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LE CAFE MOMUS

On a beaucoup écrit sur le café Momus, où en effet, de 1843 à 1848, se sont attablés quantité d'hommes de lettres devenus célèbres depuis. Mais scripla volant, devrait-on dire en retournant le proverbe latin ; car vous n'avez qu'à accoster un passant quelconque de la rue, et lui demander : « le café Momus s'il vousplait?... saréponsesera immanquablement négative.

Peu de personnes savent aujourd'hui où se trouvait ce café, quand pourtant il a réuni des cénacles d'artistes et d'écrivains en attendant que leurs similaires, venus plus tard, se fussent donné rendez-vous au divan Le Pelletier, puis au café de Larochefoucault.

Lo café Momus se trouvait situé au n** 15 de la rue silencieuse et sombre des Prétres-Sainl-riermain l'Auxerrois. La maison existe encore et toujours voisine des bureaux du Journal des Débals. Mais elle abrite d'autres industries ; d'ailleurs, et pour mieux en changer l'aspect, on l'a décoiffée du pignon qui la surmontait depuis le seizième siècle.

Murger et ses amis préféraient la salle du second, où ils pouvaient fumer. Là en effet on était un peu chez soi, et déli\ré des intrus; le maitre de l'établissement y veillait. Mais, je l'ai déjà dit, s'il nous comblait d'égards, c'est à cause de la sourde ambition qu'il avait d'écrire. Il se montrait même plus particuhèrement avenant avec Trapadoux et autres hommes de lettres dont il sollicitait les conseils.

A l'heure de la sortie ce limonadier, courtisan des Mu^es, se tenait debout près du comptoir, souriant ou ne souriant pas au client selon que celui-ci était un homme de plume ou un homme de pinceau ; sa femme, en manière d'invitation, ouvrait bruyamment le tiroir à la monnaie avant d'inscrire les consommations sur son registre. C'était une assez jolie personne, paraissant vivre sans émotion, et qui semblait professer quelque dédain pour son état social ; vous auriez dit d'une déesse exilée sur la terre par Jupin en punition de son manque degaité.

Les habitués presque quotidiens de Momus étaient, outre Murger et son groupe intime, Champfleury

déjà connu du public lecteur ; le romancier André Thomas, frère de l'excellent comédien Lafontaine ; Monselet, frais et joufflu comme un abbé du siècle dernier ; Jean Journet, le pharmacien de Carcassonne, qui s'était fait l'apôtre du phalanstère ; le poète Gustave Mathieu créateur et chantre de Jean \Rahin ; le bucolique chansonnier Pierre Dupont; l'étrange, mais captivant Baudelaire, le futur auteur des Flew^s du mal ; Fauchery qui tenait encore le burin tout en aspirant déjà à prendre la plume ; Gérard de Nerval qui nous racontait ses voyages en Orient avant de les écrire ; le bibliophile Asselineau avec son éternelle cravate blanche, etc..

Nous avions aussi, mais plus rarement la visite, de M. Arsène Houssaye. Le directeur de V Artiste ne s'asseyait point ; il venait s'enquérir de l'état de la copie qu'il avait commandée à ses jeunes protégés Ghampfleury, Murger et Monselet.

Un soir Murger amena un être assez singulier dont il s'était entiché, et qu'il voulait induire à la littérature, croyant avoir découvert en lui des trésors d'imagination. C'était Rozan, exerçant la profession nocturne de porteur de journaux. Je n'ai jamais été sûr, quant à moi, de l'équilibre de ses facultés. Il y avait des moments où, se donnant pour philosophe, il osait entamer avec Colline des discussions sur le moi et le non moi. D'autres fois il apportait, avec menace d'en jouer, unhautbois

LES SOUVENIRS DE SCHAUNARD L'0:î

qui avait s'il vous plait des clefs d'argent et qu'il prétendait lui avoirété donné parla reine Amélie. La vérité, comme je l'ai appris depuis, esl qu'il fit la guerre de Crimée en qualité de musicien dans le 32mo régiment de ligne. Singulier cumulde fonctions, il fut chargé aussi par un journal religieux d'écrire des vies de saints, et des biographies de prélats.

