JE DEVIENS SONNEUR-ADJOINT DE NOTRE-DAME
Depuis quelque temps admis dans l'atelier d'élèves du peintre Léon Cogniet, qui était situé rue de la Cité, j'allai souvent prendre une tasse de café au lait, au deuxième étage d'une maison voisine. C'était une auberge singulière, propre et calme, qui n'était hantée que par de vieux prêtres pauvres en soutanes rousses, jadis noires ; il venaient y prendre leur nourriture.
Ce premier repas ne coûtait que vingt centimes, café, lait, sucre et petit pain compris. Quelques rapins tranquilles y déjeunaient aussi tous les matins. N'y allait pas qui voulait ; après sollicitations, ils voulurent bien me présenter; ma nature exubérante aurait été une mauvaise recommandation.
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Les vieux prêtres nous regardaient avec inquiétude et nous écoutaient avec une discrète curiosité ; le hasard de la conversation, souvent peu édifiante, me portait à lancer des expressions vives et sans gêne, que je réprimai aussitôt pour ne pas les blesser. Le voisinage de la cathédrale et des grandes autorités ecclésiastiques expliquait leur présence en cet endroit. Tous étaient des solliciteurs, ainsi que je l'appris par Considérant, le maître-sonneur de Notre-Dame, qui en connaissait plusieurs.
J'avais fait de ce sonneur un ami ; loquace et pas fier du tout, il daigna m'honorer de sa confiance, et il me mit en rapport avec Gilbert, le concierge des tours, disant que j'étais un de ses aides. Il m'évitait ainsi de payer les vingt centimes exigés pour monter au sommet de l'église. Je profitai de cette facilité pour peindre là-haut quelques soleils couchants, en même temps que j'étudiai mon nouveau maître, type vraiment curieux.
Il n'y avait pas de plus terrible ennemi des dégradeurs de monuments. Courant sur les charpentes comme un chat, descendant à la force des bras par la corde en fer du paratonnerre, étant partout où on ne l'attendait pas, c'était la surveillance personnifiée.
Je l'ai vu retenir de toute la puissance de ses muscles, un couple malheureux et jeune, ayant épuisé sa dernière ressource pour monter sur une
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des tours et se jeter dans le vide. Il jurait à faire rougir les saints de pierre de la vieille église, poussant devant lui ces infortunés, qu'il finit par faire manger de force, et au profit desquels il fit une quête fructueuse parmi les autres visiteurs. Le soir arrivé, il les reconduisit, sans les dénoncer, à la condition qu'ils ne recommenceraient pas! Voilà mon homme I
Ouvrier cartonnier, Considérant imitait, en papier roulé, les monuments qu'il apercevait à l'aide d'une longue-vue, sur un pied mobile.
Auteur dramatique, il composait, en prose, des pièces naïves.
Observateur à la manière du Diable boiteux, souvent, à des heures qu'il savait, il me braquait son télescope sur des scènes décolletées que nous observions à loisir dans des maisons, dont les fenêtres, sans défiance, étaient restées ouvertes. Et, en effet, comment les acteurs de ces pastorales en chambre auraient-ils supposé des yeux indiscrets à la vieille cathédrale, perdue dans la profondeur du ciel.
Le faîte de l'église était rempli d'oiseaux de proie divers. Je vis, un jour, mon ami Considérant dénicher un nid d'émouchets, dont il chercha ensuite à dresser les petits à la chasse des pigeons ; la voracité de ?es élèves l'empêcha de continuer cet apprentissage ; ils mangeaient le pigeon qui se laissait bêtement prendre, et, malgré ses appels réitérés, ne les rapportaient jamais.
C'est à lui aussi que je dois cette remarque que l'émouchet ne livrait jamais bataille aux corbeaux, parce que, vivant en bandes nombreuses, ils s'entendent parfaitement pour se défendre. Cependant, un jour, j'en vis un, plus affamé que les autres, disputer à un corbeau un morceau de viande. Celuici abandonna sa proie, et s'enfuit en croassant d'une certaine manière que je jugeai désespérée. Des centaines de ses noirs amis comprenant ce langage, se mirent k tournoyer au-dessus du voleur, puis ils l'attaquèrent en masse. C'était un méli-mêlo innénarrable ; les plumes arrachées tombaient, emportées par le vent. Bientôt la bande disparut à l'horizon... Je doute que l'émouchet en soit revenu.
Mon nouveau professeur m'avait appris à « accorder » les cloches. Le rythme varie selon la sonnerie commandée, mariage, baptême, mort...
