COLLINE
De même que dans Marcel s'additionnait Lazare et Tabar, de même retrouvons-nous dans Colline le total de Wallon et de Trapadoux.
Si ce n'était pas être trop affirmatif en ces matières délicates, j'emprunterais aux algébristes leur jargon et je dirais :
Lazare plus Tabar égalent Marcel.
Wallon plus Trapadoux égalent Colline.
(W +T=Ci
Jean Wallon qu'on a parfois confondu, je ne sais pourquoi, avec M. le sénateur Wallon, était un homme de moyenne taille, de structure vigoureuse,
et qui portait une abondante chevelure. Nadar, qui l'a bien connu, en parle ainsi dans les notes qu'il a publiées au moment de sa mort.
(( Je le vois encore, quand nous étions jeunes, BOUS son chapeau à bords larges, ses longs cheveux châtains peignés tout justes pour ne rien céder au vain désir de plaire et flottant dans sa lévite roussâtre en drap bourru, ses bouquins vissés sous le bras... — Bien tel accoutré et grimé que nousle rendit, à la première de la Vie de Bohème, notre fête à tous ce soir-là, le comédien qui représentait Jean Wallon dans le rO)le du philosophe Colline...
» ... Wallon était le moins fou certainement et le plus posé de cette bande de moineaux tapageurs que nous étions...
* Il représentait parmi nous, où naturellement tout, devait être représenté, une science morte: la théologie... « Croyant comme la Foi, sincère et naïf comme l'àme des petits enfants, honnête de toutes les honnêtetés, d'une compassion attendrie pour toute souffrance humaine comme nos sensibles de la fin du dix-huitième siècle, angéliquement doux et indulgent à tous. Mais aussi obstiné et absolu jusqu'au sacrifice de lui-même, il a porté toute sa vie sur ses solides épaules la plus lourde et aussi la plus vaine des chimères : la réconciliation de l'Eglise primitive avec la société moderne, ce rêve de quelques âmes tendres...
» A l'affût et au guet perpétuel de l'ultramontanisme, entassant articles de revues sur brochures, brochures sur volumes: et le Clergé de 89, et Un Collège de Jésuites^ et Jésus et les jésuites^ et Rome et la France, et Emmanuel, et les trois tomes parus sur six de Yhistoire de l'Eglise de France, etc. »
A ce compte-là Colline, ou plutôt Wallon, serait un prédécesseur de M. Loyson, un père de son Eglise, si Eglise il y a !
Mais passons.., Nadar, pour terminer son article, nous donne encore cette belle et touchante lettre de l'auteur du Clergé rfe 89.
« Mon cher ami,
» Je travaille et je m'interromps tout à coup pour songer combien nous sommes injustes envers notre pauvre et saint ami La Madelène, dont le souvenir est toujours pour moi comme au premier jour. Toi qui l'as connu, qui as touché son âme, senti sa pureté, sa douceur, son élévation, sa nature d'ange, en un mot, ne pourrais-tu lui donner un souvenir? Ne fût-ce que pour protester, une fois de plus, contre cette idée ridicule et inepte qu'on s'est faite de la bohème de Murger, et contre laquelle il a lui-même senti le besoin de diriger sa première préface. (D'un autre côté je ne voudrais pas qu'il servît de repoussoir contre Murger, mais tu sauras délicatement faire la part à chacun.) Oui, La Made-
lène était un saint, et cependant un bohème par le décousu et l'imprévu de la vie. Il a payé intégralement ses dettes, même celles que les créanciers avaient oubliées ou ne voulaient plus réclamer. Il les a recherchées souvent avec difficulté, et toutes acquittées. Ce n'est là que le petit côté ; mais, à cause décela, le plus sensible au vulgaire, il y faut appuyer. Que de qualités nobles et belles ! que de vertus avec cela ! // nous a donné ses exemples ; nous lui donnons notre témoignage ! Toute la vie est dans ces devx 7nots. Faisons donc notre devoir.
« Jean Wallon. »
Selon ce qu'en ont cru beaucoup d'entre nous, ce serait l'apprenti philosophe Trapadoux (l'autre Colline) qui aurait entraîné l'esprit de Wallon dans les études théologiques. Du reste, et bien qu'il en niât la paternité, il était l'auteur d'un ouvrage intitulé Jean de Dieu. Il a publié aussi, mais en le signant, un intéressant travail de critique dramatique intitulé: Etude sur T art contemporain: Madame A. Histori. Ses représentations aux Italiens et à l'Odcon (1861).
