‹ Souvenirs de SchaunardChapitre 11 sur 41 · LA CRÉMAILLÈRE · texte numérisé non relu

LA CRÉMAILLÈRE

La reine fut placée au milieu de la table comme de droit. Murger se mit près d'elle, et moi de l'autre côté... C'était bien témoins. Les autres invités se placèrent à leur fantaisie. Nous n'en étions pas au troisième radis que déjà un toast fleurissait sur mes lèvres.

— Majesté, Messieurs et Amis, permettez-moi de vous remercier sincèrement de la joie dont vous me remplissez en venant m'aider à manger cet argent gagné malproprement à peindre un monsieur, qui, parce fait, conquiert l'immortalité qu'il ne méritait pas en raison de ses procédés à l'égard de votre Schannard [mouvement de sympathie sia^ que çues sièges).

— Trop longue la phrase, dit Murger, déjà puriste inexorable.

— Laissez donc, s'écria la reine, ce sont peut-être des vers :

Je repris :

— Nul n'en ignore, l'usage est de ne porter des toasts qu'à l'arrivée du Champagne. Mais au reçu des dernières dépêches de Rheims qui parlent dî! oïdium, je me suis vu contraint de remplacer le plus français des nectars par ce modeste bordeaux de banlieue. Changeant la couleur, je renverse la coutume [marque d'assentiment sur toutes les chaises). Je serai bref Messieurs ! {nouvelles marques de satisfaction,) Mon intention eût été d'amener parmi nous la reine Margot, mais l'histoire m'a appris qu'une mort prématurée, arrivée il y a trois siècles, l'avait enlevée a nos hommages. [Vive émotion dans Vassistance). 11 m'a donc fallu procéder d'urgence à son remplacement, et ma bonne étoile (j'ai nommé Vénus) m'a fait rencontrer une demoiselle présentant toutes les conditions qui lui eussent donné droit à être répudiée par Henri IV.

— C'est à Margot — bis que je bois, cria Murger.

— Il va tout licher et ne me laissera rien, dit Margot bis.

— Passez un litre à Sa Majesté !

A ce moment, le docteur radieux apporta le civet

de matou, obtenu par ses savantes combinaisons de médecin et de cuisinier.

— Et ça s'appelle cet oiseau que je mange ? demanda la jeune Alice en mordillant un morceau de râble?

— C'est du a rominagrobis, sauce léporine ». La conversation se généralisa, et nous commençâmes à nous tutoyer. Ce que c'est que le vin bleu quand il fait semblant d'être rouge !....

Nous en étions arrivés au moment psychologique expliqué par Georges Sand dans un de ses romans; situation charmante inconnue des buveurs d'eau, qui n'est pas encore l'ivresse, mais qui augmente la lucidité de l'esprit et délie la langue. On commença par parler beaux-arts. Pifremann, Lazare et Rozier discutaient avec animation sur les dessinateurs et les coloristes, question brûlante du moment ; Pifremann tenait pour Ingres, et Lazare pour Delacroix. Ruzier comme paysagiste moins intéressé dans la question, donnait raison tantôt à l'un, tantôt à l'autre et ne contentait personne ; aussi Pifremann, dans un moment d'humeur, Rozier n'étant pas de son avis, lui répondit en mordant à belles dents sur son maître Bertin.

— Je t'engage à me critiquer, disait-il, avec le genre démodé et faux que ton père Bertin t'a appris ! As-tu jamais vu distinctes les unes des autres les feuilles d'un arbre, situé à cinquante mètres de toi?... On

sait que tu possèdes dans ta boite le pinceau ou la brosse pour chaque espèce : chêne, orme, tremble, peuplier et saule pleureur. Si tu allais en Orient, il t'en faudrait pourledattier et le palmier ; j'oubliais le caféier qui nous intéresse tant, à ce point qu'une mauvaise récolte de sa graine serait plus fatale à l'art que la mort de M. Berlin lui-même. Demande à Murger ? Murger n'entendit pas prononcer son nom, il chuchotait des madrigaux à l'oreille de Marguerite de Valois, laquelle mangeait de la tête de veau :

— Tout être bien constitué doit reconnaître de loin l'essence d'un arbre à son galbe et non à sa feuille. C'est la manière de Théodore Rousseau qui procède par grandes masses d'ombre et de lumière.

