MARCEL
Le lecteur doit élre impatient d'entendre parler des personnagesjouant les Scènes delà Vie de Bohème !
Marcel, le peintre, ainsi qu'il a été dit, est un composé de deux artistes qui furent mes amis, et dont la destinée finale a été diverse ; l'un avait nom Lazare, l'autre Tabar.
Lazare, présent à ma crémaillère de l'Hùtel de Sens, était un grand et vigoureux gaillard, blond de cheveux et un peu roifge de peau. Le plus riche de nous tous, il habitait avec son frère la maison de la rue d'Enfer (aujourd'hui Denfert-Rochereau) portant le n* 77 ; j'entends la maison qui est à droite dans la cour, car celle qui borde la rue n'exis-
tait pas encore. Il était là chez lui par l'héritage de son père ; jamais on n'avait vu « un bohème » si à l'aise.
Oui sait si ce n'est pas le mirage delà richesse qui avait attiré au 77 de la rue d'Enfer « les Buveurs d'eau » soit : Murgcr, Ghintreuil, Tabar, Vastine, Cabot, les frères Desbrosses surnommés l'un « le Christ », l'autre « le Gothique » ? Je reviendrai sur cette société de tempérance forcée ; pour le moment, il me suffira de dire que Lazare en fut membre.
Qui sait encore si ce n'est pas par amour du contraste que ce propriétaire avait une telle rage de courir Paris à la recherche du monde interlope? De fait, il était pris comme Champfleury de la curiosité des industries bizarres ; et comme Privât d'Anglemont de la passion des repaires et des bouges.
C'est à lui que je dus de faire connaissance avec la buvette sordide de Trousseville. On trouvait ce bazar de tous les alcools, rue Saint-Jacques où il faisait face à la rue des Mathurins ( aujourd'hui du Sommerard.) La vitrine était ornée de bocaux dans lesquels s'imbibaient de trois six les dons les plus variés do Pomonc, tels que cerises, prunes, noix, etc..
Là, on se réunissait aux heures verta, de cinq à sept heures. On y buvait debout comme au 6ar américain ; et la société, qui n'était pas môme assez
mêlée, se composait de chiffonniers. Ces Diogène du crochet, ces philosophes errants étaient pour la plupart des déclassés sortis de tous les rang:^ de la société, et leur fréquentation n'était pas toujours sans profit pour des natures jeunes et curieuses, voulant s'armer pour le combat de l'existence. Moyennant un petit verre, les personnes désireuses de se perfectionner sur la moralité pouvaient, là, prendre une excellente leçon rien qu'en écoutant le récit de leur vie tourmentée que faisaient ces pauvres hères.
Un long banc scellé dans le mur, adroite en entrant, était le seul siège destiné aux consommateurs. Les poivrots en questions s'y trouvaient assis; quelques-uns dormaient en s'appuyant la tête sur l'épaule de leurs voisins ; d'autres regardaient dans le vague, en tenant les plus étranges monologues. Si l'un d'eux élevait trop la voix, le vigoureux garçon de l'établissement, sur un coup d'oeil du patron, l'appréhendait au corps et le jetait dans la rue.
Les délicats consommaient face au comptoir, évitant de se retourner pour n'avoir pas le spectacle de cet étalage fantastique, où les chairs rouges violacées et parcheminées de ces hommes se mêlaient aux tignasses et aux barbes mal peignées de toutes nuances. 11 n'y aurait eu qu'Eugène Sue d'assez alléché parées difformités fangeuses pour en repaître son regard et les étudier à la loupe.
C'est là que je fisla connaissance du triple bohème Privât d'Anglemont,ainsique deWatriponet de son jeune ami Delvau qui a laissé un nom estimé dans les lettres.
Les esprits militants, passionnés pour la discussion, fréquentaient volontiers ce Trousseville-^owse. On y commentait à voix basse les actes du gouvernement de Louis-Philippe ; on ne craignait pas de cons[>irerà voix haute contre les académies scientifiques, artistiques et autres. Bien des cours de la Sorbonne et du Collège de France furent troublés par un mot d'ordre parti de là.
Murger venait parfois nous retrouver lorsqu'il sortait de chez Karol son professeur de moka, lequel demeurait dans le voisinage. Mais, dans sa sobriété qu'on ne saurait assez vanter, il se contentait d'un innocent cassis à l'eau. Du reste, il ne faisait jamais une longue station, car lorsqu'il était sur ses jambes il avait la monomanie de marcher, on pouvait dire de lui que c'était « le chrétien errant des temps modernes » .
Ensuite nous le reconduisions pendant une partie du chemin, lorsqu'il rentrait chez lui, rue de la Tour d'Auvergne, dans la maison qui porte encore aujourd'hui les numéros 1 et 3. Souvent nous prenions un « train d'étudiants », c'est-à-dire que nous nous mêlions à un groupe de ces jeunes gens faisant une descente systématique et réglée chez la mère Moreau.
Lazare me mena aussi au dîner des tireurs de sables, qu'il avait découvert dans mon quartier et presque en face de l'Hôtel de Sens, où j'iiabitais.
