MUSETTE
D'après la commune croyance, la Musette deMurger ferait avec la Mariette de Champfleury une seule et même personne. (Je vous parle de rhéroïne de ce roman que vous avez lu, et qui s'appelle les Aventures de Mademoiselle Mariette). La vérité vraie serait ici assez difficile à dégager, les deux écrivains ayant quelque peu faussé la ressemblance du modèle vivant pour en faire apparaître la figure dans leurs livres.
Je me rappelle qu'un soir, Champfleury revint tout ravi d'une visite qu'il avait faite à Béranger ; il me rapporta que le vieux chansonnier avait un faible pour les Aventures de Mademoiselle Mariette^ et lui avnit dit:
— Quoique vous puissiez faire par la suite, ce livre vous sera compté.
Béranger avilit longuement insisté sur Mademoiselle Mariette, et ChampUeury, préoccupé de» conseils du vieux poète, me cont^ la conversation, sans se douter que plus de vingt ans après je la rapporterais aussi fidèlement qup ma mémoire me le permet.
— Les personnages de Mademoiselle aM ariette doivent être vrais, disait Béranger, aussi vrais que possible. Ce sont des portraits?
— A peu près, répondit Ghampfleury.
— Eh bien, n'imprimez jamais leurs noms ; vous affaibliriez votre roman.
Le chansonnier parla alors de sa Lisette et dit combien peu il importait au public que Lisette fût le pseudonyme d'une Adèle ou d'une Louise du passé. On avait chanté Lisette sans s'inquiéter de l«i réalité de son état civil. Lisette elle était née sous la plume du poète ; Lisette elle vivrait.
— Ne commettez donc pas la faute de matérialiser votre Mariette, ajouta Béranger, en donnant à croire qu'elle et ses soupirants sont pris sur le vif, vous amoindririez à la fois l'œuvre et l'ouvrier.
C'est ce qui fait que dans les nombreuses éditions qui se succédèrent des Aventures de Mademoiselle Mariette, Champfleury n'a pas fait pressentir dans ses préfaces qu'une clef pouvait être donnée des personnages de son roman. Sans doute, il n'a pu empêcher
les indiscrétions de ses compagnons de jeunesse, des témoins ou des confidents d'un drame amoureux dont s'occupait tout le petit cénacle du Quartier Latin, mais il faut s'en tenir à la dédicace de la première édition adressée à miss G... e: « Un seul, celui qui a aimé, croira que j'ai connu sa Mariette, car tout homme à eu une Mariette. »
Ne nous arrêtons donc point davantage à chercher Musette dans la Mariette de Champfleury ; nous aurions trop peur de l'y trouver, au grand dépit des mânes de Béranger.
Pourtant il y a eu une Mariette bien réelle, que j'ai vue et connue, et dont Murger s'est évidemment servi comme du prototype de Musette. Il ne lui a guère prêté à faux qu'un talent de diseuse de chansons qu'elle ne possédait nullement ; c'est un trait emprunté à M™" Pierre Dupont qui, en ce temps-là, charmait nos desserts avec l'inépuisable répertoire de couplets paysans, qu'elle avait dans le gosier.
