‹ Souvenirs de SchaunardChapitre 27 sur 41 · PHÉMIE TEINTURIÈRE · texte numérisé non relu

PHÉMIE TEINTURIÈRE

C'était à l'époque où.... le nommé Alexandre S^** portait un costune de nankin du jaune le plus révoltant, et où il jouait du corde chasse sans être chasseur. Il avait suivi un soir, dans un café-goguette de la rue Saint-Martin, un bijoatier, possesseur d'une voix de ténor et qui voulait être accompagné au piano par l'auteur de la Symphonie sur Vinfluence du bleu dans les arts *.

Pendant qu'il était au piano, le nommé Alexandre S*** remarqua, du coin de l'œil, les agitations

1 Sur ces goguettes de i845 et sur leur transformation en cafés-concerts, lire le curieux ouvrage du chansonnier Eugène Baillet.

nerveuses que la musique produisait chez une des jeunes dilettantes du lieu ; aux modulations les plus vulgaires, telles que le passage à la dominante par le dtèzement de la quarte ou à la quarte par la ùémolisation de la sensible, elle tombait en pâmoison. Bientôt, se rapprochant de l'instrument, pour être plus près de l'instrumentiste, elle se risqua à demander quelques accords à mettre sous la mélodie d'une romance qu'elle savait.

Cette fauvette sans plumes avait nom Louisette et ne s'est jamais appelée Phémie que dans le livre de Murger. Pourquoi maintenant ce qualificatif de a Teinturière » sous lequel elle est connue dans l'histoire ? Je vais vous l'apprendre.

Louisette travaillait toute la journée, rue Saint- Denis, chez un fabricant de fleurs artificielles ; de sa spécialité elle était trempeuse, c'est-à-dire que chargée de teindre les étoffes qui imitent le feuillage, elle avait constamment les mains du vert le plus printanier. Voilà tout.

C'était une petite femme rondelette, avec des yeux bleus en dépit de la couleur foncée des cheveux. Son nez était fin et gouailleur ; sa bouche rieuse ; et derrière ses dents, aussi blanches que si elles eussent été fausses, se cachait une voix d'opéra-comique. Avec ces qualités, dénuée de toute instruction, mais possédant l'esprit de reparties du gavroche parisien. Aussi turbulente et mal embouchée qu'elle était, on

la surprenait souvent débaqoulant aux gamins de la rue tout le dictionnaire de l'argot. Puis, n'ayant nul souci de la dignité de son sexe, elle montait volontiers derrière les voitures.

Ah ! mais elle était très drôle et très amusante, sans quoi...

Pour l'inviter à plus de tenue, surtout à plus de convenance dans la parole, le nommé Alexandre S*** ne la tutoyait jamais, même depuis qu'il en avait acquis le droit le plus indéniable. Ainsi, ils avaient de ces dialogues au café Momus:

— Chère demoiselle, est-ce que Madame votre mère est toujours gardeuse d'enfants rue Malar, au Gros-Caillou ?

— Qu'est-ce que ça te fait à toi ?

— C'est que je soupçonne que les visites que vous rendez à cette vénérable femme ont un prétexte à quelques équipées de votre façon.

— Tu dis?...

— Mon Dieu..., je dis que le quartier où votre tendresse filiale vous entraîne, est bondé de militaires. Veuillez, s'il vous plaît, devant ces messieurs, vider les poches de votre tablier ; nous verrons aux pompons et autres atours de Mars, qu'elles contiennent, à quel régiment de l'armée française vous donnez, ce jourd'hui, la préférence?

— Alexandre, tu vas te taire ou je te... A-t-on idée d'un vieux carnaval comme ça?... Et tous ses

amis qui ont l'air de le croire !.. Ah ! mais non, mais non 1

Puis des chapelets d'injures à n'en plus finir et des menaces de gifles ou de griffades pour le soir en rentrant au logis. Cependant l'ouragan ne durait guère qu'un quart d'heure, et se résolvait en quelques fredons insouciants et blagueurs.

La liaison du nommé Alexandre S*** et de Louiselte (dite Phémie-Teinturière) dura assez longtemps et sans qu'il soit besoin d'en noter d'autre incident que celui de la rupture.

Un soir d'automne, le nommé Alexandre S***, rentrant à Paris après une tournée en Bretagne, trouva Louisette qui Tattendait chez lui, et d'autant plus correctement, que la pauvre fille venait d'être malade pendant plusieurs semaines. Les économies de monsieur s'épuisèrent vite en notes de pharmacien, ainsi qu'en viandes et vins réconfortants.

La convalescence dura près de trois mois. Gomme Tannée finissait, la petite malade, entièrement remise, voulut profiter dujour del'anpourfaire sapremièresortie ; maiselle n'avaitaucune garde-robe d'hiver, et il fallait, coûte que coûte, lui en procurer une. C'est alors que le nommé Alexandre S*** se résigna à vendre son paletot neuf, comi)lant qu'une double chemise lui en donnerait la chaleur au même degré, et ayant ainsi réalisé trente francs il les dépensa à nipper Louisette.

Le matin du 1" janvier, elle s'habilla gaiement, avec cette habileté de Parisienne qui sait donner du brio à la toilette la plus simple ; puis elle partit comme un oiseau qui s'échappe de sa cage, non sans avoir, bien entendu, déposé sur la joue de qui de droit un baiser de jour de l'an appartenant à l'espèce froide et réglementaire. Enfin l'escalier retentit comme d'ordinaire de ses joyeux Tra la la... Mais ce fut pour la dernière fois, car elle n'est pas revenue!