Je vois encore Trapadoux. Sa figure aux traits secs semblait tirée des cartons de Jules Romain que l'on voit au musée des dessins du Louvre. En regardant ses mains osseuses, on était étonné de ne
lOG LES SOUVENIRS DE SCHAUNARD
pas y voir la grande épée à double tranchant des exécuteurs du moyen âge.
Nerveux et long, avec des cheveux insoumis et une barbe plantureuse, il avait le nez sensiblement incliné sur la gauche comme dédaigneux delà régularité ordinaire. Sa peau était bistrée, vraie peau d'Arabe. Il portait un chapeau haut de forme à petits bords ondulés. Quant à son paletot, il est certain que jadis il avait été vert, ce qu'attestaient les parties de l'étoffe à l'abri de l'action décolorante de la lumière. De là son surnom de « Géant verl».
Personne n'a jamais su s'il possédait quelque fortune ou un emploi rémunérateur. On ne le voyait sur les quais que les dimanches et jours fériés, où il se rencontrait avec Wallon, autre bouquinier ambulant. Aussitôt la brume, il volait au café Momus, où l'atlendaU son dîner. Le maître de l'étabhssement lui donnait, en échange de quelques conseils littéraires, un vin qu'il lui réservait exclusivement.
Le seul Charles Baudelaire put soulever un coin du voile qui couvrait sa vie. En nous recommandant la discrétion, il raconta à chacun de nous l'histoire suivante :
Une nuit qu'il errait par les rues avec Trapadoux, il s'aperçut que, tout en devisant, ils étaient arrivés dans le quartier de l'Observatoire. Or, à cette époque, Baudelaire habitait Neui]ly(a vec une négresse d'Abys sinie qui s'habillait en dame européenne.) Comment
faire pour rentrer?... Pas de voitures ! D'ailleurs, pas d'argent!... Devant cet embarras non prévu, son compagnon lui offrit l'hospitalité, qu'il accepta.
Au boulevard Montparnasse, on s'arrêta devant une vieille petite maison moisie, dont la porte, faute de concierge, s'ouvrait avec un passe-partout.
On voit d'ici s'engageant dans cette bicoque mystérieuse le futur traducteur d'Edgard Poë. La chambre qu'habitait l'auteur de Jean de Dieu était principalement meublée par des piles de livres poussiéreux, allant du plancher au plafond. Elle contenait cependant un lit de fer pour une personne, et une table portant à la fois un pot à l'eau et un encrier, parce qu'elle faisait office de toilette et de bureau.
Baudelaire, en sa qualité d'invité, s'étendit sur le lit, et son hôte s'organisa une couchette au moyen d'in-folios habilement disposés.
C'est maintenant Baudelaire qui raconte :
— Défiant de ma nature, je ne pouvais dormir que d'un œil. Vers trois heures du matin, je vis aux rayons de la lune mon Trapadoux s'approcher de moi avec les précautions d'un chat et s'assurer que j'étais plongé dans le sommeil. Convaincu par mon immobilité que j'étais en effet parti pour le pays gris des rêves, il se déchaussa, enleva ses vêtements en ne gardant que son pantalon, puis ouvrit avec pru-
dcnce une armoire, dans laquelle se trouvaient rangées des bouteilles de capacités graduées. Je me dis: « Ah ! çà, est-ce qu'il va boire tout seul? Eli ! làbas ! je suis là ! »... Mais non, ces bouteilles ne contenaient que du plomb de chasse. Trapadoux prit les deux plus grandes et se mit à faire des haltères avec fureur. Ce manège dura bien une heure, repos compris ; après quoi, mon hôte remit tout en place, se rhabilla et s'endormit profondément sur ses in-folios. Etait-ce donc là son secret? Était-ce pour cette gymnastique clandestine qu'il cachait si soigneusement sa vie? Le cœur de l'homme a des replis étranges !