«... Elle chantait d'une voix toujours fraîche, sinon très juste, dit Murger, une foule de rondes campagnardes qui lui valurent le sobriquet sous lequel l'ont depuis célébrée les plus fin lapidaires de la rime. «
Quant à son caractère (et ici c'est bien de Mariette que parle l'auteur de la Vïe de Bohème) : Elle adop- i lait en amour la moitié du célèbre aphorisme de Ghampfort : « L'amour est l'échange de deux fantai-
sies. » Aussi jamais ses liaisons n'avaient été précédées d'un de ces honteux marcliés qui déshonorent la galanterie moderne. Gomme elle le disait ellemême, Musette jouait franc jeu et exigeait qu'on lui rendit la monnaie de sa sincérité ; mais si ses fantaisies étaient vives et spontanées, elles n'étaient jamais assez durables pour arriver à la hauteur d'une passion. Et l'inconstance excessive de ses caprices, le peu de soin qu'elle mettait à regarder la bourse et les bottes de ceux qui lui en voulaient conter, apportaient une grande mobilité dans son existence, qui était une perpétuelle alternative de coupés bleus et d'omnibus, d'entre-sol et de cinquième étage, de robes de soie et de robes d'indienne. »
Une vraie fille de Bohême que cette Mariette- Musette; mais belle, positivement belle. Les peintres et les sculpteurs la recherchaient beaucoup et s'inscrivaient longtemps à l'avance pour obtenir d'elle une séance. De fait, ce corps blanc, légèrement rosé aux articulations, était d'une constitution merveilleusement équilibrée; privilège rare, savuen'inspirait que les sentiments d'admiration calme que l'on éprouve devant un chef-d'œuvre de la statuaire antique. La tête seule manquait de régularité, tête joyeuse mais légèrement moqueuse. Du moins, ce qui lui donnait cet aspect, c'était un tic assez singulier dont elle était aflectée: elle souriait de travers. Je m'explique : le coin gauche delà bouche remon-
tait légèrement, tandis que le droit restait en place, ce qui nous faisait dire « qu'elle louchait des le vres. »
Et si vous croyez qu'elle n'avait pas conscience de sa valeur plastique, à tout propos elle se mettait... en tenue d'atelier.
Un soir (chez Lazare, je crois), nous étions réunis une dizaine d'amis parmi lesquels se trouvait l'austère Jean Journet qui s'était fait, en ces temps-là et au nom du phalanstère, l'apôtre laïque de la vertu. L'idée prit à notre amphytrion de nous donner le divertissement delà Tentation de Saint Antoine ; car en effet, pour la lui suggérer, il avait sur sa cheminée, entre autres bibelots naïfs dont il était amateur, une bande de six petits cochons en pain d'épices se suivant, soudés par la tète à la queue. Après qu'il eut donné le mot à l'oreille de Musette, celle-ci jeta vivement à terre tout ce qui la couvrait et alla, sans plus de façon, s'asseoir sur les genoux de Jean Journet!... Jamais peut-être, depuis saint Antoine, on n'avait vu la personne d'un homme aussi exemplaire, pour ne pas dire d'un aussi saint homme, confondue de la sorte avec un canapé.
L'apôtre resta un instant indécis et tout confus... Mais il se leva brusquement, ce qui fit glisser la tentatrice sur le parquet. Puis il sortit comme un aflblé, et la cage de l'escalier retentit des malédictions qu'il grommelait en y mêlant du latin barbare.
Arrivé sous le porche, et se parlant toujours à luimême, il disait encore quelque chose comme: Co7'da simt perniciosa. Le concierge lui ouvrit la porte, parce qu'il avait entendu : « Gordon s'il vous plait ! »
Dès le lendemain, il vint au café Momus tout exprès pour nous y anathématiser, mais nous le reçûmes par des éclats de rire.
Cependant, Musette finit par nous quitter pour aller habiter dans les parages de la rue Breda, ce qui veut dire qu'elle donna plus de régularité à sa vie déréglée, et qu'elle mena avec plus de sérieux la cari'ihre qu'elle s'était choisie en ce monde. Je crois qu'elle ne posait plus dans les ateliers. Elle était devenue résolument, ouvertement, ce qu'on appelait:
Au seizième siècle, « une femme folle de son corps » ;
Au dix-septième, « une courtisane » ;
Au dix-huitième, « une fille du monde » ;
Sous le Consulat et l'Empire « une nymphe » :
Sous la Restauration, « une créature » ;
Sous Louis-Philippe, « une Lorette » ;
Pendant le second Empire, « une biche, une petite dame, une cocotte, etc.. »
Murger a beau dire que la vie de Musette présentait des « alternatives de coupés et d'omnibus », je crois que lorsqu'elle montait en omnibus, ce n'était
que pour épargner le prix d'un coupe. Elle était au fond très rangée, sans être précisément avare ou âpre à l'argent. Ce que j'en puis affirmer, c'estqu'un jour, et assez longtemps après son départ du quartier Latin, elle me montra quarante mille francs en pièces d'or dans un coffret d'ivoire sculpté. Je sais où ce trésor se trouve enfoui aujourd'hui, et je vais le dire sans crainte que les voleurs ne viennent mettre la main dessus.
