‹ Souvenirs de SchaunardChapitre 3 sur 41 · LE PASSAGE DES PANORAMAS ET LE THEATRE DES VARIÉTÉS EN · texte numérisé non relu

LE PASSAGE DES PANORAMAS ET LE THEATRE DES VARIÉTÉS EN

La révolution de 1830 arriva le lendemain du jour qui me donna un petit frère. Je vois encore ma mère dans son lit, et mon père en garde national dans le passage. Les coups de canon et la fusillade m'amusaient. J'étais dans l'âge « sans pitié. » Malgré les précautions prises pour cacher à ma mère ce qui se passait sous nos fenêtres pendant la bataille, des bruits confus de voix mêlés aux plaintes des blessés arrivaient jusqu'à elle. Et si elle avait pu voir!....

Entr'autres tableaux dramatiques, il me souvient encore d'un grand peuplier au pied duquel on avait amoncelé des cadavres provenant d'une ambulance voisine.

Je parle de Frascati, de ce fastueux tripot qui a faitplace, depuis, au prolongement de la rue Vivienne jusqu'au boulevard. Souvent je m'échappais de chez mes parents pour m'y introduire à la sourdine, attiré par le spectacle des danses et du remuement de l'or. Les gens de service me toléraient, parce que j'étais connu de tout le quartier. Je n'avais alors que sept ans, et cependant je me rappelle encore un grand jeune homme absolument perdu de boisson, que les valets en raison de sa mauvaise tenue voulaient jeter dehors. Un vieux monsieur s'approcha de l'ivrogne, et lui dit :

— Malheureux, allez donc prendre votre or !

Celui-ci le regarda d'un air hébété et se laissa conduire à la table sur laquelle il avait préalablement déposé quelques louis sans plus s'en inquiéter... Je le vis ramasser une vraie fortune en espèces et en billets, ce qui le dégrisa complètement. (Tiens, je crois bien I )

Je devais retrouver à l'atelier Cogniet, l'élève Dehodencq qui, devenu peintre de talent, habita Madrid et envoya au salon des combats de taureaux et autres sujets madrilènes. Son père tenait en 1830 le café des Variétés. Il me souvient d'avoir reçu du mien une collection de giffles assorties pour avoir emprunté, à notre étalage extérieur, un groupe de jouets qu'on appelait des Catalans, très à la mode en ce temps, et composé de deux marionnettes tra ver-

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sées d'une ficelle que l'on s'attachait à la jambe ; l'autre bout était fixée à une colonne montée sur une planche ; et ayant, comme supplément, un fifre et un tambour. Nous les mettions en mouvement (levant les habitués du café accoutumés à nos gamineries ; et l'on nous donnait en riant quelques sous que nous nous empressions de porter chezFélix le pâtissier du passage, célèbre par ses bouchées et ses brioches. Nous demandions des « rassis » (gâteaux de la veille) remplaçant ainsi la qualité par la quantité!..

Déjà galants 1 nous invitions les petites filles, nos voisines, à faire ladinette surunetableque l'on dressait devant une boutique. Tous assis sur les dalles, nous mangions, avec un appétit qui ne connaissait pas d'obstacles, le gain d'aventure acquis par un métier qui n'était pas le nôtre.

Aussi, pour tempérer mes jeunes effervescences, mon père me plaça-t-il dans une petite école du faul)Ourg Montmartre.

A deux pas de notre boutique, et du côté qui lui était opposé, se trouvait, comme maintenant, lagalerie en coude conduisant à la rue Saint-Marc, et sur laquelle donnait l'entrée des artistes des Variétés. J'y jouai à cache-cache avec les enfants du passage, certaines parties sombres de son parcours semblant disposées pour ce jeu. Le laboratoire de confiserie de mademoiselle Métais s'y trouvait placé ; j'ai en-

core présent un grand tonneau ouvert, plus ou moins rempli de pièces sucrées non réussies et remises à la • fonte. Les jours de bonne humeur des employés, je me risquais à allonger la main dans le tas, et d'autant mieux que le sucre ne me faisait pas tomber les dents.

J'étais connu aussi de tout le personnel des Variétés. Comédiens etcomédiennes étaient de nos clients, ce qui fait que, si on avait besoin d'un gamin dans la figuration, j'étais choisi de préférence. Je fus notamment exhibé dans un acte du répertoire avec deux de mes jeunes camarades. Jenny Colon nous présentait à notre oncle, qui était je crois Potier. Le rideau tombé, la charmante actrice nous embrassait, et complétait ses faveurs en octroyant à chacun de nous une superbe brioche de chez Félix en guise de cachet.

J'entrais donc, de temps à autre, dans les coulisses dû théâtre ; de son côté, le contrôle me laissait volontiers passer, à la condition de monter avec la sagesse d'un ange au paradis. iMa mémoire a gardé les images confuses d'un méli-mélo de pièces, dont la plupart avait trait à la politique du jour. Leurs titres que j'ai retrouvés depuis, étaient par exemple : Philippe Charte et Liberté y Les Ouvriers, Le Moulin de Jemmapes, La Veille et le Lendemain, Les Saint-Simouistes de la rve des Prêcheurs^ conférence mêlée de bêtises etc

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D'autres vaudevilles de la môme époque et qui ne tenaient pas compte des événements récents, s'appelaient: La Grisette mariée, Pique-assiette, Le voyage en Suisse, La semaine des amours etc.. .

La troupe se composait de Potier, Odry, Brunet, Vernet, L'hérie, Lebel, Hyacinthe ; et de Mesdames Jenny Colon, Flore, Herfort etc....

Pour le dire en passant, le grand comédien Vernet que je viens de nommer, était l'oncle du miniaturiste Alfred Vernet tué par la photographie, et qui, doué d'aptitudes diverses, trouva une mélodie si heureuse sur Musette, la chanson de Murger.

Voilà le bon temps de mon enfance qui devait se terminer brusquement.

Les émeutes qui suivirent la révolution de juillet, ainsi que l'apparition du choléra en mars 1832, apportèrent un coup terrible au commerce des joujoux.

Je voyais ma mère et mon père s'attrister de jour en jour; ils devenaient maussades. Il est vrai que, de mon cùté, je leurdonnais force occasion de se fâcher. Un jour par exemple, mon père fut obligé de me dételer de la voiture de Lafayeltequele peuple surexcité, tirait à bras au retour de l'enterrement du général Lamarque.

On voit que l'auteur de mes jours n'admettait pas que je fisse acte politique.

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