Qui sait si ce n'est pas parle hautbois que Roian avait séduit Murger? Murger, bien que né au n" 17 de la lue Saint-Geurges, ainsi qu'il a été dit, avait passé son enfance dans une maison portant aujourd'hui le n'*6l de la rue Taitbout, et où demeuraient aussi les familles Lablache et Garcia. Reçu et gâté comme enfant prodige par ces grands artistes, il s'était pris, et pour toujours, à leur contact, delà plus impérieuse passion pour la musique. Que de fois il nous quitta vers neuf heures pour aller acheter une contremarque à la porte de l'Opéra ! A vrai dire, il n'assistait ainsi qu'à la fin des représentations, ce qui fait qu'il ne savait par cœur et ne fredonnait jamais que les motifs faciles à retenir des derniers actes de Robert le diable, des Huguenots ou de Guillaume- Tell.

Indépendamment de ces airs d'opéra que Murger se murmurait à lui même, son répertoire se composait d'une seule chanson ; il la tenait toujours prête au fond de son gosier pour le cas où, au dessert d*un

dîner, on l'eut prié de« dire quelque chose. » C'étaient Les cloches d'Hégésippe Moreau mises assez heureunient en musique par un amateur. Murger avait dû être gagné par le charme des paroles dont la manière se rapproche de la sienne.

Il ne faut pas que j'oublie sur la liste de ceux qui ont passé par le temple enfumé de Momus, le peintre réaliste Bonvin, le puissant comédien Rouvière qui, en ce temps-là, était élève de Delacroix et faisait de la peinture ; enfin Privât d'Anglemont, l'archi-bohême.

Un soir de 1844, s'il m'en souvient, j'avais mon fameux costume de Nankin bouton d'or qui inspirait à mes amis cette innocente charge de ne me regarder qu'en se mettant la main sur les yeux, comme s'ils avaient voulu éviter l'éclat aveuglant de ma personne. Je ne sais quel instinct de fatuité m'entraîna donc A^ersneuf heures au café Dagneau, qui était le rendez -vous des étudiants les mieux nippés ; mais vous allez voir que la coquetterie, qui a perdu tant de femmes peut aussi être fatale à un pauvre jeune homme. En effet, il y avait alors une petite partie clandestine delansquenet au second étage de l'élégant établissement de la rue de l'Ancienne-Gomédie. J'avais sur moi l'argent de mon terme, c'est-à-dire trente francs péniblement amassés... Mais hélas!...

Vous comprenez tout ce qu'il y a d'amertume et de dépit dans cette exclamation.

Je revins donc penaud au café Momus, où il me fallut narrer ma triste équipée. C'est alors qu'André Thomas eut un beau mouvement de compassion, dont je lui ai toujours su gré.

— Voilà cinq francs, me dit-il ; retourne au jeu et essai de reconquérir les sommes ducs à ton propriétaire. Sous mon influence tu vas gagner, parce que, ne touchant jamais une carte, je suis en compte avec le sort, qui me doit tout un arriéré de faveurs et de bonnes grâces... S'il y a un surplus, nous le boirons.

Me voilà donc encore une fois courant pour chez Dagneau, et toujours persuadé que les passants se sentaient piqués des aiguillons de l'envie, en croisant sur les trottoirs un monsieur tout de jaune habillé.

La partie, que j'avais laissée au moment où elle en était aux enjeux de vingt sous, s'était échauffée pendant mon absence. Le tapis commençait à être constellé de pièces de vingt francs. Je ne pus faire moins que de risquer, en un seul coup, les cinq francs d'André Thomas ; c'était même une mise relativement modeste... 0 bonheur, en trois coups j'avais mon terme ; il est vrai que j'étais en nage! Que dis-je mon terme ? le banquier m'avait bel et bien allongé deux superbes louis, ce qui faisait dix francs à boire!

Un quart d'heure après, j'étais au café Momus où je trouvais André Thomas ravi d'avoir pu juger de sa chance par procuration.

On manda le patron à qui on lit la commande d'un punch « du coût de deux fois cinq livres parisis. » Sachez qu'à cette époque l'alcool n'était pas frappé d'un impôt aussi élevéque celui d'aujourd'hui ; pour une telle somme on vous servait donc un bol du plus grand modèle. Le patron fit quatre pas en arrière, et prit la pose de la statue de l'Etonnement.