Voici l'aventure: elle est tragique, et d'avance je demande pardon au lecteur de la lui raconter, car il pourrait trouver qu'elle attriste mal à propos un chapitre portant le joyeux titre de Musette.
Théodore de Banville écrivit en 1878 un étincelant feuilleton, sur la reprise de la Vie de Bohème, qui venait d'être donnée àl'Odéon. Ce feuilleton me fut apporté tout chaud par Albert de Lasalle, qui avait été l'ami de Murger, comme il me prouvait qu'il était le mien, en cette circonstance. Je le lus avec le plus grand intérêt, mais non sans remarquer que Banville était très sobre de détails sur ^Musette. Un tel oubli de sa part m'étonnait, et je ne pus m'empècher de lui en envoyer par la poste quelques reproches amicaux.
» Tu ne sais donc point l'horrible fin de Mariette autrement de Musette (lui disais-je, ou à peu près)...? Son esprit bourgeois et économe en avait fait, sur le retour de l'âge, une petite rentière. Voulant aller
retrouver sa sœur qui était fixée à Alger, et craignant les dangers, qu'en son absence pouvait courir un magot d'une quarantaine de mille francs qu'elle avait amassé, elle alla trouver Demarquay pour le prier de le lui garder... Demarquay, ancien peintre, élève de Charlet, était alors devenu commissaire de police aux délégations judiciaires. On sent bien que sa position de magistrat lui interdisait d'accepter un pareil dépôt... Alors Musette se résolut à partir avec ses valeurs.
Mais hélas I la mauvaise chance voulut qu'elle prît V Atlas, ce malheureux paquebot qui (vers d863) est parti de iMarseille, et n'est arrivé nulle part, sans que jamais on en ait même retrouvé une épave !... La pauvre Musette de Murger dort donc à jamais, avec son trésor, au fond de la Méditerranée !
Pour les esprits superstitieux qui se plaisent à noter les façons dont le hasard rapproche parfois les choses, j'ajouterai que sur le même navire se trouvait une caisse de jouets que j'expédiais enAlgérie.
Banville me répondit par cette lettre charmante, qu'on lira certainement avec plaisir :
Paris lé 3 décembre 1878.
« Mon cher ami,
B Ta bonne lettre m'a fait le plus grand plaisir en me montrantque tu ne m'as pas oublié, et je suis très
reconnaissant à Albert de Lasalle qui me l'a value. En effet je n'aime rien tant que ce que j'ai connu étant jeune, et cela s'applique aux personnes avant tout, cela va même jusqu'aux livres, pendules et autres objets inanimés. D'ailleurs tu m'as fait tomber les écailles des yeux ! Gomment diable avais-je oublié le modèle de Musette?
(( ïln'yarien quej'aietantconnu que Mariette, mais je l'ai connue du temps où, ne possédant absolument rien car elle vivait absolument nue, elle n'avait aucune raison de montrer son avarice.
» Les Allemands, dan? l'affreuse guerre, nous reprochaient avec raison de n'être pas géographes ; je le suis si peu que j'ignore tout à fait où est ta rue des Archives. Cependant, comme on arrive partout avec de la persévérance, j'espère bien la trouver quelque jour pour me donner la joie de te serrer la main. Et toi-même, si jamais tu peux découvrir la rue de l'Eperon que les cochers ne connaissent pas, mais qui, au fond, est située rue Saint-Andrédes-Arts, en face du 46, viens voir le jardin {tout à fait stérile) et les poules de ton vieil ami.
» Théodore de Banville, h