‹ Souvenirs de SchaunardChapitre 25 sur 41 · MIMI · texte numérisé non relu

MIMI

Vers la fin de 1843, Mufger vit au rjuarlier Latin. Mais il y est un peu errant. J'ai partagé assez longtemps avec lui le logement que j'avais pris pour 420 fr. par an, au n'' 50 de la rue de La Harpe. Jl a habile aussi chez Karol, son fameux « professeur de moka » ; puis chez Ghampfleury, au il* 64 de la rue de Vaugirard, Précisons : c'était au second étage de la maison, et l'on voit encore à l'une des fenêtres le petit balcon en fer sur lequel tant de bonnes pipes ont été fumées.

Il faut lire dans les Souvenirs des Funambules de Ghampfleury, les détails de cette vie en commun menée par les deux amis. Murgef avait apporté

son mobilier composé de « six assiettes, dont trois en porcelaine, un Shakespeare, les œuvres de Victor Hugo, une commode hors d'âge, et un bonnet phrygien... ; plus, divers souvenirs pleins de poussière qui furent accrochés au mur: «un gant de femme, un loup de velours, et je ne sais quels objets qui embaumaient l'amour. »

C'est sûrement à cette époque, et sous l'influence de l'auteur des Bourgeois de Molinchard, queMurger commença à bouder la muse pour s'adonner à la prose ; c'est encore au cours de cette période que les premiers germes du livre qui devait le rendre célèbre se déposèrent dans son esprit ; les scènes qu'il a décrites, en les embellissant, il y a assisté, il les a vues; les personnages qui y prennent part et dont sa plume a quelque peu poétisé la physionomie, il les a connus, il leur a parlé.

Hélas, je crains bien que le lecteur ne soit désenchanté quand je lui aurai dit comment, dans la réalité, ces scènes se sont passées et comment ces personnages étaient faits. Mais ce n'est pas un roman que j'écris ; et même pour commencer en toute sincérité mon procès-verbal, je ne reculerai pas devant le signalement peu flatteur des demoiselles Mimi, Musette et Phémie.

Pour Murger, « Mimi » a été une sorte de raison sociale de toutes les femmes qu'il a connues, un ternœ générique applicable à la brune aussi bien

qu'à la blonde. Et quand il disait Mimi, il pensait Angèle. Voici en quelques mots rhistoire de celle qu'il ne nomme pas de son vrai nom.

Comme Murger se dépéchait de vivre, il aima, encore enfant, une de ses cousines quis'appelait Angèle et qui était la fille d'un fabricant de poêles, plus ou moins Piémontais. Mais, cet amour fut plus que platonique, il fut éthéré, car sa jeune parente n'en fut jamais touchée ; ni bouquets, ni madrigaux en vers ou en prose ne purent l'émouvoir. Elle se maria vertueusement, bourgeoisement. Et lui, toujours plein de son souvenir, l'a peinte sous le pseudonyme d'Hélène dans les Buveurs d'eau. Mais elle avait une amie, Marie (qui devint M™° Duchampy dans les Scènes de la nie de jeunesse, et qui prête en partie ses traits à la Mimi de la Vie de bohème). Celle-là fut plus compatissante pour le poète, et sa compassion très effective dura même assez longtemps, bien qu'elle fût mariée. Je les ai rencontrés ensemble plusieurs fois au bal de l'Opéra. Madame était masquée, ce qui fait que je ne saurais trop comment m'y prendre pour vous la décrire, n'étant d'ailleurs pas admis dans son intimité. Par bonheur Murger a parlé et il a dit d'elle: « C'était une femme frêle et maladive où les poètes de l'école poitrinaire vont ordinairement chercher leur idéal... Ses yeux, d'un bleu indécis, s'allumaient parfois d'un éclair fugace aux lueurs duquel son visage, ordinairement calme et

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pâle, s'animait et se dolorait h la fois. » Je prends ces lignes dans (les afnoufs d'Olivier) épisode des Scènes delà vie de jeunesse ; et je ne pousse pas la citation jusqu'au passage naVrailt qui t-aconte là trahison de M™* Duchampy.

