‹ Souvenirs de SchaunardChapitre 17 sur 41 · LK CABINET DE LECTURE DES PIEDS HUMIDES · texte numérisé non relu

LK CABINET DE LECTURE DES PIEDS HUMIDES

De temps à autre, et surtout quand il faisait beau, la force de l'habitude m'entraînait dans mon ancien quartier Saint-Paul. J'aimais à y retrouver un homme, à qui je devais un supplément d'éducation. Ce n'était pas, si vous voulez, un professeur, mais un vieux bouquiniste qui tenait son étalage sur les parapets du pont Marie et du quai des Ormes. Que de longues et bonnes heures passées sur ce quai quand le temps le permettait! Je m'y saturais des auteurs anciens et modernes ; j'encourageais même d'un regard quelques infortunés ouvrages de récente publication qui, n'ayant pas trouvé d'acheteurs, arrivaient là en solde, et par paquets. Hélas !

si jamais les souvenirs de Schaunard sont publiés, c'est peut-tHre cette disgrâce qui leur est réservée !...

Mais ne nous attardons point à d'aussi sombres pressentiments.

Industrie toute spéciale à mon marchand de rossignols littéraires, il donnait à lire aux passants moyennant un sou la séance, et fournissait la chaise, à moins que le client, pour avoir plus frais, ne préférât s'asseoir sur la pierre du parapet.

D'après ce que m'a dit mon homme, il n'avait jamais fait crédit qu'à un seul lecteur par compassion pour sa mine maladive : c'était à Hégésippe Moreau. Le triste et doux poète a passé bien des journées dans cette bibliothèque en plein vent, surtout à l'époque où il attendait que les ombres du soir servissent à masquer sa retraite dans les bateaux de charbon où il prenait son sommeil.

Les livres les plus recherchés des amateurs n'étaient pas les classiques, mais bien ceux qui contenaient des histoires de voleurs ou de revenants. Ils m'intéressaient aussi, je dois le dire, par leurs images d'une naïveté bouflbnne. Je vois encore ce frontispice : à gauche un monastère en ruine ; à droite une croix de pierre; et au miheu, sous un ciel sillonné d'éclairs, un Fra-Diavolo entraînant une jeune femme qui se tord les bras ; au-dessous on lisait cette phrase, que le brigand est censé pronon-

cer : « Apprends que l'âme de Sacripanti est ïnaccessible à la frayeur 1 »

Et cet autre : l'intérieur d'une caverne. Toujours Fra-Diavolo entouré de sa bande ; à ses pieds, un homme terrassé qu'il maintient de sa puissante main gauche, tandis que de la droite, armée d'un poignard, il le menace. La légende disait laconiquement : « Apprends que f adore Zamba ! »

Encore une image, si vous le voulez bien : cellelà représentait une femme marchant sur les deux mains ; et ce qui est peut-être une infraction aux lois de la pesanteur, c'est que ses jupons lui restaient collés le long des jambes 1 II est vrai que cette estampe datant du Directoire, le costume athénien dessinait suffisamment les formes de l'acrobate, et qu'ainsi les précautions pudibondes du dessinateur devenaient inutiles.

Dans le fond on voyait une galerie de spectateurs, appartenant aux classes sérieuses de la société, tels que généraux, magistrats, membre du Conseil des Anciens ou du conseil des Cinq-Cents, et bourgeois divers à ventre d'acajou. Et vous ne devineriez jamais ce qui était écrit sous le dessin... en voici le texte que je donne garanti conforme à l'original : a Adorons l Eternel qui d'un mot créa le papillon volage ! n Quant au livre lui-même, il n'avait aucun rapport avec ce papillon volage puisque c'était le célèbre Traité des accords et de leur

succession, selon le système de la basse fondamot • taie, pour servir de principes d'harmonie à ceux qui étudient V accompagnement du clavecin y par l'abbc Roiissier.

Plusieurs fois j'avais voulu régaler Murger d'une séance de lecture dans ce cabinet des pieds humides, mais il repoussait toujours mes avances, car les gens de plume, timides à leur façon, n'ont jamais pris l'habitude de travailler en public et dehors comme les peintres. Un jour que, passant sur le quai des Ormes, il refusait encore une fois ma politesse d'un sou, je le plaisantai sur ses pudeurs aristocratiques.

— Tiens, lui dis-je, tu es un millionnaire manqué ; et, lui montrant l'Hôtel Lambert, situé dans l'Ile Saint-Louis, j'ajoutai : Voilà où tu devrais aller travailler. Il doit y avoir dans ce palais une bibliothèque bien fournie, avec tout ce qu'il faut pour ' écrire.