— Je ne le nie point, répondit Rozier : Ma prétention n'est pas de dire que mon maître a toujours eu raison, ni mon ambition de l'imiter servilement. Je cherche, avec l'espoir de trouver... Mais toi, dessinateur de perspective exagérée, ne ferais-tu pas mieux de te livrer à la littérature à en juger par la pièce de vers de ton cru que tu nous a récitée, plutôt que de faire du dessin ? Ton incurable miopie te condamnant grâce à la concavité des verres de tes lunettes à ne pas voir juste ?

— C'est vrai, dit Lazare.

— Et toi aussi tu te mets contre moi ? riposta Pifremann. 11 n'y a que Schannard qui soit calme ; mais il va nous dire pour qui il prend parti.

— Ce que je pense de tout cela ? répondis-je ; moi je fais de la musique, et ne puis être compétent dans une question de peinture.... Ah 1 si j'étais avec des musiciens, je me réclamerais de mon titre de peintre. Tel est mon système et j'évite ainsi toute discussion qui m'échaufferait le sang et me ferait maigrir. Ce n'est donc pas fourberie chez moi, mais prudence et désir de bien vivre avec tout le monde.

— Il a raison, s'écria Berger.

Ganidel ajouta :

— En efifet, voyez si M. Berger qui est organicien me fait de la peine sur mes théories vitalistes.

— Ce n'est pas tout ça, dit Murger, je ne m'en irai pas queSchannard n'ait fait sa profession de foi sur l'art.

— J'ai donc intérêt à ne pas la faire, répliqaai-je poliment.

— Si, si, parle I

— Eh bien donc, je commence par déclarer que j'aime mieux le dessin des coloristes que celui des dessinateurs. Chez les premiers la forme est nerveuse et vivante ; chez les seconds elle est inerte et morte. Le coloriste fait courir le sang sous la peau ; le dessinateur ne s'en préoccupe pas ; la recherche de la ligne noble, souvent ennemie de la vérité, voilà ce qu'il appelle du style. L'un jusqu'au dernier coup de pinceau étudie la nature ; l'autre s'emprisonne dans la convention; le contour net et sec est le but

suprême de son art... Supposons-nous au temps des bonnes fées ; vous êtes devant un tableau représentant une femme nue, soi-disant bien dessinée, la reine Margot si vous voulez ? Ne changez pas de place, et priez la fée de faire d'un coup de sa baguette une statue de cette peinture aux contours Ingristes. Votre souhait s'accomplit, vous reculez épouvanté ; le contour est à sa place, saillant comme une couture sur un plâtre moulé dans un creux usé. Mais quelle tête, quels yeux, quel nez pointu, et quel becpourbouche, sans compter le cou en goitre, un sein qui rentre, l'autre qui darde... Assez d'horreurs comme cela. Quant au coloriste, chez lui, le contour n'existe pas à l'état de trait, il se confond sans se perdre dans le modelé. C'est ainsi qu'il charme par la justesse et la richesse des tons harmonieusement combinés. Demandez cela au dessinateur, et tâchez de lui faire comprendre qu'il n'existe pas de traits dans la nature ; qu'un fil, qu'un cheveu sont ronds ; que même dans un angle, dans un coin de mur, par exemple, on doit indiquer la ligne absente par une diversité de coloration et de lumière. Regardez et analysez Titien, Véronèse, Rubens, Van-Dick ; dans l'école française, Fragonard, Watteau, Greuze, sans compter les modernes, Prudhon, Géricault,Gros,Delacroix,Decamps et bien d'autres... Voilà des artistes dont le dessin est suffisant pour rendre la conception ; voilà ce que j'appelle des peintres sachant noblement se ser-

vir de la palette I Aux autres, la grisaille, ça suffit ; ou bien, qu'ils nous fassent sur des vases étrusques des figurines en silhouettes noires se détachant sur fond rouge ou jaune terreux. En peinture comme en musique : pas de dessin sans couleur; pas de mélodie sans harmon'e. Telle est mon opinion... J'ai dit 1

Mes invités convaincus ou narquois se mirent à chanter à tje-tête, et en chœur :

Il a fort bien parlé Buvons à sa santé (bis).