Ce devait être au contact de Trapadoux que Wallon avait pris cette manie du mystère par laquelle il se distinguait si fort, lui aussi. Tous les soirs, par exemple, il s'échappait discrètement du caféMomus — comme un courant d'air y serait entré. Trois ou quatre d'entre nous sortaient après lui et le filaient avec attention. Je ne sais si Wallon nous sentait sur ses pas; mais quand il était arrivé rue de Valois, il prenait sa course et disparaissait dans l'ombre. Selon toute probabilité, le fuyard entrait dans le Palais-Royal par une des nombreuses portes qui y sont ménagées. Jamais nous n'avons pu le rattrapper... Force nous fut d'imaginer un petit roman, et nous créâmes dans nos cervelles fertiles une dame qui (on ne sait pourquoi) reçut le nom de « Dame au parapluie
LES SOUVKMUS DE SCHAUNARD lO'J
vert. » De soupçons en suppositions, nous en arrivâmes donc bientôt à la certitude, par la pente que l'on sait ; et nous affirmions que c'était cette inconnue que notre théologien visitait si ponctuellement aux heures les moins respectueuses.
11 avait une autre passion, et celle-là il l'avouait, ce qui fait que nous n'étions pas obligés de courir après lui comme des chiens de chasse, pour surprendre son secret ; il adorait la musique, de préférence la musique classique, « parce qu'elle répand une odeur de vieux bouquins. »
Je crois avoir donné de Wallon une silhouette suffisante pour le moment; mais j'y reviendrai incidemment au cours de ce travail. Je ne dois pas oublier cependant qu'il fut pendant quelque temps directeur de l'Imprimerie nationale. Au moment de sa mort, arrivée en mai 1882, je reçus la carte postale suivante :
« Mon cher ami,
» Tu as été le Schaunard de la Vie de Bohème de iMurger ; dis-moi tout ce que tu sais de Jean Wallon, qui en fut le Colline. J'ai besoin d'être renseigné extraordinairement, pour ma chronique du samedi au Char'wai'i. Donc des détails, ou la mort !...(De préférence des détaits!) » A toi,
» Albert de Lasalle. »
liO LES SOUVENIRS DE SGHAUNARD
Je répondis immédiatement :
« Mon cher Albert,
» Tu me demandes ce que je sais de Jean Wallon, qui fut le Colline de Murger.
» Il fut introduit dans notre cénacle par Champfleury : tous deux étaient de Laon, le doux pays des artichauts. C'était un garçon de taille moyenne à la copieuse chevelure. Son nez mince, ses yeux grisbleu, ses mains grassouillettes achevaient de constituer une de ces enveloppes dans lesquelles aiment à se loger les âmes mystiques. Rentier héréditaire, il vivait avec sa mère dans l'île Saint-Louis, où son estomac le ramenait deux fois par jour. Et malgré de tels avantages, il n'était pas gai, ou bien sa gaieté était le reflet de celle des autres. Son habit d'ecclésiastique en escapade laïque était bourré de livres aux quatre points cardinaux, chacune de ses poches portait le nom d'une de nos bibliothèques publiques. Au nord, la Richelieu, à l'ouest, la Mazarine, à l'est, l'Arsenal, au sud, la Sainte-Geneviève.
» C'est de cette dernière, c'est du rayon des auteurs grecs qu'il tira de quoi me souffler mon rôle, pendant la fameuse soirée des Bohèmes, quand j'ai imité les « jeux athlétiques de la quatrième olympiade. » Après son dîner, il venait chez Momus, qui, comme Murger l'a ébruité depuis, versait le café à notre immortelle pléiade ! 11 y venait surtout pour
philosopher avec Trapadoiix, autre bibliothèque à
deux pieds. S'il triomphait dans la discussion, mais alors seulement ! il se rendait sans bruit chez la « dame au parapluie vert, » une personne toujours restée mystérieuse pour nous... (?) Dernièrement, je l'ai rencontré devant le café de Madrid, à six heures (à l'heure verte !) Il ne m'a offert que sa bénédiction gallicane, ou je ne sais plus quoi d'aussi peu rafraîchissant !
■ » Bien le bonjour, à toi et à tes lecteurs du Charivari.
CONSÉQUENCE IMPRÉVUE d'unE LET'IRE
Cette lettre, que l'on vient de lire, m'aura coûté plus d'encre qu'il n'y paraît; non pas que j'ai eu à la recommencer plusieurs fois ; le temps me manquait, et il m'avait même fallu la brocher dans la plus grande hâte, pour les besoins d'une chronique afl'amée d'actualité. Mais vous allez voir comment un papier griffonné en amène d'autreg, si on n'y prend pas garde :
Ladite lettre, (j'en suis encore confus!) obtint un succès de reproduction dans les juurnaux de Paris, puis fut portée à la presse de province sur l'aile accélérée de M. Havas.