— Mais j'y songe, répondit-il.

— Méfie-toi, tu as des tendances à l'opulence, et cela pourrait t'embarrasser le cerveau... Il y a, à Gharenton, une salle spéciale pour ce genre de folie.

11 me quitta en faisant des gestes à la façon de Grassot. Mon bouquiniste, allant et venant, saisissait quelques bribes de notre conversation ; il n'aimait probablement pas que Ton eût l'air de mépriser sa maison.

132 LES SOUVENIRS DESCHAUNARD

— Que fait-il donc, votre ami ? me demanda-t-il, il a l'air bien fier.

— C'est le secrétaire d'un grand seigneur.

— Bah ! puisqu'il est si grand que ça ce seigneur, il devrait bien lui payer un autre chapeau.

— Mais ce chapeau est en vrai castor.

— Du castor... de France?

— Mais non, de Bohême. Vous n'y connaissez rien.

LES CAFES DU QLTAUTItK LATIN

Croiriez-vous que ddiis ce temps-là, non seulement au quartier Latin, mais dans tout Paris, on n'allait guère au café que pour prendre du café ? La bière n'était connue que comme une boisson bizarre et accidentelle, qui n'était pas plu> demandée qu'aujourd'hui le vespélro et le brou-de-noix. Cette curiosité gastronomique se servait avec des échaudés, quelquefois avec des brioches ou des nougats. De choucroute point ; les estomacs impatients de l'heure du diner se réconfortaient avec un riz au gras ou un riz au maigre. Quant aux liqueurs apérives ou prétendues telles, on n'en voyait que bien rarement sur les tables ; elles étaient considérées

comme des sortes de potions, à l'usage des tempéraments débilités par un séjour en Afrique. Le punch et le bischof étaient à la mode pour la seconde partie de la soirée.

La pipe, que la cigarette remplace aujourd'hui, était fort en honneur; les étudiants en faisaient même un complément de leur costume et lorsqu'ils ne l'avaient pas à la bouche, ils la mettaient à leur boutonnière, comme la fleur des champs dont parle Béranger dans sa chanson du Vieil habit.

Nous allions de préférence à la Rotonde, située non au Palais-Royal, mais au coin occidental des rues Hautefeuille et de l'Ecole de Médecine. Quand je dis « nous, » j'entends Murger et tous ceux qui se groupaient volontiers autour de lui, posant à leur insu pour les personnages du livre qu'il devait écrire. Il est même bon qu'on le sache, nous n'avons jamais vécu comme les buveurs d'eau en cénacle constitué et réglementé. Nous nous voyions souvent, et voilà tout.

C'était tous les soirs la môme scène à ce café de la rotonde, une vraie scène de vie de bohème.

Le premier arrivé, sur la demande du garçon : « Que faut-il servir à monsieur? » ne manquait i)as de répondre: a Rien pour le moment, j'attends un ami. » L'ami arrivait, qui était assailli par cette brutale question : « As-tu de l'argent ? » Il faisait un geste négatif et désespéré, puis, disait assez haut

pour ^tre entendu de la dame du comptoir: «Ma foi ! non, figure-loi que j'ai oublié ma bourse sur le marbre de ma console à pieds dorés, du plus pur style Louis XV. Ah ! ce que c'est d'être distrait ! » Il s'asseyait, et le garçon essuyait la- table pour avoir l'air d'être utile à quelque chose.

Un troisième arrivait qui, quelquefois, était en état de répondre à notre monotone questionnaire:

— Parbleu, oui, j'ai dix sous.

— C'est bien, reprenions-nous, demande un Gloria, un verre et une carafe ; paye et donne 2 sous au garçon pour acheter son silence.

Ainsi faisait-il. D'autres venaient prendre place à côté de nous, et répétaient au garçon le même refrain : « Nous sommes avec monsieur. » Souvent nous étions huit ou neuf à la même table, et un seul de ces consommateurs consommait. En fumant, en lisant les feuilles, nous nous repassions cependant le verre et la carafe. Lorsque l'eau commençait à manquer comme sur un navire en détresse, un de nous avait le front de crier: « Garçon, de l'eau 1 »

Le maître de l'établissement, qui comprenait notre situation, donnait sans doute des ordres pour que l'on nous laissât tranquilles. Il a donc fait forlune sans nous. Du reste, c'était un brave homme, et de plus un homme intelligent ; il avait abonné sa maison à toutes les revues scientifiques de l'Europe, ce qui lui attirait la clientèle d'étudiants de

langues variées, tels qu'italiens, russes, suédois, etc.

