour une femme. Je commen<;ais

aussitdt mes lutineries ; de C... mordit k Thame^on

et je n'eus pas grand effort a faire pour qu'il me mendt souper ; mais le gaillard voulait un cabinet particulier ; je refusal pretextant de ma vertu, de mon titre de femme du monde marine, venue au bal 4 rinsu de mon 6poux, dans I'espoir de le rencontrer, lui de C..., le monstre pour lequel on avait de la bienveiilance. Je voulais bien accepter une aile de perdreaux ou de volaille, un verre de vin de Champagne au buffet, sans oter mon masque et en lui promettant, s*il ^tait sage, qu*il serait recompense. Je lui parlai de plusieurs personnes dans les maisons desquelles je savais qu'il allait, et ou, disais-je, je Tavais rencontrd. Enfin, je lui declarai que je me ferais connaitre k lui, le samedi suivant dans une soiree d*Italiens chez la comtesse

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deV... < Maisje n'y suis pas engage, me dit-il. — Vous le serez d6s demain, je serai sur le troisi6me banc, en vous voyant, je placerai mon 6ventail sur ma joue droite. A ce signe vous me recoonaitrez et viendrez me faire votre cour. Mon mari doit partir dans deux jours, pour un mois. * II va & sa terre en Bretagne ». Mon camarade, ravi, accepta toutes ces propositions^ nous fit servir pour nous deux, au buffet, un excellent petit souper fin que j'absorbais en sou levant la barbe de mon masque, et me quitta vers cinq heures en me serrant la main et en me faisant les ddclarations les plus brOlantes. De la Barre, qui ne nous avait pas perdus de vue, vint me rejoindre riant comme un fou et me pressant de partir, mais moi, alleche par mon facile triomphe et apercevant sur unc banquette un de nos colonels d*6tat-major, M. R.m depuis gdn^ral de division, encore jeune et que Ton disait fort galant, je d^clarai ^ la Barre que je voulais ajouter cette conqudte ^ celle de C- Sans ^couter les. sages remontrances de mon ami, je m'approchai du colonel, j'entamai avec lui noe |

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conversation demi-l^g^re, je me laissai prendre la laille et conduire au foyer. J'eus riofamie de don- Der par derriere des coups de pieds k tous les groupes que nous rencoatrions, eo sorte que le pauvre colonel, qui chercfaait k me proWger, recevaitmaintes bourrades. Je daignai accepter des glaces, mais bientOt j'aper^us la Barre me mon- Itant I'horloge et me faisant des gestes d^sesp^r^s. Je voulus prendre congi du galant colonel. 11 d^dara qu'il ne me quitterait pas et me ram^nerail Chez moi. Bref, pour m'en debarrasser, je fus contraint de m'engager sur I'faonneur i lui ^crire le lendemain pour lui faire savoir qui j'dtais. Enfin, moncamarade, deux aulres officiers venus avec nous, et moi, nous pQmes quitter le bal. A ciuq heures trois quarts nous 6tions au pied de 1'^chelle. Nous grimpdmes lestement, dtames nos costumes i la hdte et rev£times nos uniformes pour aller au manege.

11 6tait temps, le tambour avail battu la diane, IDS camarades descendaient dans la cour pour 'appel du matin. Cinq minutes plus tard, nous

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6tions perdus. Nous partimes pour le manege, je n'avais pas pu 6ter mon corset tout bourre de coton, j'^touffais. II pleuvait. Je montai a cheval sans le moindre enthousiasme. Mon coursier oon fougueux et moi nous dormions Tun portant Tautre. Apr6s la seance, de la Barre voulut que nous allassions chez de C... qui demeurait pres du mabege Chopin. Nous eQmes alors le plaisir d'entendrenotre jeune fat encore au lit nous raconter, dans tous ses details et en les amplifiant, ses succ6s de la nuit. Une seule chose Tavait un peu mis sur Tceil, sa conqu6te mangeait fort et buvait ferme pour une femme du monde.

NouS d^cidames en sortant de chez de C... que nous le ferions engager chez la comtesse de V... par son frere, un de nos amis, au concert des Italiens qu'elle devait donner, et que 1^, je me devoilerais k I'avantageux sous-lieutenant. J'ecrivis aussi au colonel auquel 'avjais engagd ma parole d'honneur.

De C... ne se f^cha pas ; j'eus de la. peine ^ ie d^sabuser. Quant au bon colonel^ il rit de Tayen-

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