C'est de Mimi P* que je vieils de vous entretenir* Mais il y a eu Mimi IP, sur laquelle il convient de laisser d'abord parler mon ami Théodore de Banville :

y «... La vraie Mimi, dit-il, était une de ces fleufë parisiennes étiolées, qui soht nées et qai ont grandi à l'ombre, sans un tayon, et qili, après deviennent folles de joie lorsqu'enfîn un jour elles aperçoivent le soleil, à Marlotte ou à BoUgival ! Très blanche, d'une pâleur mate, avec des lèvres douces, des cheveux châtains comme décolorés, et des yeux d'un gris bleu, on voyait qu'elle avait souffert, qu'elle avait été affreusement résignée : aussi là misère avec un poète lui semblait-elle un paradis I » ^ Le médaillon de Banville ressemble d'autant plus à l'original (dont le souvenir tii'eSt toujours si présent) qu'il semble être la réduction Colas de cet autre qu'a modelé Murger, avec sa plume considéré comme ébauchoir :

« Mimi était une charmante femme et d'une nature qui convenait particulièrement aux sympathies plastiques et poétiques de Rodolphe. Elle avait vingtdonx nn« : elle était pflite, délicate, mièvre. Son vî-

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sage semblait l'ébauche d'une figure aristocratique ; mais ses traits, d'une certaine finesse et comme doucement éclairés par les lueurs de ses yeux bleus et limpides, prenaient, en de certains moments d'ennui ou d'humeur, un caractère de brutalité presque fauve, où un physiologiste aurait peut-être reconnu l'indice d'un profond éguïsme ou d'une grande sensibilité. Mais c'était le plus souveut une charmante tête au sourire jeune «d frais, aux regards tendres et pleins d'impérieuse coquetterie. Le sang de la jeunesse courait chaud et rapide dans ses veines, et colorait de teintes rosées sa peau transparente aux blancheurs de camélia. »

Ces descriptions sont justes, à cela près pourtant des proportions de l'éloge.

Banville et Murger ont en effet vu Mimi avec les yeux de l'artiste. La vérité est que, sans s'être trompés d'une façon absolue, ils ne l'ont aperçue qu'au travers d'une lorgnette trempée dans l'eau de jouvence. Du reste, vous voyez que Marie Duchampy et Mimi 11° sont bien la même femme pâle aux yeux bleus.

Quant à Mimi, par le fait c'était bien une plante maladive poussée à l'ombre, une Parisienne des faubourgs, et si son visage avait par moments une expression angélique, elle n'en était pas moins dénuée de tout sens moral. Une petite noceuse, quoi !... Elle à trompé Rodolphe comme Marguerite

eût trompé Faust, si le drame de Goethe avait eu un acte de plus.

Que de fois mes amis et moi l'avonsnous réprimandée, et Dieu sait si nous étions des moralistes autorisés. Le bon La Fontaine aurait rougi de nous. Nous lui disions: « Fais ce que tu voudras, c'est ton affaire, mais sauve au moins les apparences ; trouve des prétextes à tes fugues scandaleuses : raconte que tu as passé la nuit au chevet d'une parente ou d'une amie...» Ah! ouich! elle riait en ébauchant un demi-tour de valse, et n'en faisait qu'à sa tête. Il paraît qu'elle éprouvait d'ineffablesjoies à tenir enchaîné à ses pieds, et fou de jalousie, un homme d'un esprit supérieur.

C'était cependant pour Lucile, comme elle s'appelait de son vrai nom, que Murger avait quitté le logement qu'il partageait avec Champfleury, et qu'il avait pris une ruineuse chambre au premier étage de l'hôtel des Canettes, 5, rue des Canettes.

La fin de cette pauvre fille fut lamentable. Elle mourut de la phtisie à l'hôpital. Murger, n'ayant pas été prévenu à temps, ne put réclamer son cadavre, lequel dut aller, selon les règlements, aux amphithéâtres de dissection de l'Ecole de médecine.

Prenez note de ce que l'histoire si mélancolique, racontée par Murger sous le titre du Manchon de Francine, s'applique à cette Mimi. Francine n'a d'abord pas existé; et il ne s'agissait point d'unman-

chon, mais d'une robe de drap dont la pauvre fille a rêvé jusqu'à sa mort.

Je ne cite que pour mémoire une Mimi III", qui n'a guère marqué dans la vie de Murger que par ce caressant sobriquet qu'il lui donnait en souvenir des deux précédentes. C'était une blonde à peu près quelconque, nommée Juliette, ayant de la tenue et un aspect presque honnête. Elle offrait volontiers une tasse de thé aux amis de son amant, qui la faisaient tousser avec la fumée de leurs pipes, mais dont elle écoutait avec politesse, peut-être même avec intérêt, les longues discussions sur l'art. C'est comme une fatalité, Mimi III" est morte aussi d'une maladie de poitrine.

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