Etaient présents d'ordinaire à ces médiocres agapes, Murger, Léon Noël, Karol, Pifremann, Ganidel, Berger, Bazin, Privât d'Anglemont.

Bazin, dont je n'ai pas encore parlé, a eu une vie aventureuse et qui a fini d'une façon tragique. Nous l'appelions « Piéçard » pour exprimer, par ironie, la constante absence de toute pièce de monnaie dans ses poches.

C'était un garçon bien tourné de sa personne, parlant avec facilité, et que les femmes adoraient. Le plus beau talent que je lui ai connu, était celui de joueur de billard ; il tripotait aussi pas trop mal le clavier d'un piano, et faisait de la peinture pour vivre. Nous avons exécuté en collaboration, lui et moi, un portrait-charge de Bullier. Cette lithographie, qui a eu un succès de vente, représentait le directeur du Prado sur un tambour de basque traîné par les habitués les plus connus de son bal.

Le dernier métier de Bazin a été celui de comédien. Il y a une vingtaine d'années, vous avez pu lire son nom sur les affiches des Variétés. Son emploi était celui déjeune premier.

Qu'était devenu Piéçard depuis qu'on n'entendait

plus parler de lui dans le monde théâtral ? Vers

187i2, je rencontrai un tailleur de la rue iiacine,

dont le père avait eu vnngt-cinq ans auparavant la rare occasion d'ajuster, sur mes formes, un élégant costume. Il me demanda si j'avais eu connaissance de la fin de Bazin ; il ajouta qu'il avait fait de sérieuses recherches, ayant un grand intérêt à être renseigné sur son compte. Voici ce qu'il m'apprit ;

La guerre étant venue apporter de terribles complications dans son existence déjà difficile, le jeune premier Bazin dut se faire garde national à trente sous par jour. Il continua son service sous la Commune, et devint même officier payeur (lui Piéçard !) C'est dans l'exercice de cette fonction qu'il fut pris au square du Temple, et fusillé.

Parmi ceux qui venaient goûter à notre carafe, mais d'une façon irrégulière, se trouvaient aussi Gramusotet Bresdin dit « Chien-Caillou. »

Cramusot était un poète de l'espèce solennelle et pleurarde. Le tic par lequel il se distinguait était assez insupportable, bien qu'innocent. Sans s'en s'en douter le moins du monde, et à tout propos, il se saisissait le nez à pleines mains, pendant qu'avec sa bouche il imitait le bruit que fait une gouttière par les giboulées de mars. Sa mort fut une véritable ironie du sort : ce pauvre garçon, qui s'était presque déshabitué de manger, fit un jour un héritage de douze cents francs de rente. Il périt étouffé par un frugal dîner qui était relativement pour lui une orgie.

Chien-Caillou (de. son vrai nom Bresdin) venait de temps à autre à la Rotonde pour essayer de vendre ses eaux-fortes à de rir;hes étudiants. Mais ceux-ci étaient généralement récalcitrants. Il faut bien le dire, Bresdin était assez maladroit dans son art, et voulait faire passer ses maladresses pour de l'originalité. Il n'avait guère plus conscience des proportions de la figure humaine que les tailleurs d'images du moyen âge. Sa montre, qui devait être au mont de piété, retardait de cinq cents ans. Toute son éducation artistique s'était faite chez son père qui était chaudronnier, et dont il gâtait les casseroles en y gravant des arabesques. A la longue cependant, il avait acquis une certaine habitude de la pointe sèche, et ses épreuves peuvent encore être recherchées par les amateurs de l'art naïf. Sans la charmante nouvelle que Champfleury lui a consacrée, et qui du même coup assura la réputation de l'homme de lettres et de l'aqua-fortiste, depuis de longues années il ne serait plus question de Chien-Caillou.

Le café de Fleurus, situé entre le théâtre Bobino et le jardin du Luxembourg ne contenait pas précisément une galerie d'originaux méritant description. Il était fréquenté par des peintres travailleurs et réguliers dans leurs mœurs, telles que MM. Gérôme, Hamon, Achard, Bonvin, Nazon Lambert, (dit Lambert-chat) etc..

C'est là que je fis la connaissance d'Isnard le déco-

râleur. Ce décorateur m'a admis une fois à collaborer avechii ; nous avons peint cnscml^le, pour le th(^'àtre du Panthéon, la devanture d'une boutique de pharmacien. Ce fut la seule occasion que j'eus jamaisde prouver par la détrempe que M. Léon Cogniet m'avait appris quelques petites choses.

