LE MENU ET LES INVITES
Le jour de la ripaille et de la gogaille était arrivé.
Je me souvins à temps que Marguerite de Valois, répudiée par Henri IV, avait habité mon donjon comme une simple Schannarde. Pour la vraisemblance historique, il me fallait son fantôme, ou mieux encore, sa représentation en chair et en os. Dès la veille en sortant de TateUer Boudin, situé rue Saint-André-des Arts, j'étais entré en pourparler avec la jeune modèle qui venait de poserdevant les élèves, et que j'avais suivi dans la rue.
— Eh! mais la petite, vousressemblezterriblement à la reine Margot.
— Monsieur je ne vous dis pas d'injure....
— Moi non plus.
— Vous avez des mots que je ne comprends pas Quelle est cette reine? Vous la connaissez?
— Tiens parbleu, je la vois souvent à l'Opéra, elle ne manque pas une représentation des Huguenots ; c'est comme à l'Opéra-Gomique quand on joue le Pré- aux -Clercs.
— Oh ! dites donc, elle doit aller aux premières loges et de face encore.
— C'est bien mieux : on la met sur la scène avec tous ses costumes. Vous voyez donc que je la connais, et que quand je vous dis que vous lui ressemblez Et puis ce n'est pas tout ça : venez demain
chez moi vers quatre heures, ce sera comme une séance de pose ; seulement on dînera.
Alice accepta et fut exact. Nous cherchâmes pour l'habiller quelques frusques dans ma collection, car espérant que je deviendrai un jourpeintre d'histoire, j'avais acheté à la rotonde du Temple quantité d'oripeaux de théâtre, tels que manteaux de velours, corsages de satin, coiffures avec et sans plumes, armes, plaques et bijoux « contrôlés par la monnaie
d'Angleterre avec un clou, » etc Le tout était
froissé, faussé, fripé par un long usage sur le dos des comédiens de province et de Paris..
Nous trouvâmes ensemble parmi ces nippes de
quoi fabriquer à Alice le costume de son rôle. Elle revêtit notammentma fameuse jupe bleu célesteparsemée d'étoiles d'argent à défaut de fleurs de lys et dont Murger a parlé avec tant d'admiration dans son livre. Rien ne manquait au modèle pas même la couronne royale, car j'en possédais plusieurs au choix des personnes.
Pour compléter cette naïve illusion, il me fallait un page ; je l'avais dans la personne grêle de mon rapin Jean (je veux dire Jehan) ; un caleçon qu'il revêtit en guise de maillot avait été passé au bleu sur une jambe, tandis que sur l'autre, nous avions tracé de grandes raies à la laque garance. Sa chemise bouffante était à peine retenue par une ceinture de cuir jaune, à laquelle pendait un couteau à palette simulant le poignard ; sur sa poitrine mon blason improvisé et peint pour la circonstance. En voici la description héraldique : « Mi-parti de gueules et d'azur, deux pipes d'argent en sautoir et une chope d'or sans faux col. »
Que de travail pour un célibataire dont le ménage est mal outillé. Cependant tout allait bien. Berger surveillait le chat qui sautait comme un acrobate dans la casserole. Le petit gargotier d'en face venait de m'envoyer ce que je lui avais demandé : soit une tête de veau, et je me souviens encore aujourd'hui de l'effroi qu'elle me causa lorsque le garçon l'apporta sur un plat. Dans monhallucina-
tion qui ne dura qu'un instant, je crus voir apparaître la face, l'horrible face du bourgeois dontj'avais fait le portrait la semaine précédente Mais la vision s'évanouit lorsque je réfléchis que les coupeur de poils de lapin étaient bien rarement guillotinés. (Je ne sais, ma foi, pas pourquoi 1)
Sous le tablier de la cheminée se trouvaient rangés, comme des gardes nationaux qui s'appliquent, une douzaine de litres rouges et blancs ; plus trois ou quatre bouteilles bordelaises de derrière ou de devant les fagots, je ne sais au juste.
Les hors-d'œuvres n'avaient pas été oubliés. Quant à la pièce principale du dessert, elle se composait d'une assiette des quatre mendiants (qui, à vrai dire, n'étaient que trois pour expliquer la grande et humanitaire idée de l'extinction du paupérisme.)
Je m'étais procuré aussi une carafe commune à large goulot évasé, dans laquelle tournaillaient quelques poissons rouges de Gypris ; à cette fin qu'on n'eut pas l'envie de boire l'eau claire nécessaire à leur existence. C'était en même temps un surtout de table qui réjouissait l'œil.
Je fis une liste des invités queje remis au page, en le postant sur le palier avec ordre d'annoncer. Mon Erard de 1782 était tout grand ouvert, afin que chacun d'eux jouait de son entrée en musique, suivant îe cérémonial des cours. Jehan ne tarda pas à crier: (( M. Oanidel, chirurgien - major de la marine
Suisse à bord da paquebot Le Gruyère. Vitaliste distingué....»
Immédiatement, je fis sonner une barcarolle à vapeur suivi du ranz des Vaches. Berger donna un retentissant coup de sa cuillère en bois sur la paroi externe d'une casserole. Il oubliait pour un jour sa rancune d'organicien contre les vitalistes ; toutes querelles d'école n'ayant pas de raison d'être en la circonstance.
Jehan annonça : « M. Murger, poète et inventeur des adjectifs lumineux ! »....
Connaissant ses goûts musicaux, de mon mieux j'attaquai le commencement du septuor des H ugue- 7iots. 11 entra la main sur le pommeau de sa canne tenu comme une épée, la tira en faisant un salut chevaleresque et en accompagnant l'épinette de la voix et du geste. Je vis avec plaisir qu'il était à son aise chez moi en dépit de sa timidité naturelle. La reine Margot, assise modestement au fond de la chambre, n'avait pas Tair de se trouver en pays de connaissance dans la musique de Meyerbeer.
Le page voiciféra : u M. Lazare de la Fourchette, peintre aphone cherchant sa voie »... Lazare entra, et son premier mouvement fut d'aller s'incliner très bas devant la reine. Je jouai Plaisir tV amour.
Nouvelle annonce sur le palier, annonce double : « M. Jules Rozier, dit Cadmium, paysagiste en cham-
bre, école du feuille ; accompagné de M. Pifremann, ditTête-de-Grenouille »...
L'épinette fît entendre une pastorale suivi d'une chanson dont les frères Blsson et autres rapins avaient l'habitude de faire une sceaux oreilles de Pifremann. (de son vrai nom Marie de Launay).
Tout mon monde était arrivé.
— A table !
— Oh ! oui ! dit la reine Margot, car moi j'ai soif!