‹ Souvenirs de SchaunardChapitre 24 sur 41 · OPHÉLIA · texte numérisé non relu

OPHÉLIA

Dans son lit de sable, entre les roseaux, Le flot nonchalant murmure une gamme,

— Et dans sa folie, étant toujours femme, L'enfant se pencha sur les claires eaux.

Vers les claires eaux, tandis qu'elle penche

Son pale visage et le trouve beau.

Elle voit flotter au courant de l'eau

Une herbe marine à fleur jaune et blanche.

Dans ses longs cheveux, elle met la fleur ; Et dans sa folie, étant toujours femme, A ce ruisseau clair qui chante une gamme L'enfant mire encore sa fraîche pâleur.

Une fleur du ciel, une étoile blonde, Au front de la nuit tout à coup brilla, Et, coquette aussi, comme Ophélia, Mira sa blancheur au cristal de l'onde. La folle aperçoit au milieu de l'eau L'étoile reluire ainsi qu'une flamme ;

— Et dans sa folie, étant toujours femme. Elle veut avoir ce bijou nouveau.

Elle étend la main pour cueillir T'étoile, Qui l'attire au loin par un reflet d'or ; Mais l'étoile fuit; — elle avance encore !...

— Un soir, sur la rive, on trouva son voile. Sa tombe est au bord de ses claires eaux Oii, la nuit, Stella vient mirer sa flamme ; Et le ruisseau clair qui chante une gamme Roule vers le fleuve entre les roseaux.

i66 LES SOUVENIRS DE SCHAUNARD

Et Murger philologue... Je me rappelle à ce sujet une légère indiscrétion qu'il commit, un jour que je le félicitais sur sa prose savantissime.

Son patron, le comte Tolstoï, était un philologue distingué ; et qui, je crois, fut plus tard ministre de l'Instruction publique en Russie. Il est évident qu'il se servit de son petit secrétaire pour introduire le savant article que l'on va lire (signé H. Murger) dans l'Artiste de M. Arsène Houssaye.

«... Disons donc avec M. Ouvaroff' que l'on ne saurait trop s'appliquer à l'étude philosophique des langues, car elles sont les seuls monuments historiques du temps qui précède l'histoire. Etudier la langue d'un peuple, c'est étudier en même temps la série de ses idées. Plus une langue est parfaite, plus la nation qui la parle s'approche de la civilisation. L'étude analytique d'une langue nous initie au génie de la nation : la confrontation de plusieurs idiomes nous fait voir non seulement l'alliance qui subsiste entre eux , mais nous découvre encore à quelle époque appartient telle ou telle idée ; si elle a son origine dans la langue même ou si elle a été empruntée à tel autre peuple, qui peut-être a cessé d'exister. »

« Rien ne serait donc plus utile qu'une connaissance approfondie des langues orientales assez répandues pour soumettre toutes les découvertes à une savante critique. Si nous osions ajouter à la liste déjà bien longue des desiderata de M. Ouvaroff,

LES SOUVENIRS DE SCHAUNARl) 11)7

nous recommanderions aux philologues le talenga et le tamoul, qui, certes, ne seront pas les derniers à nous dévoiler leurs richesses.

» Ces langues une fois bien connues, on arriverait à comprendre les religions anciennes qui pour nous sont encore lettres closes. Si le dix-huitième siècle n'a vu dans les mystères de l'antiquité qu'un culte frivole et ignorant de l'homme envers la matière, nous ne devons pas le croire sur parole, mais chercher si derrière cette explication des mylhologies grecques il n'y aurait pas une explication plus sérieuse, plus profonde et partant plus vraie ; si derrière le culte du soleil, par exemple, il n'y aurait pas primitivement l'idée symbolique d'un culte au Dieu de lumière et d'intelligence...