Quand il ne fallait que deux cloches, il était curieux de voir mon hercule de maître, aussi adroit que fort, sauter de l'une à l'autre, régler la marche en cadence, en augmentant ou diminuant le fouler.
Parfois, je l'aidai et j'éprouvai une certaine joie enfantine en jouant de cet instrument de deux à trois mille kilos, qui peut, par suite d'une maladresse, vous faire rentrer la jambe dans le torse.
Il m'arrivait aussi de me mêler aux étrangers qui venaient visiter le monument. Mon chef sonneur,
naturellement loustic, montrait le toit de la chambre où la Esmeralda s'était réfugiée avec sa chèvre, et comme l'habitation de Quasimodo, sa propre demeure à lui, Considérant.
Eusuite, l'endroit où le pauvre bossu passait des heures à contempler la fenêtre de la belle recluse. Si son boniment vous intéressait, il vous faisait voir la trace de ses larmes bi ûlantes sur la pierre froide, ainsi que la gargouille à tête d'animaldel'Apocalypse, où Claude Frollo était resté suspendu au-dessus du vide. Quelquefois Considérant embellissait la légende, brodant sur le canevas du poète ; et, si un auditeur lettré lui disait n'avoir pas lu ces détails dans le livre, il affirmait hardiment les connaître par tradition de sonneur en sonneur depuis Quasimodo.
Il n'y avait d'authentique, dans ce musée aérien, qu'une petite chambre dont la fenêtre regardait Bercy. On n'y entrait que l'argent à la main. Alors on pouvait prendre place devant une table à X, en s'asseyant dans un fauteuil Louis XVI. C'est dans ce réduit et sur cette table que réellement Victor Hugo avait écrit le chapitre de Notre-Dame- de-Paris intitulé tt Paris à vol d'oiseau ».
Jean-Jacques Rousseau fait entrer dans le programme de l'éducation des enfants, l'appprentissage d'un métier manuel. Mais comme tout se perfectionne de siècle en siècle, j'ai renchéri sur les prescriptions du grand philosophe, et j'ai appris un mé-
lier pédestre ; je foule les cloches ; je puis égayer par des sonneries variées de rythme et d'intonation, le baptême, le mariage ou la mort des personnes.
C'est fort bien ; mais il paraît que mon séjour prolongé à soixante-six mètres cinquante du sol, avait fait passer l'azur du ciel dans ma peinture. Désormais je voyai bleu et je peignais bleu ? De là l'interminable plaisanterie de Murger sur « l'influence du bleu dans les arts ».... J'en fis une symphonie.
LES MODÈLES d'aTKLTER
Reste célibataire sans Gel, Le célibataire habite le ciel !
Mon ami Champfleiiry, dans une de ses pantomimes avait fait imprimer ces deux vers (qui sont de lui) en gros caractères sur une bande de calicot, que l'on déroulait devant Pierrot. C'est en effet le moyen ordinaire que l'on emploie pour exprimer une idée impossible à mimer.
J'ai suivi le conseil en restant célibataire... sans fielî et si je n'habite pas le ciel, promis à Pierrot pour la rime, j'ai du moins gardé assez d'indépendance dans ma vie privée pour étudier, plus long-
temps qu'un autre, les jeunes personnes qui font profession de poser dans les ateliers.
Un matin chez Léon Cogniet, les élèves étaient déjà en place devant leurs chevalets ; on n'attendait plus que le modèle qui ne venait pas. En effet, il, ou plutôt elle, nous envoya dire au bout d'une heure que M. Eugène Delacroix l'avait fait demander.
Comment lui en vouloir? l'artiste seul et arrivé paie plus grassement. Et puis, chez lui, on n'a pas à subir des réclamations sans miséricorde dans le genre de celles ci : « Tête plus à droite !... Pourquoi toujours fixer ce polisson de X ?... Jambe moins pliée ! .. Allons petite flème, le bras gauche plus relevé ; le droit plus en avant ; on dirait que tu veux te gratter le dos !... etc.. ;>
Un farceur demande sur la peau un peu de chair de poule pour son voisin qui la blairotte trop. Il est hué par la masse des élèves solennels qui n'admettent que des observations sérieuses. Mais il est défendu par d'autres, dont l'esprit est plus gaulois... C'est un tohubohu à en devenir sourd 1
A vrai dire cette musique semble toucher peu la patiente qui écoute avec indifférence, et n'en pose pas mieux pour cela.