Albert de Lasalle, qui lui avait donné l'étrennede
l'impression dans les colonnes du Charivari, m'avoua alors :
1** Qu'il venait de faire une expérience de... «chimie littéraire, » (mot forgé pour la circonstance.)
2° Que j'y avais joué à mon insu le rôle de réactif;
3° Que ladite expérience avait parfaitement réussi ;
4° Qu'il savait maintenant ce qu'il voulait savoir : soit que le public attachait toujours le plus grand intérêt à Murger et à son groupe, ainsi qu'à beaucoup d'autres écrivains ou artistes, parmi ceux qui ont soixante ans aujourd'hui, et dont la jeunesse a été pleine de bruit et de fantaisie.
L'ami Lasalle en conclut que j'avais à acheter, sans retard, quelques mains de papier, et à y consigner tout ce qui me reviendrait du temps où Schanne était Schaunard.
Je résistais... Il tenait bon !...
Nous avions fréquemment des conversations dans ce goût :
Lui. — Allons, à la besogne ; et que la semaine prochaine je lise ton premier chapitre en manuscrit.
Moi. — Saurais-je m'y prendre?
Lui. — Mais oui, j'en suis persuadé. On est toujours assez habile pour raconter ce qu'on a éprouvé avec ses propres nerfs, ce qui a remué son sang ou échauffé son cœur à soi. L'autobiographie est un
genre accessible à qui veut l'aborder, ainsi qu'on l'a vu par mille exemples.
Moi. — Yoyons : ai-je bien le droit de me mettre, comme cela, tout à coup à ennuyer les grandes personnes, après avoir si longtemps travaillé à amuser les enfants ?... De mon métier, je fabrique des petits agneaux, poupées, quadrupèdes qui disent ({ papa » en patois mouton. Or, je ne sais si jamais un géomètre a mesuré la distance qui sépare ma profession de celle de Sainte-Beuve, ou de Mérimée?...
Lui. — Ajoute donc Bossuet et Fénelon sur la liste; et ne t'en gêne pas, car je suppose que tu veux me donner à rire avec tes comparaisons excessives ! Mais je te vois venir, toi, qui as vécu près de Varin, et qui sait par cœur ses Saltimbanques et sa Rue de la Lune, son Bal du grand monde et sa Chambre à deux //7s... Tiens, allume une pipe et causons sérieusement. Tu te souviens peut-être qu'un soir d'été, à Londres, nous nous étions assis sur un banc de Green-Parck, où tu ouvris devant moi ta cassette aux anecdotes, déjà entr'ou verte dans ton atelier delà rue de la Harpe. Un Anglais, qui se trouvait près de nous, avait l'air de beaucoup s'en amuser, bien qu'il ne sût pas un mot de français. Que serait-ce alors à l'inverse, c'est-à-dire d'un Parisien ne comprenant pas l'anglais et à qui on conterait les mêmes histoires ?
Moi. — Ah!.. .je te prendsà commettre un paradoxe!
Lui. — Peut-être, car, pour convaincre un grand entêté, tous les moyens sont permis... Je te suppose donc courbé sur ton papier, et en train de vider ta mémoire de tout ce qui s'y est emmagasiné depuis ta première rencontre avec Murger... Le travail devient épineux par endroit, et il y a des journées entières pendant lesquelles l'encre reste sèche dans ta plume. Alors tu me fais signe et j'accours, avec tous les conseils qu'a toujours sur lui, com.me une trousse, un vieux fabricant de prose en chambre. Je t'aide à disposer ta matière en chapitres; je t'empêche de chercher un enchaînement trop rigoureux dans des historiettes qui ne doivent être que des croquis d'album, auxquels un certain décousu ne messied pas ; surtout, je te rappelle, et souvent, au devoir qui t'incombe d'éclairer du jour froid de la réalité les scènes les plus romanesques de la Vie de Bohème... Da reste, ce n'est pas une collaboration que je t'apporte ; ce n'est qu'un coup de main de camarade.
Moi. —Oh!....
Lui. — Seulement je te préviens que je serai cruel I... Armé de ciseaux, je taillerai et rognerai dans ton manuscrit ; j'en enlèverai tout ce qui m'y paraîtra faire longueur... Mais, pour ce petit service, ?i je te prends à dire du bien de moi, oh ! alors, ça ne sera pas le fer, ce sera la flamme qui fera justice de tes divagations affectueuses.
Moi. — 1
Lui. — ??
