BAPTISTE
Il est très vrai qu'à divers moments, mais de la façon la moins suivie, Murger eut à son service Baptiste qui venait faire son lit et donner quelques rares coups de plumeau à ses meubles. Ce n'était pas un domestique, mais ce qu'on pourrait appeler une (femme de ménage mâle.)
Lorsque nous habitions ensemble, Champfleury et moi, nous avons eu aussi notre Baptiste que Murger a connu et dont il a bi<^n pu faire passer quelque chose dans le personnage de son roman. Celui-là était un ancien lancier rouge, qui avait encore dans les reins une balle reçue à Waterloo. Pour dire vrai, nous n'en pouvions presque rien tirer, car sa blessure
lui rendait impossible la plupart des mouvements qu'un valet de chambre est obligé de faire dans rexercice de son métier ; aussi, étions-nous littéralement obligés de mettre dans sa main les objets que nous lui demandions de nous apporter.
Baptiste ne fait que traverser le livre de la Yie de Bohème ;mais il revient souvent dans la pièce dont il est le bouffon. Il y fait rire par l'antithèse de son humble condition et du langage prétentieux, ultra littéraire, que les auteurs lui prêtent. « Antithèse » est même un de ses mots favoris; il appelle encore une femme « une fille d'Eve ; » et il se mêle de corriger les épreuves de son maître, en y jetant « un cent de virgules, » etc.. On croit entendre un professeur de province qui a mis une livrée pour faire son cours. N'était-ce pas, d'ailleurs, un excellent trait de comédie de donner à des bohèmes le luxe d'un domestique.
En fait de livrée, vous ne savez pas celle que Murger avait donnée à Baptiste ( au vrai Baptiste de chair et d'os) un soir qu'il offrait un gigot à ses amis ? Il l'avait affublé d'un uniforme de garde national, fila mode prudhommesque de 1830.
Je dois le dire, je n'ai jamais fait qu'entrevoir ce mascarrile moderne. Aussi , laisserais-je à Auguste Yitule soin de vous le décrire et raconter. Personne de mes anciens camarades ne l'a mieux connu que le critique du Figaro^ et on peut l'en croire lorsqu'il dit ;
« Le célèbre Baptiste de Murger est un type de pure invention, je dirai même de convention.
)) Le vrai Baptiste m'appartenait. Il se nommait Jean-Baptiste Dépré, natif de Namur. 11 avait été élevé dans la maison de mon parrain, l'illustre botaniste Charle Kunth, l'ami et le collaborateur des Humboldt et des Bonpland, et il m'avait porté dans ses bras dès ma plus tendre enfance. Son ignorance crasse et sa bêtit^e amère en faisaient un sujet de placement difficile.
(( Cependant, il était entré je ne sais comment dans la domesticité du roi Louis-Philippe. La révolution de 1848 lui arracha son habit rouge et me le rejeta sur les bras. C'est alors qu'il fit connaissance avec la jeunesse artistique et lettrée : Léo Lespès, Alfred Yernet, Henry Murger, que Baptiste, en son patois flamand, appelait « montsir Monger » l'eurent successivement à leur service. Télé tait le grand, benêt, sorte de jocrisse qui ne savait ni lire ni écrire, qui par la singulière fantaisie d'Henry Murger est devenu le valet littéraire de la Vie de Bohême. »
Baptiste, qui doit être mort aujourd'hui, semble avoir été plus attaché à Murger qu'à tout autre, et même qu'à Louis-Philippe.
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