Un café sérieux entre tous, c'était le café Tabourey situé dans le voisinage del'Odéon et qu'on pourrait appeler l'Odéon des cafés. A ses tables en effet se réunissaient les poètes joués et même refusés par la direction du second Théâtre-Français. On y voyait, en ce temps là, Ponsard et les principaux adeptes de l'école du bon sens protestant contre le romantisme déjà en désarroi ; puis et comme pour le contraste, Théodore de Banville, Barbey d'Aurevilly et autres poètes du genre flamboyant. Là on fumait dans une salle réservée. Quantité de gens connus ou inconnus, écrivaient fiévreusement des lettres qu'ils déposaient ensuite chez le concierge du théâtre voisin ; on devine le contenu de ces missives éplorées réclamant soit une audition, soit la réception d'une pièce en souffrance, voire encore deux fauteuils d'orchestre. Un des signes distinctifs de la maison, dont le café occupait le rez-de-chaussée, était que Jules Janin en habitait le dernier étage. On le savait du reste dans le quartier par le bruit que faisait le perroquet du critique des />e6a^s. Ce Kakatoès se croyait obligé d'annoncer les changements de temps, comme au-

jourd'hui le pessimiste bureau météorologique de New-York ; et alors, pour donner l'alarme dans les parages du Luxembourg, il s'égosillait à réciter par bribes, le dernier feuilleton de son maître.

Je vois encore sur la place de l'Ecole de Médecine, et contigu à la clinique, le café préféré des noctambules qui en effet y trouvaient encore à boire, une fois les volets fermés. Il s'intitulait la Taverne, tout court. Est-ce parce qu'il était habile à prolonger les heures de commerce passé minuit que son propriétaire a fait fortune ? ; Non, c'est parce que cet industriel avait les aptitudes d'un banquier. Il possédait à un rare degré l'art de faire crédit ; bien renseigné sur ses clients, il avait coté chacun d'eux au chiffre pour lequel il pouvait lui ouvrir un compte. Lorsqu'il s'est retiré très satisfait de l'état de ses affaires, on lui devait la somme ronde de douze cent mille francs ! Moyennant les billets qu'il s'était fait signer et qu'il sut présenter en temps opportun à ses consommateurs devenus magistrats ou médecins, il ne perdit pas un centime. Je crois même qu'il avait fait là un excellent placement à intérêts composés. Notons que son établissement fut le premier du quartier à avoir des billards sans blouses, comme ils le sont tous aujourd'hui.

A cette taverne de la place de l'Ecole de Médecine, on rencontrait surtout des étudiants Franc-comtois, de même qu'au café Jules César de la rue de la Harpe

les Bretons dominaient. Quand j'entrais dans ce dernier lieu de plaisir, je croyais toujours que la porte mal graissée rendait des sons de bigniou.

Du reste on peut dire qu'à cette époque il n'était guère de province qui n'eut son café.

Les Auvergnats mangeaient chez la mère Dusardier, rue Monsieur le Prince ;

Les Vendéens se donnaient rendez-vous dans une autre maison de cette même rue.

La mère Giraud donnait à dîner pour quinze sous, rue des Cordiers. Sa clientèle était composée d'étudiantes qui étudiaient les étudiants pour toute étude.

Au café Soufflet, (que nous appelions familièrement « lagifÛe » ), et qui se trouvait à l'angle des rues Racine et de l'Ecole de Médecine, s'assemblaient volontiers les polytechniciens, à moins qu'ils ne descendissent jusqu'à l'estaminet hollandais où, le dimanche, ils allaient fraterniser avec les saintscyriens.

Le restaurant champêtre de la mère Cadet (79 et 81 Avenue du Maine) a droit à une mention dans ce chapitre. C'est en eff'et, sous les acacias de son jardinet, que Murger fait se rencontrer Colline et Schaunard. Vous vous souvenez de la scène; et de la gibelotte de lapin bicéphale ; et de la cantatrice du théâtre Montparnasse, qui avant de chanter Lucie de Lammermoor^ fait mariner son la dans deux sous de

vinaigre? Nous dînions assez souvent chez la mère Cadet, l'été, lorsque nos capitaux ne nous permettaient pas de pousser jusqu'aux riches campagnes de Seine-et-Oise.