Moi. — !I!
Enfin harcelé ainsi depuis plusieurs années, je n'ai pas eu d'autre moyen, pour reconquérir la paix, que d'écrire mes Souvenirs.
UN rUNCn, PLACE DU PANTHEON
Si le lecteur a gardé souvenir de ma plantation de crémaillère en 1842 à THùiel de Sens, mes anciens voisins de la rue du Figuier, à supposer qu'ils vivent encore, ne l'ont peut-être pas oublié. Cette manière bruyante de mangerdu civet de chat, avait été fort remarquée, dans un quartier où l'espèce malfaisante des rapins était inconnue. Jenepouvaissortirdemon donjon gothique sans rencontrer des dévotes qui se signaient, ou des mères qui me montraient à leurs enfants comme un exemple à ne pas suivre. Tous les regards curieux et offusqués qui se croisaient sur moi, disaient clairement « Le voilà I C'est lui !... »
Je voyais aussi dans mes rêves, le fantùme du chat roux trottiner autour de moi d'un air rancu-
neux, et encore barbouillé de la sauce dont Berger l'avait accommodé.
Par le sang Dieu! je crois qu'il n'est pas jusqu'à l'ombre rose et blanche de la reine Margot qui ne m'appelât a Messire Satanas, » lorsqu'elle m'apparaissait la nuit.
Que voulez-vous?... Pour les bourgeois de ce temps, tous ceux qui se livraient aux arts libéraux, à l'exception des académiciens, étaient des va-nupieds. Aujourd'hui les barbouilleurs de troisième ordre sont élégamment chaussés, et ont leur hôtel. On couvre d'or le tableau du peintre à la mode, surtout lorsqu'il est meublant.
Le romancier aimé, ou le chroniqueur en vue, trouvent à manger, et même à boire dans leur encrier. Au fond c'est justice que le talent ait enfin sa place au soleil.
Il n'est pas besoin de dire que le mot « bourgeois» ne s'applique pas dans l'argot des ateliers à une catégorie sociale. Je ne veux parler ici que de l'esprit bourgeois considéré dans sa lourdeur. Que l'on soit de grande noblesse ou de petite condition, homme d'état, ouvrier, artiste et même littérateur, on a ou on n'a pas cet esprit. Sans doute vous connaissez comme moi des bourgeois d'aujourd'hui, plus instruits et déliés que ceux d'autrefois, possédant ainsi beaucoup de délicatesse et de finesse dans l'exercice de la vie.
Je me résolus donc à déménager pour retourner au quartier latin qui était pour moi une vraie patrie par le nombre d'amisque j'y comptais. D'ailleurs Murger, avec qui je commençais à èlre très lié, se disposait k faire de même en abandonnant sa mansarde de la rue de la Tour d'Auvergne.
Le paysagiste Jules Rozier et moi, nous louâmes donc à frais commun, un atelier rue de la vieille Estrapade dans le quartier du faubourg saint-Jacques.
La crémaillère fut cette fois des plus modestes ; nous nous y étions d'abord refusés, prétextant que cet usage, qui date de temps fabuleux, ne pouvait avoir persisté jusqu'à nos jours. Mais les amis ne voulurent rien entendre, et il fallut bien procéder à la petite cérémonie.
Bacchus vint à notre secours, ayant pris la forme moderne d'un jeune monsieur dont la profession était d'être l'ami des peintres. On m'entend : il passait comme tant d'autres ses après-midi dans les ateliers à guetter le moment favorable, où il pouvait avoir à bon compte le dessin ou le tableau convoité. C'était le fils d'un marchand de spiritueux en gros. 11 nous envoya un tonnelet de trente litres de cognac ; mais nous payâmes cette fourniture par un paysage historique dans la manière du Poussin : vous voyez d'ici cette peinture, de grands arbres sur le premier plan, une ville romaine dans le fond. Je
me souviens que, pour céder au caprice impérieux de notre Bacchus, je dus ajouter, sur la toile de Rozier, quelques nymphes et bacchantes éperdues.
Mais il fallait du sucre et quelques autres ingrédients pour le punch. Nous nous procurâmes l'argent nécessaire à ces achats supplémentaires en allant vendre un lot de nos gravures à un vieux marchand de la place du Carrousel, le père Médicis dont parle Murger.
Le jour venu, nous invitâmes une partie des buveurs d'eau, qui devaient avoir besoin de se tonilier l'estomac, ainsi que plusieurs étudiants que connaissait Rozier. Nous voilà donc réunis une douzaine de gais lurons et joyeux drilles, un soir de Janvier.