Il ne restait plus de tête de veau, mais on comptait encore dans l'assiette deux mendiants sur trois. Les bouteilles se vidaient sensiblement (Alice y avait passé) ; les paupières s'alourdissaient ; les lèvres s'allongeaient en épaississant ; la diction s'en ressentait ainsi que la nature des idées émises. Heureusement pour moi, mon devoir de maître de maison dont j'avais conscience, me forçait à une sobriété relative.

On marivaudait, comme il arrive toujours au moment du repas où l'on ressemble le moins à Marivaux. La petite Reine était naturellement le but sur lequel chacun visait, cequi du reste semblait lui être indifférent.

Lorsque je remontai de la cave... du gargotier voisin avec deux nouvelles fioles, je trouvai le doux Murger crayonnant pour sa voisine ces vers qu'il venait d'improviser. (Entre nous, il ne fit séance te-

nante que les trois premiers couplets, et ne rima les autres que plus tard, après avoir entendu un croquis musical que je mis dessous et qu'il approuva. Le tout était resté inédit jusqu'à ce jour.)

A LA REINE MARGOT — bis.

« Quand tout chaud d'amoureuses fièvres, Le blond avril baise nos fronts, La chanson est plus douce aux lèvres Des Margots que nous adorons,

Le vent s'endort dans les fougères Le soleil rit au bord des toits ; Et des vols de robes légères S'éparpillent dans les grands bois.

Il faut au cœur si peu de chose, Même quand le sort l'a blessé !

Ajoute un petit ruban rose A ton chapeau de l'an passé.

Le temps fuit comme l'eau des fleuves:

Je veux oublier nos douleurs Au bruit de les bottines neuves Trottant dans les sentiers en fleurs.

Je sais des cabarets, ma chère, Murés de vignes au ton clair, D'oti les souvenirs de misère S'envolent en rires dans l'air.

Viens! nous sommes encore à l'âge Où le cœur chante à pleine voix ; Et pas d'épingle à ton corsage.

De peur de me piquer les doigts!

Le front penché sur ton épaule, Je te montrerai des lacs verts Où l'ormeau, le tremble et le saule Mirent leurs branches de travers.

Tu souriras, toute troublée ; Mais nous nous agenouillerons, Quand sonnera dans la vallée L'angelus bleu des liserons.

Puis si décembre se hasarde A nous reprendre en son exil, Nous fleurirons notre mansarde En songeant au retour d'avril ;

EL pour que rien ne nous enlève Le charme exquis d'un si beau jour, Nous le coudrons avec le rêve Au fil dore de notre amour. »

Murger avait déjà sa marque personnelle et chacun de ces vers semble signé de lui. Vous remarquerez le hasard qui fait que la chanson «à la reine Margot — bis » peut aussi se chanter sur l'air si connu de Musette.

Berger versait le café ; et, au milieu du brouhaha

de la conversation générale, Pifremann racontait à Ganidel, qui en pouffait, l'histoire de ses premières amours. C'était le texte obligé d'une conférence que le nouveau devait faire dans les ateliers d'artistes, le jour où il offrait son punch de bienvenue.

— Gazons, gazons, criait Berger, le plus âgé et le plus retenu de nous tous.

Marguerite de Yalois, femme Henri IV, baillait en montrani, ses petites dents blanches.

Elle se pencha à mon oreille pour me prier de la laisser partir. Il fallait qu'elle se levât le lendemain à six heures, ayant séance de pose à sept.

