PREMIERS COUPS DE PLUME DE MURGER
C'était le temps où Murger vivait des deux louis par mois que lui valait sa place de secrétaire chez un prince russe. 11 avait renoncé à la peinture après s'y être essayé un instant (en compagnie de Camille De Vos devenu plus tard musicien). Je crois même qu'il ne songeait plus à s'engager dans la marine, ainsi que l'idée l'en avait tenu pendant plusieurs années. Alors il écrivaitoù il pouvait, quand il pouvait, et comme il pouvait. Selon son expression favorite, il faisait de la copie « à huit francs l'arpent » ; c'est assez dire quel était le tarif de la ligne dans la presse d'il y a quarante ans.
Plusieurs des premier? articles de Miirgcr sont
sortis de mon encrier ; à cette époque, nous partagions l'atelier quej'avais loué rue de la Harpe, n° 50. Voici les premiers vers de lui qui eurent l'honneur de l'impression ; ce sont ceux d'une romance intitulée £e 5a/ et dont la musique était de Camille De Vos, compositeur encore inédit à cette date :
Ah I le bal, le bal.
Plaisir sans égal.
Que mon cœur adore Du soir à l'aurore !
Oui, danser toujours,
Oui, valser sans cesse,
Voilà mon ivresse,
Voilà [quater] mes amours... etc.
Je me borne à citer le refrain du Bal.
Veut-on d'autres spécimens de la jeune littérature de Murger? J'en ai toute une liasse au fond d'un placard. Mais je n'en veux donner que quelques-uns à titre de curiosité.
Ce sera d'abord un fragment d'une nouvelle dans le genre larmoyant, intitulée le Stabat Mater, et qui a été publiée par la Gazette de la Jeunesse :
Le lieu de la scène est le village de Gasoria, près Naples ; le principal personnage est Pergolèse, un des plus illustres compositeurs italiens du siècle dernier, l'auteur de la Serva Padrona, du Maestro di
musica, enfin le père de la comédie lyrique moderne.
Pergolèse, à qui le Pape a demandé un Stabat, est depuis quelques jours au travail ; mais Tinspiralion est rebelle. Il a interrogé son clavecin ; il a ébauché vingt motifs sur le papier réglé... Rien ne le contente de ce qu'il trouve.
« Non, non, s'écrie-t-il, ce n'est pas cela, il faut du calme et non du bruit, presque des larmes et non pas des sons.
» 0 Raphaël 1 ô Rubens 1 ù Michel-Ange .'comment donc avez-vous fait quand vous avez peint avec une vérité si effrayante la sublime douleur de la vierge pleurant son fils crucifié? Comment donc avez- vous fait pour la rendre si véritable, si émouvante, si terrible, cette scène de désolation maternelle 1 où donc avez-vous pris ce désespoir ; où donc avez-vous trouvé ces larmes? Maîtres, vous l'avez peint le Stabat Mater \ et jene puisle chanter, moi lOùtrouverais-je quatre notes qui feraient pleurer ceux qui les entendraient comme la douleur de la Vierge fait presque pleurer ceux qui l'admirent dans vos tableaux ! Oh 1 l'inspiration ne me viendra donc pas !
» Et il se mit à lire tout haut l'hymne du Stabat, comme pour mieux se pénétrer des paroles. Après avoir achevé cette lecture, il se recueillit un instant, et il allait se remettre à composer lorsqu'il entendit
des pas dans l'escalier. C'était le mari de sa cousine qui montait ; il entra dans la chambre et dit à Pergolèse d'une voix altérée par l'émotion :
» — Baptisto, Baptisto, descendez vite, ma fille se meurt!
» Pergolèse ne répondit rien, mais il suivit tristement le malheureux père.
» Quand il arriva près du berceau de l'enfant, une seule chose le frappa d'abord, ce fut sa cousine Maria, qui s'était jetée aux genoux du médecin, et qui lui disait d'une voix sèche et brève, où se peignait pourtant toute l'inquiétude maternelle :
» — N'est-ce pas que vous la sauverez ? N'est-ce pas qu'elle vivra?