Louisette était donc affectée de cette maladie des femmes, pour laquelle Théodore de Banville a créé un mot si heureux, et qu'il appelle le s'en-allage !

C'est égal, lorsque Murger désigne Phémie-Teinturière par celte périphrase:» l'idole de Schaunard... ^), je trouve moi, qu'il va un peu loin !

BARBEMUCUE

Charles Baibara ne riait jamais lorsqu'on lui demandait si c'était bien lui queMurger avait dépeint dans son livre, sous le pseudonyme transparent de Garolus Barbemuclie ? Et il répondait en bougonnant :

— Est-ce que je le sais ?... Allez le lui demander I

Ce mouvement d'humeur provenait de ce que le portrait de Barbemucheest en effet peu flatteur.

Le futur auteur de V Assassinat du Pont- Hong e était fils d'un luthier d'Orléans. Il avait un certain talent sur le violon ; pourtant il ne poursuivait point la carrière musicale, se destinant à l'Ecole polythec-

nique. Son aspect de quaker, sa tenue noire et boutonnée, autant que l'air sévère de sa physionomie, lui venaient d'une situation de professeur qu'il avait occupée au collège de Nantua.

C'était un brave garçon, mais peu accueillant à première rencontre. Ghampfleury l'a très exactement décrit dans sa nouvelle du Trio des Chenizelles (dont l'action se passe chez Jean Wallon.)

Murger nous l'amena, étant en relation avec l'Orléanais par des fils de ce pays du bon vinaigre, des graves magistrats et des femmes aux longs pieds. Ses moyens d'existence étaient alors très sortables, et il ne pouvait passer pour un bohème, puisqu'il était précepteur dans la famille Drouin de Lhuys.

Comment fut-il reçu parmi nous?... Mais avec quelques difficultés; sa manière de vivre tranchait trop sur la nôtre. D'ailleurs il s'entourait volontiers de mystère, ce qui n'est jamais engageant. Ainsi personne de nous, même au temps de l'intimité, n'a pu forcer la triple serrure de sa porte. C'est lui qui venait nous trouver ; et en ce qui me concerne, je le sais bien, puisque pendant plusieurs années, il a été assidu à mes quatuors.

Son nom de guerre, Barbemuche, est une ironie de Murger ; en effet il ne portait pas de barbe, parce que peut-être la nature ne lui en avait-elle point donné. 11 en est de même pour son véritable nom de Barbara ; chez lui la physionomie était douce et

sérieuse, à l'air toujours étonné ; surtout elle n'avait rien de barbare.

Il avait le travail pénible et lent. Ses débuts littéraires furent loin d'être brillants ; on y sentait encore trop la rhétorique de collège. Je trouve un spécimen de sa première prose dans la Gazette de ta Jeunesse de 1842 : c'est une nouvelle au-dessous du médiocre qu'il intitule : Le plat de souliers. Mais je sais que c'est Champfleury qui lui vint en aide et qui le guida de ses conseils, il lui recommandait la lecture des réquisitoires du ministère public, qui sont d'excellents modèles de style précis et limpide. Barbara se fit ainsi la main ; et la première manifestation de son talent a nom, en librairie, Histoires émouvantes. Vinrent après divers romans très remarqués, tels que V Assassinat du Pont-Rouge (i855.)Ze5 Orages de la vie, puis un recueil de nouvelles, contenant : Mes petites maisons, Esquisse de la vie d'un virtuose etc..

Je crois que c'est dans V Assassinat du Pont-Rouge qu'il se venge de Murger et qu'il répond aux brocarts lancés à Barbemuche.

Barbara eut une fin d'existence horrible, qu'on n'a jamais bien connue, et sur laquelle je puis faire quelques révélations.

Ce que l'on va lire, je le tiens de Théophile Silvestre, le critique d'art, mort il y a une dizaine d'années.

Silvestre demeurait rue du Bac vers 1863. Nous

étions très liés, parce que je lui avais découvert un photographe accommodant pour les portraits de peintres vivants dont il écrivait l'histoire. Souvent il m'invitait à dîner; c'est un soir, au dessert, qu'il me conta comment Barbara avait rencontré chez lui une dame et sa fille; et comme quoi, s'étant épris de la fille, il l'avait épousée. La dame appartenait à une famille militaire et avait été élevée à Saint-Denis. Elle était fort instruite, ce qui n'est pas le fait ordinaire de la belle-Fnère d'un homme de lettres.

Le jeune ménage alla cacher sa lune de miel dans une maison de la route d'Orléans.

Deux fils étaient nés de ce mariage ; le plus jeune fut emporté par le choléra de 1865. Il venait de rendre le dernier soupir lorsque sa mère, affolée de douleur, courut demander du secours, un appui, des consolations à un ami de la famille qui demeurait au centre de Paris. Le fléau qui décimait la population, atteignit en chemin la pauvre femme. C'était un cas foudroyant et elle succomba. Au moment où on rapportait son cadavre, sa mère mourait aussi du même mal. Trois catastrophes en quelques heures et à un même foyer I...

Barbara resté seul avec son fils aîné, enfant de trois ans et demi, tomba gravement malade. La Société de Gens-des-lettres le fit transporter à l'Hospice Dubois. Après quelquesjours de fièvre ardente, il corn-

mença à se rétablir.Cependant, à mesure que l'équilibrese refaisait en lui, il n'en voyait que plus clairement le navrant tableau de sa maison désormais déserte.

Un matin, il pria le malade, avec qui il partageait sa chambre, d'aller lui faire je ne sais quelle commission. C'est alors que, se trouvant seul, il ouvrit la fenêtre et se précipita sur le pavé de la cour.

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