Je pris mon chapeau et l'emmenai lorsqu'elle fut débarrassée de ses frusques historiques. La bande tumultueuse et énamourée voulut la retenir, mais j'eus le temps de la faire passer dans l'escalier et de fermer la porte. Les invectives de tous ces jaloux nous suivirent jusqu'à la dernière marche.

Dans la rue, Alice m'affirma qu'elle s'était bien amusée. Ce qui m'étonna, c'est qu'elle marchait droit, ne portant aucune trace de son intempérance.

De quel pays du Nord était donc ce petit estomac si résistant à l'alcool ?

c< LES CARROSSES DE CES MESSIEURS SONT AVANCÉS ))

En regagnant mon domicile, je rencontrai dans la rue Murger et Berger. Ils abandonnaient la partie qui n'était plus tenable pour des êtres ayant conservé un reste de bon sens.

Berger était, relativement à nous, un homme mûr et raisonnable (dam I il avait trente ans!) . Murger dédaignait les libations ; il s'était contenté d'un fort supplément de café, prétextant un fort supplément de travail. La vérité était qu'il avait toujours un besoin impérieux de changer de place. Sa vie s'est passée en allées et venues ; il a peutêtre fait autant de chemin en ce monde que s'il était mort à quatre-vingts ans . S'ennuyait-il ou

avait-il la curiosité du nouveau ? Je ne sais. Il fallait souvent, en une même soirée, l'accompagner dans cinq ou six endroits différents. Du reste, cette sorte de monomanie de tout voir vite, a déjà été observée chez ceux qui sont destinés à mourir jeunes.

Eux partis, il ne devait plus rester chez moi que Rozier, Ganidel, Pifremann et Lazare. L'idée me vint de me montrer jusqu'au bout grand, large et généreux pour ces fidèles amis et persistants convives. J'entrai chez un loueur de voitures à bras de mon voisinage, dont j'avais fait la connaissance quelques jours auparavant. Il me promit, sur ma demande et non sans quelque hésitation, qu'il allait immédiatement ranger devant la porte de l'Hôtel de Sens, quatre de ses petites charrettes. Que risquait-il ? l'affaire était bonne pour lui ; je le payai au tarif des fiacres, bien que chaque voiture tirée par un homme représentât l'économie d'un cheval et d'un fouet.

Quelques minutes après, les quatre voitures, attelées de leurs centaures, stationnaient dans la rue.

En entrant dans la salle du festin, je criai comme un solennel chambellan :

— Les carrosses de ces messieurs sont avancés !

Pour me remercier de cette dernière attention, ils se précipitèrent dans mes bras en faisant mine de m'embrasser à la façon des Guignol. Le difficile fut de les faire sortir, car la petite orgie les avait

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mis dans un état comparable à celui où se trouvait mon I']rard de 1782, lequel réclamait d'urgence les soins de Taccordeur... Nous descendîmes l'escalier, moi ouvrant la marche et me retenant au mur pour empêcher la grappe humaine de couler.

Lorsque nous fûmes arrivés au bas, je remarquai que la cour était éclairée comme en un jour de fête. Tous les locataires de la maison s'étaient, en effet, mis aux fenêtres pour voir ce qui se passait. Ils eurent le spectacle de voir Pifremann porté comme un cadavre par Ganidel et Rozier ; et ils entendirent Lazare chanter, en manière de De profundis, cette complainte alors à la mode au quartier latin.

Y'avait quat' jeun's gens du quartier [bis) Ils étaient tous les quat' malades

Tableau!... Pifremann fut chargé dans la première charrette, comme un paquet qu'il était. Les trois autres ne se firent pas prier pour monter à leur tour et ne dirent mot, car ils semblaient considérer ce moyen de locomotion comme très naturel.

— Où faut-il conduire ces bourgeois-là? demanda le chef des centaures.

Je répondis sur un ton de commandement et en vociférant comme un colonel parlant à son régiment sur le champ de manœuvre :

— A la Morgue !

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