Je me suis souvent demandé, en voyant cQg pauvres femmes regarder dans le vague, à quoi elles pouvaient penser? Ce métier est abrutissant et souvent très pénible. La paresseuse qui le choisit, offre
toujours des poses couchées. Si elle est debout, hanchant à gauche ou à droite selon le besoin, le corps ne portant que sur une seule jambe, elle ne trouve pas, à coup sûr, le repos recherché.
Croiriez-vous que ces filles ont de la pudeur? Je dis une pudeur professionnelle. Ainsi le porteur d'eau, le marchand de couleurs, ou un étranger vient-il à entrer dans l'atelier, aussitôt le modèle se voile sous la pièce la plus ample de son vêtement qui est toujours à sa portée, et ne reprend la pose que l'intrus parti, à moins qu'on ne lui certifie que ce dernier est artiste lui-même.
Au cours de la séance, on reçoit parfois la visite d'un nouveau modèle qui vient se montrer et demander de l'ouvrage. Ce peut être une malheureuse à qui un mystificateur a persuadé qu'étant bien faite, elle avait là un gagne-pain tout trouvé. Alors elle se déshabille timidement. Mais la vue de ses nippes délabrées ne fait que trop deviner la misère qui l'a poussée à ce coup d'audace, et arrête les mauvais propos.
En ce cas, et je l'ai vu cent fois, un élève confectionne un cornet avec du papier à dessin, et fait une collecte au profit de la pauvre enfant.
Le métier de modèle, beaucoup plus rémunérateur que la couture, permet de gagner en quelques heures ce qui exigerait plusieurs journées à l'ouvrière.
J'ai souvent entendu dire à bien des femmes : « Ce
n'est pas moi qui consentirai à me mettre sans aucun vêtement devant des hommes. »
— Mais, objectais-je, si on vous priait que de ne vous découvrir un peu, très peu?
— Ah ! quelle horreur !
J'avais l'air de comprendre ce scrupule pour leur être agre'able. Pourtant je riais en moi-même disant : « N'aie pas peur, tu es trop laide et trop mal bâtie pour qu'on te le propose I »
Si le modèle de femme est jolie, les amateurs riches qui se livretit à la peinture ne la laissent pas en circulation ; ils l'accaparent quotidiennement. Quel amour du travail, se dit-on !
En attendant il ne reste aux pauvres élèves que ce qu'on pourrait appeler, par témérité de style, le dessous du panier de cette marchandise vivante.
Je vous disais dune qu'un jour, le modèle de femme fit défaut à l'ateliei Gogniet. Mes camarades me donnèrent la mission délicate d'en aller quérir un par la ville.
Le hasard d'une rencontre avec un ami à qui je confiai mon embarras, me fît réussir on ne peut mieux. D'après son indication, je me rendis rue du Figuier-Sainl-Paul, la rue même ou je demeurais depuis peu.
Le renseignement était bon.
Je tombais dans une famille juive. La jeune fille qui vint m'ouvrir était aussi belle que les plus belles
de sa race. Elle avait les cheveux noirs naturellement ondulés ; un front peu élevé mais large; des yeux bleus abrités sous de longs cils ; une bouche dont le dessin correct et la belle couleur sans maquillage aurait fait mourir de dépit les courtisanes de Venise. Et puis des dents, oh ! les dents qu'il y avait plaisir à se faire montrer en excitant le rire de la joyeuse enfant par quelque gai propos. Inutile de vous parler du corps qui était un chef-d'œuvre sculptural ; non que le sujet manque d'intérêt, mais il en a peut-être trop.
— Et vos parents vous laist^eraient nous donner une semaine ? lui dis-je après lui avoir expliqué le but de ma visite.
— J'y consens, quanta moi, donc ils le voudront bien, me répondit-elle. Elle ajouta : Gela me convient il'autant mieux que l'atelier Gogniet se trouve sur la route que j'ai à suivre, pour me rendre, dans l'après-midi, chez M. Pradier.
Je sortis avec Garoline M*** à mon bras; et j'aurais donné ma part de lentilles pour être rencontré par un ami qui aurait pu me croire en bonne fortune avec une aussi jolie personne! Quant aux rapins, mes camarades, s'ils n'ont pas été satisfaits de la façon dont je m'acquittais des commissions, c'est qu'ils étaient bien difficiles.
je ME FAIS MAGISTER
Caroline M*** devint un des modèles favoris de l'atelier Cogniet ; et moi, qui étais son voisin, j'avais pris tout doucement l'habitude de faire route avec elle chaque matin.