» Le médecin hocha tristement la tète, et se penchant à l'oreille de Pergolèse, il lui dit tout bas :
» —^ Toutes les mères sont ainsi, elles ne comprennent pas que leur enfant puisse mourir... Cette petite fille n'a pourtant pas dix minutes à vivre. »
» Quant à Maria, elle avait prisle geste du médecin pour un signe d'espérance, et ce fut presque avec un sourire qu'elle retourna vers le berceau ; mais lorsque ses lèvres effleurèrent le front de la petite fille, il était froid, elle venait de mourir.
» La mère ne jeta qu'un cri et tomba à la renverse... 11 profita du moment où Maria était plus calme pour remonter chez lui.
» Dès (fti'il fut rentré dans sa chambre, il se mit à
son clavecin, car l'inspiratiun bouillonnait dans son cerveau, mais au momentoù il allaitposer ses doigts sur le clavier, un cri de la mère désolée parvint jusqu'à lui.
)) Oh ! non, dit-il en se levant, pas ici ; ce serait une profanation ! Pauvre Maria ! Pauvre enfant 1 Ce ne sont pas les larmes qui me manqueront, dit-il en essuyant ses yeux ; et prenant un violoncelle sous son bras, il descendit dans le jardin, fut se placer sous un hangar assez éloigné de la maison, et là, au milieu d'une nuit sereine, sous un ciel étoile, ayant devant ses yeux et à l'horizon, le golfe de Naples ainsi que la noire silhouette du mont Vésuve, il se mit à composer.
j» Le vent de la nuit apportait les sanglots de Maria jusqu'à l'endroit où Pergolèse, la tête en feu, sons la brise fraîche de la nuit, faisait aussi pleurer son violoncelle sous l'archet inspiré,
» Quand il eut terminé la première strophe de l'hymne douloureuse, il la chanta tout haut pour en connaître l'effet ; quelques mesures furent entendues par les voisins qui, ayant appris la mort de la petite Mariette, crurent, en écoutant ce chant, tant il était beau, entendre la voix des anges qui venaient chercher l'âme de l'enfant pour la porter au ciel.
» Au milieu de la nuit, Pergolèse fut forcé de s'arrêter ; le froid l'avait saisi, et ses mains étaient si tremblantes qu'il ne pouvait tenir l'archet.
» Je finirai demain, dit-il. Et il se dirigea vers la maison ; en passant devant la chambre mortuaire, il fit pieusement le signe de la croix en disant encore : « Pauvre mèrel pauvre enfant I » Rentré dans sa chambre, il put à peine transcrire sur le papier à musique celle qu'il venait de composer; un frisson glacé lui parcourait le corps, aussi se coucha-t-il dès qu'il eut terminé ce travail, qui l'occupa encore assez longtemps.
» C'est l'émotion et la fatigue, pensait-il. Ma cousine me pardonnera de ne pas être descendu près d'elle.. ; et d'ailleurs, à quoi serviraient mes consolations... son désespoir l'empêcherait de m'entendre.. Et il s'endormit en murmurant tout bas : Stabat mater dolorosa !
» Trois jours après qu'on eut enterré l'enfant de Maria, on creusa la tombe de Pergolèse. Saisi par le froid, pendant qu'il travaillait en plein air, une pleurésie, comme celle qu'il avait eue vingt ans avant, s'était déclarée, et il mourut en mettant la dernière main à une œuvre que la mort lui avait inspirée :
» Le vendredi-saint de la semaine suivante, le Stabat mater de Pergolèse était exécuté à la Chapelle Sixtine de l'église Saint-Pierre de Rome. »
Le morceau qui suit est infiniment meilleur, parce que Murger a été poète longtemps avant d'avoir trouvé sa forme en prose :