LE DIRECTEUR
J'en ai trop, voyez plutôt ce groupe,
l'esprit chagrin Comment s'appellent-ils?
LE directeur
Ils ne s'appellent pas !
Sur le char de Thepsis ils font leurs premiers pas. Si les noms sont obscurs, ils les feront connaître. Attendons, nul ne fut célèbre avant de naître, D'autres ont le passé, nous avons l'avenir. Le temps coule, et l'espoir vaut bien le souvenir. Qui sait ? dans cette troupe encore timide et gauche, Peut-être des Talma sont à l'état d'ébauche !
Gomme on le voit l'Odéon, en faisant chorus avec ses persiffleurs, acceptait galamment les lardons qu'il recevait d'eux.
J'aperçois encore sur mon carnet : Diogène, drame politique en six actes de Félix Pyat(dont une parodie fut donnée quelques jours plus tard à Bobino) ; V Alcade de Zaléma, de Samson (l'acteur auteur) et de J. de Wailly ; Un Bourgeois de Rome, d'Octave Feuillet et Paul Boccage (c'était une des premières pièces d'Octave Feuillet qui, je crois, avait débuté .quelque temps auparavant par un petit vaudeville donné au Palais-Royal) ; Echec et Mat, des mêmes auteurs ; L'nnivers et (a Maison de Méry ; le Deimier banquet
de 1847, revue en vers de Camille Doucet ; Amour et Bergerie, comédie en vers de Jules Barbier ; La fille d Eschyle, étude antique par Autran, avec musique d'Auguste Morel ; La Reine d'Espagne de H. Delatouche, (pièce empruntées la Comédie Française, où, en 1831, elle avait été représentée au milieu d'un désordre inouï et tel qu'elle suscita au gouvernement l'idée de rétablir la censure) ; etc....
Mais, je n'insisterai pas davantage sur l'Odéon.
Avant les grandes démolitions on rencontrait sur la droite de la rue Saint-Jacques, et à peu près à la hauteur du Collège de France, une entrée de voûte conduisant à la rue de la Sorbonne. C'était le passage Saint-Benoît, pratiqué à travers les bâtiments d'une abbaye supprimée sous la Révolution. Lorsqu'on y avait fait une quinzaine de pas, on trouvait sur sa gauche, et donnant sur une petite place ou cour intérieure, les murs d'une ancienne église dans lesquels avait été construit, en 1832, le théâtre du Panthéon. Les pièces qu'on a jouées sur cette scène (fermée vers 1848) appartiennent à la plus médiocre littérature. C'est à peine si les journaux spéciaux, d'ordinaire peu dédaigneux, en signalent les titres. Je me souviens de ceux-ci uniquement parce que j'ai demeuré dans le voisinage du théâtre : Le pauvre de Saint- Roch, Une Femme en tombola, La belle Bourbonnaise, Le soldat Laboureur (reprise), Le Théâtre et ma Femme,.., Quant à la grande critique, elle a
toujours affecté le plus fier, le plus complet mutisme sur ce répertoire et sur les comédiens qui l'interprétaient. Les historiens de l'art dramatique auront une peine infinie à reconstituer les annales d'un théâtre, qui, bien qu'ayant vécu à l'époque où Ton imprimait tant de papiers, est demeuré aussi mystérieux que s'il avait daté du moyen âge. Ils auront pourtant à noter que Lesueury fit ses débuts, Lesueur, le grand comédien du Gymnase.
Maintenant, voulez-vous que nous allions faire un tour au Théâtre du Luxembourg, autrement dit Bobino.
Comme ce théâtre est aujourd'hui en partie démoli, je crois devoir rappeler qu'il occupait le coin nordest du carrefour formé par les rues de Madame et de Fleurus.
Son sobriquet de Bobino, sous lequel il était plus généralement connu, lui vint d'un danseur forain, qui l'avait inauguré et dirigé vers 1820. On ne commença ày jouer la comédie qu'après la révolutionde juillet.
Jusque versl'année 1860, c'est àdire jusqu'au moment des revues de Saint-Agnan Gholer, qu'il fut de mode d'aller voir de tous les points de Paris, le répertoire de Bobino ne fut guère composé que de pièces empruntées aux grands théâtres. C'étaient des drames tels que : Cœlina, Il y a seize ans, Pauvre mère, Jacques Maugras.... ; ou bien des vaudevilles
qui s'appelaient Le Commis et la Gnsette, ÏAtige dans le monde, la Somnambule, les Couturières, etc..
Nombre de comédiens, qui dans la suite se sont fait une réputation sur des théâtres plus sérieux, ont débuté au Luxembourg. Je citerai : Dupuis (des Variétés) ; Charly, l'acteur de drame ; Serres, qui s'est rendu célèbre par le rôle de Bertrand, compagnon de Robert Macaire.... Il doit yen avoir d'autres ; mais il est difficile de les deviner sous les petits noms de Julien ou d'Octave, d'Héloïse ou d'Amandine, qu'ils prenaient pour s'essayer à fouler les planches.
Après avoir dit que le parterre de l'Odéon était souvent agité, je n'ai pas besoin d'expliquer pourquoi celui de Bobino étaittoujours houleux. Le petit théâtre, en effet, avait moins de respectability que le grand ; et les étudiants n'y venaient guère que pour y faire du tapage. Les pauvres acteurs étaient réellement exposés à tous les projectiles ; il leur fallait une sorte de courage militaire pour ne pas jouer derrière des remparts ou des fascines. Ce n'eût été pour eux que la plus vulgaire des précautions, de s'abriter derrière des parapluies ouverts, en guise de boucliers. Et puis, on les interpellait au fur et à mesure du débit de leurs rôles ; on faisait de la critique parlée à leurs dépens. Pourtantils ne pouvaient que rouler des yeux furieux, la discipline théâtrale s'opposant à ce qu'ils répondissent. Je les ai souvent plaints.
Mais je fais le bon apôtre, et j'ai été un soir le complice (peut-être l'inventeur) d'une charge qui est restée classique à Bobino pendant des années. On me la pardonnera, quand on saura qu'elle n'avait pour but que de venger un ami.
Croiriez-vous que ce petit faquin de Bobino s'était permis de refuser une pièce à Murgersousle prétexte que le Palais-Royal n'en avait pas voulu ?... Vous conviendrez bien qu'il fallait faire justice d'une pareille insolence, et que ce ne pouvait être impunément que l'on eut rendu, au futur auteur delà Vie de Bohème, un vaudeville portant dans son titre ces deux noms alors populaire : Pipelet et Cabrion.
A cinq ou six nous remplîmes donc une avant-scène, et ayant quitté nos chaussures pour nous les mettre aux mains, pendant toute la soirée nous applaudîmes, ainsi gantés, la pièce que l'on jouait.
Les autres loges imitèrent notre exemple ; et l'on n'entendit plus bientôt que le bruit de cent personnes battant la semelle.
Je ne me vante ni ne m'accuse de cette plaisanterie de savetier en goguette ; je la raconte, voilà tout.