» Pour nous, nous n'ajouterons qu'un mot : » Eleg haddebarim asher lebi-welo chUhobethibeawoth nafskechâ admihtthebas dehem awek nafshl. »

Voici maintenant quelques entrefilets, quelques (( mots de la fin » choisis parmi ceux que Murger a jetés à pleines mains dans la Gazette de la jeunessey l'Age d'or, le Corsaire^ le Figaro et autres feuilles instituées pour la distraction et le plaisir de leurs abonnés,

M. Michel Carré et son ami Jules Barbier ont entrepris avec succès le rajeunissement de ce vieil Eson

dramatique qu'on appelle un poème d'opéra comique. Grâce à eux, les musiciens en réputation commencent à croire que la poésie bien faite n'empoisonne pas la musique, comme les marchands de paroles au boisseau en font courir le bruit ; et tous les compositeurs jeunes font demander des libretti aux jeunes écrivains, comme les élégants vont chez les meilleurs faiseurs. Mais de cette spécialité dramatique à laquelle ils semblent s'attacher exclusivement, il est résulté pour les deux amis et collaborateurs une singulière habitude. A force d'écrire des récitatifs, des duos et des quatuors, cette forme lyrique est dans leur langage ordinaire. Ils ne parlent plus qu'en vers. Quand M. J. Barbier, qui passe sa vie à courir après M. Carré qui passe sa vie à l'attendre, s'informe à propos de lui chez son portier, c'est en ces termes qu'il s'exprime :

Mon ami Michel Carré Est-il dehors ou rentré?

Vous, que le propriétaire De ce logis fait cerbère, Dites-lui bien de ma part, Qu'à l'estaminet des Var- Riétés je vais Tattendre, Afin de bien nous entendre,

Sur un opéra nouveau (bis),

Musique de Duprato {ter).

Quant cà Michel Carré, voici ordinairement en quels termes il demande un cigare :

Au prix d'un triple décime, Et pour chasser Tennui noir Dont mon esprit est viciime, De vos mains je veux avoir Un régalia dont Tarome Flatte mon nerf olfactif, Et me fasse trouver l'hoiiime Un peu plu!? récréatif.

Le garçon interrogé ainsi hésite quelques secondes, puis, ayant compris soudainement, il apporte un verre d'absinthe.

Un Atlas et un Hercule de carrefour se disputaient au coin d'une rue. Le dictionnaire d'injures épuisé, les adversaires, excités par la galerie, allaient en venir aux mains. L'un d'eux, montrant à l'autre son poing formidable, lui dit :

— Vois-tu ça ? ça lue les bœufs.

— Yois-tu celui-là ? dit l'autre, faisant le même mouvement offensif, ça tue les bouchers.

— Quelle est donc, je vous prie, cette dame qui vient d'entrer dans l'avant-scène?

— C'est iM"« M...

— Celle qui vient de manger deux cent mille francs au duc de *** ?

— La même.

— Et quel est ce jeime homme pâle qui l'accompagne ?

— C'est son cure-dents.

Le coupé de M"*" D... stationnait devant un magasin de nouveautés à la mode. Le cocher, qui s'était endormi sur son siège, ne s'apercevait pas des efforts que faisait sa maîtresse pour ouvrir la portière. Passe un jeune homme qui s'aperçoit des embarras de la dame ; il ouvre la portière et offre la main à la jeune femme en lui disant :

— Le commissionnaire se recommande aux bontés de madame.

M'^* D..., avec un malin sourire, lui remet une pièce de deux sous.

— Ce n'est sans doute qu'un à compte, insiste le cavalier, j'aurai, si vous le permettez, l'honneur d'aller réclamer le reste chez vous.

M''*^ D... regarda avec plus d'attention le sigisbé improvisé qui mettait gravement la pièce de deux sous dans sa poche, et elle reconnut un des fervents habitués de son théâtre.

Après une courte hésitation, elle offrit au jeune homme une place dans sa voiture, et elle l'emmena chez elle, où elle lui offrit de partager son dîner qui l'attendait.

Il y a eu du dessert.

XXVIÏI

Page 1