Nous causions. Elle me fit une fois cet aveu, qui me sembla nullement lui coûter, qu'elle ne savait ni lire ni écrire. Aussitôt je m'offris comme magister au cas ou sa famille daignerait m'admettre à ce titre.
— Si je le veux, elle le voudra, me répondit-elle sur le petit ton cassant qui lui était familier.
Me voilà donc fondant une école primaire à un seul élève, dans la tribu des M***. Le soir même je
courus donner ma première leçon. Il» claical cinq personnes autour d'une table : le père, la mère, deux fils, et un jeune homme de la même religion, qu'on
me présenta comme le fiancé de Caroline On
devine que ce dernier me déplaisait particulièrement.
Je pris place à côté de mon élève. Le père, je veux dire le patriarche, moucha avec ses doigts, qu'il essuya ensuite à son pantalon, l'unique chandelle éclairant ce taudis. La lumière étant devenue plus vive, j'inventoriai du regard un mobilier qui n'était pas celui dans lequel se prélassent les plus riches fils d'Israël. Il y avait là, un lit avec cinq ou six matelas posés en pile, et visiblement destinés à être mis par terre, au moment du coucher ; c'étaient aussi quelques chaises bancales et des ustensiles de cuisine traînant partout. On voj^ait encore accrochées à la murailles de petites boites à courroies servant h vendre des bibelots dans la rue, car j'étais chez des camelots.
Mon alphabet tiré de ma poche, le cours commença ; et je dois reconnaître que mon élève montra beaucoup de bonne volonté.
Au premier repos, je demandai l'autorisation de fumer ma pipe ; elle me fut gracieusement accordée. J'en i)rofitai pour observer les personnages.
Le patriarche à tignasse crépue avait le nez busqué et freppé d'un léger méplat à sa partie inférieure,
ce (jui Cbl le signe distinctif de la race juive ; des lèvres épaisses donnant ouverture à un large four ; des dénis puissantes capables de découper le bcefleack, cuir de botles le plus dur ; un menton légèrement fuyant sur lequel poussait une longue barbe de couleurs diverses se terminant en pointe.
Il présentait une vraie tôle de bélier ; on voit certainement chez les juifs une similitude de traits avec les animaux, tels que le mouton, la chèvre, le bœuf, le chameau. Cette ressemblance trouve son explication dans la vie commune, pour ne pas dire la promiscuité, qui liait les pasteurs des tribus antiques à leurs troupeaux.
Pendant que je fumais, la mère endormie avait laissé tomber le tricot en train ; on n'apercevait plus, sur le dessus de sa léle, que le nœud de la marmotte lui servant de coiffure. Les frères, dont l'un était étenlu sur sa chaise, et l'autre avait les coudes sur la table, ronflaient comme la maman.
Caroline épelait à demi voix. Le fiancé, à l'air sombre, nous regardait alternativement. Le père à qui j'avais offert du tabac, fumait en regardant les ronds que ses grosses lèvres réunies en forme de cercle lançaient dans la chambre. La leçon se continua encore une bonne heure. Je compris qu'enfin il était temps de me retirer. Le bruit que je fis en cherchant ma canne d'un côté, mon chapeau de l'autre, réveilla les dormeurs.
Caroline prit l'unique chandelle sans s'inquiéter de laisser ses parents dans l'obscurité ; je la suivis ayant sur mes pas le terrible fiancé formant l'arrière-garde. En sortant, je pris rendez-vous pour le surlendemain, jour de la deuxième leçon, non sans avoir, d'un air que je cherchai A rendre paternel, effleuré le front de ma belle élève qui, de ses doigts transparents et roses, se donnait beaucoup de peine pour contenir la flamme de sa chandelle ; puis, elle recula lentement en poussant du pied la porte qui se referma...
D'après les yeux féroces du fiancé fixés sur moi toute la soirée, et pensant qu'il avait quelque chose à me dire, je m'éloignai lentement... 11 prit du côté opposé au mien....
Lui représentait le bon motif, moi.... l'autre. Il parait que Caroline préférait l'autre, puisqu'elle vint plus d'une fois continuer ses études de lecture chez moi, dans mon Hôtel de Sens. Maisje dois dire qu'elle se dissipa de plus en plus. La danse était ce qu'elle aimait.
Terpsichore avait chassé Minerve. La séduisante fille se livrait à des ébats chorégraphiques, et sur quel plancher!