MURGER BUVEUR DE CAFÉ
On venait de frappera la porte. Je répondis:
— Entrez !.... La clé tourna ; on nous entermait.
— Encore un distrait ou un hésitant, me dit Berger.
— A gauche! criai-je. Enfin laporte s'ouvrit, Murger entra le chapeau à la main.
— Avant toutes choses, lui dis-je, ne prenez pas la profession de voleur, elle est mal vue, et puis vous ne savez pas travailler les portes.
— Ma foi, vous avez raison ; souvent il m'arrive de ne pouvoir pénétrer chez moi ; tantôt je suis sorti laissant la clé en dedans ; tantôt cette maudite clé,
jalouse de ma pipe,seboarre de tabac dans ma poche. Alors, pour la dégager, je me vois contraint d'aller emprunter une aiguille à tricoter à ma concierge ; et quelque fois elle dort prétextant qu'il est trois heures du matin. Comme adresse des mains, il n'en faut donc pas parler, je ne suis bon qu'à faire un plumitif ; et encore quelle écriture que la mienne !
— Je crois, reprit le docteur, que la postérité ne s'inquiète guère de la façon dont Homère et Virgile traçaient leurs œuvres au point de vue calligraphique.
— C'est vrai, dit Murger, et s'adressant à moi : Vous avez eu la bonté de m'inviter à dîner il y a quinze jours, lors de notre rencontre chez Léon Noël ; par lettre hier vous me l'avez rappelé. Vous auriez pu vous en dispenser ; j'avais pris note du jour et de l'heure, malgré ma nature distraite, jamais je ne manque une occasion de m'amuser en si bonne compagnie ; trop heureux de la saisir au vol, en dépit de ma maladresse... de voleur.
Je m'inclinais tout en riant de sa dernière phrase.
— Mais, reprit-il, je ne pouvais m'asseoir à votre table, sans préalablement vous rendre une visite, et puis il se pourrait que j'oubhassecelle de digestion; je ne suis pas du monde où ces formes sont indispensables.
— Halte-là, croyez-vous donc en venant chez moi,
Schnnnard-sauvage 1" du nom, avoir à obéir au programme de vie que se sont fait les oisifs? Vous vous trompiez, mon cher; demandez-le plutôt à nos amis communs u Les buveurs d'eau ». Sur ce, fumons une pipe et parlons d'autres choses Voyez
pourtant comme laconversation nous entraine : vous êtes ici depuis un quart d'heure, et je ne vous ai pas présenté l'un à l'autre.... Monsieur Berger, médecin
légiste remarquable qui, tout à l'heure encore
mais passons, Monsieur Henri Murger, poète tragique et futur Académicien.
— Ah ! monsieur est médecin? dit Murger; si je profitais du hasard de notre rencontre pour vous demander un quart de consultation.
— Une entière si vous voulez ? répondit Berger.
— Permettez, je sais que généralement les docteurs n'aiment pas parler médecine en dehors des heures qu'ils consacrent à ce laborieux travail ; et si l'on n'a pas la chance d'avoir pour ami celui avec qui on cause, on devient indiscret pourne pas dire plus.
— Ici n'est pas le cas ; parlez, parlez.
— Eh bien, depuis quelque temps, je perds appétit et vigueur; je deviens lâche de corps sinon d'esprit ;ai-je une course pressée, naturellement je marche vite ; aussitôt je suis essouflé, et mes jambes me refusent le service. Du reste, j'y ai observé depuis quelques temps de petites taches ni rouges ni bleues, autant dire violettes.
— Ne présentent-elles pas l'apparence d'un pinçon ? demanda Berger.
— Justement.
— Vous devez prendre beaucoup d'excitants, demanda le docteur en examinant les jambes du malade.
— Très peu, de temps en temps un petit verre, quand je dîne chez un ami; mais comme je ne suis pas l'homme des longs desserts, il est rare que je réitère. Quant au café, ah dam I j'en suis goulu et peut-être ne mourrai-je que décela. Trois ou quatre tasses se suivant ne me font pas peur. Impossible à moi de travailler sans cela.
— C'est trop.
— Mais la nuit.... pour que les idées me viennent ?
— Prenez- en donc, puisque vou6 y êtes décidé.
— Oui, mais si j'en prends, vous dites que je tomberai malade.
— Evidemment, vous gagnerez le purpura
Alors il n'en faut pas prendre.
— Cependant Voltaire qui en usait, a déclaré que c'était un poison lent, puisqu'à l'âgede quatre-vingts ans il n'en était pas mort.
— Prenez-en, prenez-en Nous continuerions
jusqu'à demain le dialogue de Rondibilis et de Panurge, celui-là étant venu consulter celui-ci pour savoir s'il devait se marier.
En effet quelque temps après Murgereutune grave atteinte de la maladie que lui avait prédite Berger ; ce fut au point que son cas étant considéré comme rare par la science, il fut étudié de très près et à titre de curiosité pathologique à l'hôpital Saint-Louis, où on le traitait.
Hélas ! quelle jeunesse douloureuse que celle de mon p luvre ami ! Pourtant toute sa vie, il resta incorrigible sur le café. Aux observations qu'on pouvait lui faire, il répondait toujours en se rengorgeant : « Mais je suis élève de Karol. »
CeKarol, qu'il me fit connaître, aurait pu en effet se décorer du titre de « professeur de moka.» Quand il avait quelques sous, il l'achetait en grain, le torréfiait et l'alambiquait lui-même. Ensuite, au moment de le prendre, il plaçait une assiette creuse sur une table, laquelle devait servir à appuyer ses coudes. Le moment venu de l'ingurgitation, il se couvrait la tête d'un linge blanc débordant sur l'assiette. C'est dans cette assiette bien protégée que le liquide brûlant, une fois versé, était lappé par lui à la façon des quadrupèdes.
Bien joli ! bien joli, ce que je sais, c'est que parfois invité par lui, j'avais à souffrir de cette fumigation infernale, à moins que mon nez ne logeât quelque bon rhume. Mais je profitais de ce que la serviette me cachait, pour boire le café comme un simple bouillon ; ce qui ne m'empêchait de faire son-
ner ma langue pour imiter le bruit que faisait la sienne. Je tenais à ne pas le blesser dans ses convictions maniaques.
Devant Murger, il ne fallait pas plaisanter sur toutes ces simagrées qu'il prenait au sérieux. Je suis encore à me demander si notre ami commun, d'origine slave par sa mère, ne l'avait pas initié à quelque rite mystérieux des voluptueuses religions de l'Orient.
Karol est mort à Gonstantinople, non pas comme professeur de moka (il y eut trouvé son maître), mais comme magister de lecture et d'écriture.