Par tolérance spéciale de ses chefs, le père Pruche, concierge de l'avenue du Luxembourg, débitait dans sa loge quelques verres de liqueurs multicolores. Ce cerbère mâtiné de Bacchus avait surtout pour clients, des fanatiques du jeu de piquet. Je fus mené chez lui par Traviés, le caricaturiste, qui eut^ son heure de célébrité par sa création de Mayeux. C'est peut-être à sa fréquentation que le fils Pruche dut de s'être jeté dans la lithographie et le dessin humoristique.

Ma nomenclature serait incomplète si je n'y faisais entrer le café de l'Europe, situé au carrefour de l'Odéon, et quia disparu pour livrer passage au boulevard Saint-Germain. Je m'y rendais parfois le soir, pour le plaisir de causer musique avec Auguste Vitu, ou bien pour l'entendre me raconter les trouvailles archéologiques qu'il venait de faire dans le vieux Paris. Du reste, le futur critique du Figaro, plus sérieux et plus régulier que nous dans sa manière de vivre, eut été difficile à rencontrer chez Momus ou chez Jules César.

A notre table s'asseyait souvent le chansonnier lyonnais Pierre Dupont et un fantaisiste nommé Champin. Champin n'était remarquable, auphysique.

que par des moustaches d'un touffu phénoménal; du reste c'était un garçon fort délie' d'esprit et bien avisé en toutes choses. 11 sut profiter de la révolution de 1848 pour se faire donner la sous-préfecture de- Baume-les-Dames.J'aieula curiosité desuivre sa trace à travers V Annuaire national, puis, impérial', je l'ai retrouvé dans le tome 1870 avec cette mention : « chevalier de la Légion d'honneur et secrétaire général de l'Aisne ».

Ce fut là aussi que je dus faire la connaissance d'un étudiant en droit dont la destinée fut assez singulière. Il s'appelait Barthélémy et était natif d'Angers. Après s'être fait inscrire au barreau de Lyon en 1848, il jeta sa robe aux orties, et partit pour la Californie. Plusieurs années après il revint à Paris ne possédant pour toute fortune qu'une brosse à dents, mais la tête pleine de l'illusion qu'il était tragédien. Barthélémy en effet a débuté à l'Odéon dans le Cid au printemps de 1856, avec Jeanne Ester qui faisait Chimène. Il avait dès la veille envoyé à dix mille personnes notables une circulaire dans laquelle il leur annonçait qu'il allait « régénérer la tragédie ». Disons que la tragédie ne fut pas régénérée ce soir là ; son apùtre, n'ayant pas été engagé par la direction du théâtre, eut le courage vraiment rare de prendre à trente-cinq ans, sa pr»'mière inscription de médecine. A quarante ans, il était docteur et prenait en celte qualité du service dans la marine. Cet avocat,

ce mineur californien, cet acteur, ce chirurgien, est mort en 1870 des suites d'une insolation qui l'avait frappé dans le Bosphore.

Je ne voudrais pas passer sous silence, non plus, un établissement singulier qui, situé rue de la Gaieté au quartier Montparnasse, faisait concurrence au bal de la Chaumière. C'était à la fois un café et un restaurant, connu alors sous le nom de Prado d'été ; on y dansait les dimanches, lundis et jeudis. Gequi pouvait cependant refroidir les habitués de cette maison de plaisir, c'est que les fenêtres du premier étage en donnaient sur le cimetière du Sud. Le Prado d'été, un instant régi par le père Bullier,n'apas eu de longues années d'existence et de prospérité. Les étudiants et les artistes le désertèrent bientôt, car ils étaient trop souvent obligés, à la sortie, d'engager des batailles avec les mauvais drôles de cette banlieue mal habitée.

J'ai gardé pour la fin (quel dessert) un bouge fondé par Gustave, ancien garçon de service du Prado. Ce n'était ni un café, ni une taverne, ni un

restaurant, ni un hôtel, ni un liquoriste C'était

« Gustave. » La maison de Gustave était située rue de la Harpe, appuyée aux Thermes de JuHen. Il fallait monter au second étage pour trouver la cour de dégagement, laquelle s'étendait sur la voûte du monument romain. Quelques étudiants riches qui fréquentaient ce taudis faisaient venir leur nourriture de chez

LES SOUVENIRS DE SCHAUNARD 1 if,

le restaurateur Janodet, qui tenait ses opulentes cuisines deux portes plus haut dans la rue. On racontait, mais faut-il le croire? que d'aucuns y avaient laissé leur fortune. Ce n'était toujours pas le cas du

« philosophe ardoise » dont il va être question

au chapitre suivant.

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