‹ Souvenirs de SchaunardChapitre 13 sur 41 · LE BAL DE L ILE LOUVIERS · texte numérisé non relu

LE BAL DE L ILE LOUVIERS

Près de L'ile Louviers, disparue aujourd'hui, et qui dans ce temps-là n'avait pour habitants que des huches de hois, se trouvait un marchand de vin, qui donnait à danser au premier étage. Il n'y avait pas alors, dans la grande ville, de coin plus noir et plus désert ; excellent décor pour un acte ou un chapitre des Mystères de Paris.

C'est dans ce bastringue, fréquenté par les oisifs du port, que Mademoiselle (sous prétexte de se dégourdir les membres après l'immobilité que lui imposait son métier de modèle,) donnait libre cours à sa nouvelle passion.

Elle m'avait engagé plus de dix fois à m'y ren-

dreà sa suite. Prenant mon courage à deux mains (je devrais dire à deux jambes), je m'y rendis un soir.

On arrivait à la salle de danse par un escalier tournant ne permettant pas d'y passer deux de front. ( C'était le cavalier seul qui commençait déjà.) Il fallait un certain temps avant de se remettre et de percevoir les êtres qui se trémoussaient dans ce milieu, éclairé seulement par quelques quinquets fumeux, brûlant avec peine dans cette atmosphère épaisse.

Au moment de mon arrivée, les quatre musiciens attaquaient la première figure d'un quadrille.

La place réservée à la danse était entourée d'une barrière en bois ; il y avait des tables à droite et à gauche laissant un étroit passage au milieu; presque toutes étaient garnies de saladiers de vin sucré avec ronds de citron, et, que les consommateurs versaient à l'aide d'une cuillère à pot. Les rafraîchissements délicats, à l'usage des dames, faisaient absolument défaut.

Enfin au bout de la salle, à droite, j'aperçus Caroline dansant avec un individu, coifi'é d'une casquette de velours noir, dont la visière était abattue sur ses yeux. C'était le type réussi d'un de ces êtres innomables ( qui ont pourtant un nom) et dont la race n'est pas éteinte aujourd'hui sur nos boulevards extérieurs.

Caroline sfMnblail ravie! 0!i! vaniléféniinine ! Tout son plaisir était la part qu'elle prenait de l'admiration que son Vestris inspirait à la galerie. Pendant le repos précédent, le numéro 2 du quadrille, elle me vit et se détacha un instant, fendant les groupes pour venir me dire qu'elle allait me parler après la dernière figure. Son cavalier qui la surveillait, m'envoya un regard venimeux ; puis il chuchota je ne sais quoi avec ses pareils qui l'entouraient. Ceuxci se mirent en mouvement et vinrent confier ce je ne sais quoi aux autres danseurs.

Il ne me fut pas difficile de me voir l'objet de l'attention de ces drôles, qui avaient de; gestes menaçants, chaque fois qu'ils passaient devant moi. J'eus bientôt à répondre à une poussée par un coup de poing. Tous n'attendaient que cela, en raison des ordres qu'ils venaient de recevoir de Sa Majesté le roi du bal.

Immédiatement, une douzaine de ces malandrins m'entourrent et, sans explication, m'entrainèrent dans l'escalier. Les coups pleuvaient.

Sous cette énorme pression du nombre, j'étais arrivé en bas le chapeau cabossé, le nez en sang, toute ma personne en loques.

Heureusement le patron de ce repaire vint à mon secours, aidé du sergent de ville de garde à la porte. Me voyant légalement protégé, la bande s'empressa de remonter, et l'affreuse musique racla et souffla

fortissimo, riforzando, accclerandn pour étouffer le bruit de la bataille et donner le change aux passants. Ces virtuoses savaient leur métier.

Ce qui surtout me rendait Caroline répulsive, c'était son sang-froid pendant la bousculade. Sa consolation fut probablement d'accepter un de mes tristes vainqueurs comme cavalier, une fois la danse reprise.

Tout était rompu...

Le lendemain matin, je renvoyais son alphabet dans sa tribu, ses cahiers de bâtons, son matériel de classe enfm.

Je crois que sept à huit ans plus tard, je la rencontrai à la Chaumière. Elle étaitsuivie de sa femme de chambre, mais elle n'avait encore appris à lire ni à écrire, ayant eu probablement autre chose à faire.

XVIIÏ

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