Qui de nous n'a vu, sur un bateau de la Seine, ces hommes à demi-nus maniant une longue perche au bout de laquelle se trouve adaptée à angle droit une pelle en fer? C'est avec cet outil qu'ils tirent péniblement le sable du fond. Ils prenaient donc leur repas chez un gargotier de mon voisinage. Et, singulier détail, l'établissement ne fournissait pas le pain ; chacun était tenu d'apporter sa miche. Lazare et moi nous primes place modestement au bout de la table. Le menu se composa d'une soupe et d'un copieux ragoût. Nos tireurs de sable, au nombre d'une vingtaine, avaient bien mis leurs blouses pour traverser la ville, mais par profession peu frileux, ils les retiraient pour dîner. Et comme ils étaient dénués de tout linge, on ne voyait plus autour de la table que vingt torses nus hâlés par le soleil et parle vent. Un véritable repas de peauxrouges!
Ces hommes mangèrent en observant un silence monacal, caria présence parmi eux de deux intrus travestis en « messieurs » devait les intimider.
Lorsque nous passâmes à la caisse, on nous demanda à chacun vingt sous. Ce n'eût été que quatre vingt-dix-centimes si nous avions apporté notre pain selon le règlement.
Nous achevâmes notre soirée chez la « duchesse (le Berry » ; je veux dire chez une rôtisseuse de la rue Dauphine, qui avait eonquis ce surnom par sa ressemblance avec la bru de Charles
Maintenant, Tabar? pui.-que ce jeune peintre de talent, ce coloriste doué, entre pour une bonne part dans le type de Marcel. Tabar, dont l'atelier se trouvait au n° 69 de la rue du Cherche-Midi, était un garçon d'une force extraordinaire. Je l'ai vu avec deux doigts prendre et soulever un fusil de munition qu'il ne tenait que par l'extrême bout de la baïonnette. Un soir que nous nous étions mis en route à sept ou huit pour une partie de campagne, il rossa et mit en fuite une bande de malfaiteurs qui nous avait attaqués dans les parages de la barrière du Maine. Cet hercule de la peinture tapait si bellement et si dru que nous n'avions pas même besoin de l'aider. C'était un spectacle de le voir ainsi travailler; notez qu'il était en habit noir, son vêtement de prédilection.
Mais cette partie de campagne nocturne demande quelque éclaircissement . Nous avions , dans ce temps-là, l'habitude assez fréquente de partir à pied, vers minuit, pour le Plessis-Piquet, ou les bois de Verrière. C'était une façon ingénieuse d'éviter la chaleur du jour. Arrivés à destination, nous formions un bivouac ; et bohèmes parisiens que
nous étions, nous faisions cuire notre déjeuner en plein air comme de véritables Bohémiens. Combien ignoreri»nt toute leur vie la saveur qu'acquiert un beefteack dans ces salles à manger champêtres, quand il faut aller le chercher à trois lieues ! Le vin nous était fourni par le père Cens, qui n'avait encore qu'une échoppe, en attendant le luxueux cabartt, connu depuis sous le nom de « Coup-du-Milieu ».
Murger, souvent des nôtres, emportait toujours une boîte à aquarelle et faisait des études comme il pouvait. Le flûtiste Miramont, virtuose d'un vrai talent, apprenait des cavatines de Rossini aux oiseaux du bocage.
On se rappelle le chapitre si plaisant de la Vie de Bohème où le peintre Marcel s'acharne à un tableau qui représente successivement, et à force d'avoir été re[ouché,]e Passage de la mer Rouge... le Passage de la Bérésina... enfin le Passage des. Panoramas.
Dans la réalité, les choses se sont présentées autrement. Tabar n'en avait pas moins commencé une grande toile sur ce sujet biblique, le passage de la mer Rouge; mais les frais de modèles, de costumes et de mannequins étaient trop considérables pour sa bourse. Il dut aviser, et il se résolut à modifier la composition de son tableau, lequel, mené à bonne fin, parut au. Salon de 1842, sous le titre de : Niobé et ses enfants tués par les flécha d'Apollon et de Diane.
Le livret porte ces vers de Léon Noël, du poète dont je vous ai déjà parlé et chez qui j'avais fait la connaissance de Murger :
Il lui restait une fille dernière
Lors, de ses vêtements l'entourant tout entière,
De son corps la couvrant : — Quoi la plus jeune aussi !
Une ! laisse-m'en une ! oh ! rien que celle-ci 1 —
Elle prie, et sa fille expire. Sur la place
Elle demeure ayant les cadavres en face,
La douleur l'a rendue immobile, et lèvent
Ne trouve sur son front un seul cheveu mouvant.
Le sang manque à sa joue, et sa morne paupière
Fixe en ses yeux béants des regards sans lumière.
En elle tout est mort: son pied ne peut marcher,
Son bras s'étendre ; enfin ce n'est plus qu'un rocher.
Elle pleure pourtant; mais jusque dans ses larmes
La peine coule et rend muettes ses alarmes.
C'était un paquet de quatorze cadavres!... Tabar eut à éprouver le dévouement de ses amis, qui modestement déshabillés, posèrent à tour de rôle pour l'exécution de cette œuvre. De la sorte, j'eus, une fois dans ma vie et en plein Louvre, cette joie macabre de contempler mon cadavre verdi parla mort! Et Niobé, s'il vous plaît, avait l'air de beaucoup me regretter 1 Dire que j'ai été pleuré à l'huile !
Tabar, dont cette yV/o^e était le premier tableau, a poursuivi sa carrière non sans succès. Nous le re-
LES SOUVENIRS DE SCHAUNARD loi
trouvons notamment dansle livret du Salon de 18G8, classé dans les médaillés pour ses deux toiles : Soriie de la Mosquée Sulei/mame {Gonstdinlmople) ; et incendie à Scutari.
Tabar est mort depuis quelques années.