On sait qu'à cette époque de Tannée a lieu la neuvaine de sainte-Geneviève, et qu'à cette occasion, se tient, sur la place du Panthéon, une foire aux objets de piété. Dans la foule qui est grande, on voit entre autres habitués de timides fiancés venus pour acheter des anneaux d'argent qu'ils font ensuite toucher à la pierre tombale de la sainte. Ce sera le porte-bonheur de leur futur ménage. Et dire que ces scènes touchantes se passaient dans un quartier de jeunes mécréants, comme nous l'étions tous alors, dans la société que Rozier avait invitée I
Voyez : un parpaillot d'entre nous proposa d'aller faire tlamber le punch au milieu des dévots de la
LES SOIIVENIKS DE SCHAUNAKD 121
place du Panthéon. Sa motion fut acclamée, et nous partîmes aussitôt avec nos ustensiles. Le tonneau ouvrait la marche, porté comme un lustre par deux d'entre nous. Chacun avait un verre dans sa poche.
Il est à remarquer que dans une réunion de jeunes gens, il s'en trouve toujours un qui a la prétention d'avoir une voix d'opéra. Comme de juste nous avions notre soliste dont le morceau favori était a le Rataplan » des huguenots ; il en fit donc retentir les échos de la rue de l'Estrapade, échos qui s'endorment tous les soirs à neuf heures, et le refrain en chœur était hurlé par toute la hande. Pourtant nous ohservàmes un silence prudent en arrivant sur la place; puis, il en fut ainsi qu'il avait été dit.
Le cognac, allumé et remué avec une grande cuillère devant le péristyle du Panthéon, donnait une flamme d'un mètre de haut, éclairant par intermittence les personnages du superbe fronton de David d'Angers. La figure de pierre, représentant la Patrie reconnaissante, semblait animée et vouloir déposer ses couronnes sur nos têtes non méritantes. Cette lueur inattendue attira l'attention des attardés delà foire religieuse qui vinrent se ranger en cercle pour assister à cet office du soir, si peu orthodoxe.
Rozier qui dirigeait lu fête donna à haute voix le commandement: « Apprêtez... chopes! » Nous obéîmes passivement. Puis il cria sur le même ton après que chacun de nous eut reçu sa ration : « Etes-
VOUS parés ?... » Le chœur répondit: « Oui, Monsieur ! » Le chef reprit : « Aux grands hommes !.. » Toutes les chopes s'élevèrent dans la direction du fronton de David. Enfin arriva ce dernier ordre « Envoyez !... » Toujours disciplinés, nous engouffrâmes avec ensemble le liquide brûlant.
Nous n'étions pas inventeurs de cette manœuvre ; elle n'était que la parodie de celle qui se pratique sur les vaisseaux de guerre.
On ne doute pas de l'arrivée immédiate de deux sergents de ville.
— Qu'est-ce que vous faites là, à mettre le feu à la place ?
— Elle n'est donc pas assurée, vol re place ?
— Mais, dit un des nôtres qui était avocat, permettez-moi de vous faire remarquer, messieurs les hommes d'armes, que les boutiques de laneuvaine étant à gauche et nous à droite, nous n'empêchons pas la fête.
— Pas d'explications... Si vous ne nous f.... le camp, nous allons vous f.... dedans !... OustI!!
— Enfin, reprit l'avocat en nous faisant signe de détaler, nous n'avons pas, comme Mirabeau dont la tombe est dans ce monument, la prétention d'être ici par la volonté du peuple et de n'en partir que par la force des baïonnettes.
Nous rentrâmes processionnellement à l'atelier, comme nous en étions sortis ; seulement nous étions
plus nombreux, parce que sept ou huit badauds inconnus s'étaient permis de nous accompagner.
La fêle se prolongea pendant une partie de la nuit, jusqu'à épuisement du tonnelet. Aussi, lorsqu'il nous fallut, Rozier etmoi, nous lever dès l'aube pour achever d'urgence un travail de peinture, nous avions la main mal assurée. Il s'agissait d'exécuter une commande d'une douzaine de stores que nous avions reçue d'un restaurant situé dans le sous-sol du passage de l'Opéra. Les malheureux stores furent donc peints tout de travers, et à faire frémir la nature ; ils étaient littéralement ivres du punch de la veille.