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UNE SOUPE CHEZ LES BUVEURS D EAU

Les buveurs d'eau étaient donc, commeU a été dit plus haut, une société déjeunes artistes constituée en vue de résister à la misère par un effort commun.

Le poète Léon Noël était le président, j'allais dire le père abbé de ce couvent d'ascète laïque. Les frères avaient noms, Murger, Tabar, Guilbert, Villain, et Vastine(un ancien imprimeur lithographe devenu peintre;) les Desbrosses (surnommé le « Christ » et « le Gothique »), l'un faisant de la sculpture, l'autre de la peinture ; le sculpteur Cabot et le paysagiste Chintreuil.

Cette société n'était pas rigoureusement fermée ;

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les profanes pouvaient assister aux réunions qu'elle tenait pour la propagation de la foi artistique.

Vous allez voir si j'y fus bien reçu un matin à l'heure du déjeuner.

C'était un jour de diète forcée ; on n'avait pas dîné la veille. Sans être comme mes amis, je ne m'en trouvais pas moins à fond de cale. Le parti que je pris fut d'aller manger le fricot de la famille, comptant bien donner un petit coup de pioche dans le terrain argentifère de la rue-aux-Ours. Mais je n'osai rien demander, ne trouvant ni mon père ni ma mère d'humeur assez accommodante.

Cependant, profitant des allées et venues de ma grand'mère, sévère personne qui avait la charge économique du ménage, je parvins à m'emparer d'une demi-livre de graisse, que j'enveloppai dans un papier et mis dans ma poche sans souci des taches. Je fis provision aussi de sel, de poivre et de quelques oignons ; que de précautions et d'adresse de pick-pocket il me fallut pour échapper à son œil vigilant !

Mon larcin commis, je m'empressai de déguerpir. Ayant sur moi cinquante centimes, j'entrai bravement chez le père Martin, notre boulanger. Le père Martin se m.ontra compatissant et magnifique en apprenant qu'il s'agissait d'un repas d'artistes en trop bel appétit ; il ne voulut pas entendre parler d'argent pour le pain qu'il me donna. •

D'un irait je partis pour la rue du Cherche-midi où m'attendaient ces rêveurs affamés. Pourtant je m'arrêtai en route chez cinq charcutiers différents demandant h chacun « deux sous de fromage d'Italie », l'expérience m'ayant appris qu'on est mieux servi en détail qu'en gros.

Mes amis n'allant que rarement à la campagne, avaient pris l'habitude de vivre autant que possible sur les toits. Ils étaient donc perchés sur la maison des frères Desbrosses, lorsqu'ils m'aperçurent au bout de la rue du Cherche-midi tenant mon pain sous le bras. Aux signaux de détresse qu'ils me firent, je répondis par ce cri que je lançai du trottoir :

— Y a une soupe !...

Alors, ils regagnèrent la fenêtre de la mansarde comme des lapins effarés qui rentrent au terrier.

J'avais eu à peine le temps de gravir les six étages par deux marches à la fois, que déjà les débris d'un vieux tabouret flambaient dans le foyer. La grande poêle était apprêtée. En un tour de main la soupe fut faite et servie. Quelle joiel mais surtout quelle jubilation intense lorsque je sortis de ma poche cette surprise inattendue, les cinq petits paquets de fromage d'Italie... Il n'y eut pour refroidir un instant l'enthousiasme que la vue descinq morceaux de papier servant de vaisselle à ce plat inespéré, et qui étaient tous des avertissements avec /ra/s émanant de l'administration des contributions directes.

En guise d'anecdote de dessert, je racontai la belle conduite qu'avait tenue le sieur Martin, boulanger à Paris. L'émotion fut générale ; et l'on but à la santé de cet ami des arts plusieurs verres... de ce que vous savez I

En quittant mes camarades, je leur demandais comment il se f^iisait qu'ils avaient quitté le toit de Lazare, rue d'Enfer, pour un toit delà rue du Cherche-midi?

— Tiens, réponditMurger, l'eau est meilleure dans ce quartier ci ; nous y buvons du cru d'Arcueil.

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