De pareils chiffres étaient en effet inconnus sur la note de nos dépenses journalières.

Le punch bu, et l'heure fatale de la fermeture ayant sonnéau beffroi de Saint-Germain l'Auxerrois, nous dûmes partir. Je sortis le dernier de la salle des libations. Mais avant de m'engager dans l'escalier, je pris une pile de plateaux faisant partie du matériel de l'établissement ; c'était pour les faire rouler un à un bruyamment sur les marches. A mesure qu'ils tombaient je comptais tout haut, comme au guichet d'une caisse de banque lorsqu'on y fait un paiement: « Un franc!..., deux francs!!.., trois francs !!!..., » ainsi de suite jusqu'à dix.

Momus était de plus en plus stupéfait, car dans ses rêves de lucre, où chaque nuit il devait appeler Plutus « mon cher et honoré collègue, » il n'avait jamais entrevu de monnaie d'un pareil module. Le sang-froid ne lui revint que lorsqu'il me vit jeter, sur le comptoir, mes deux pièces de cent sous de bon aloi et ayant cours. La déesse, sa femme, n'avait point sourcillé pendant toute cette scène.

Souvenir d'une autre gaminerie :

Après une chaude journée passée à bouquiner sur les quais, Jean Wallon avait accroché sa bibliothèque en drap noisette (c'est-à-dire son paletot) à une patère du café ; et il dormait profondément sur une banquette. Je ne sais quelle influence de liquides affolantsnousdominaitce soir là; Wallon était étendu, de façon qu'une de ses jambes ne louchait le parquet. Je me mis en devoir de tirer sa boite de bon gros cuir, mais mal ajustée ; elle vint avec assez de facihté pour ne pas le réveiller. Un de nous la prit, l'emporta dans la salle du fond, et se mit à verser une carafe d'eau dans son énorme tige. Ace moment Wallon fit un grognement comme si son somme était fini. Le farceur perdit un peu la tête, et déposa vivement sur le rebord de la fenêtre la botte qui manquant d'équilibre, tomba passant à travers un vitrage, pour aller s'abattre sur un billard situé au rez-de-chaussée.

Vous voyez d'ici l'effet de cette botte hydraulique et de cette pluie de verre cassé venant interrompre un carambolage.

L'escalier ne tarda pas à résonner sous les pas précipités de victimes qui criaient vengeance. Momus, accompagné de tous ses garçons, fermait la marche. Wallon était là qui, réveillé en sursaut, et toujours le pied déchaussé, restait hébété devant cette tourbe irritée. Le maître du café tenait la botte et l'agitait

cVun air menaçant, ainsi que Samson devait brandir sa mâchoire d'âne.

Nous étions en nombre ; nous nous empressâmes de faire un rempart à notre ami, tout en demandant à expliquer l'affaire, et, s'il le fallait, à payer le dégât.

— Mais, s'exclamait le patron, dites au moins pourquoi vous...

Sans lui donner le temps d'achever sa phrase, Tabar eut l'aplomb de broder cette histoire: que Wallon était somnambule et qu'il avait cru poser sa botte à l'endroit où il la mettait tous les soirs; qu'il était bien heureux de n'avoir pas fait un mouvement de plus, sans quoi il se précipitait lui-même par la fenêtre, croyant se jeter sur son lit..., qu'alors le carambolage en eut bien autrement été empêché !

— Moi j'ai fait cela, demanda Wallon toujours déchaussé, et'dont l'esprit était encore engourdi par le sommeil.

— Mais oui ! répondîmes-nous en chœur. Tabar ajouta même que le somnambulisme punissait immanquablement de leur philosophie hyperphysique, les philosophes hyperphysiciens. Puis s'adressant à Wallon, il lui persuada même qu'il venait de tenir des discours à sa botte en l'appelant « ma bonne vieille; » et qu'il lui avait fait prendre des rafraichissements, pour s'excuser de l'avoir tant échauffée sur l'asphalte des quais I

A demi satisfaits de notre explication, ou bien voyant que Ton ne pouvait tirer de nous que des excuses paradoxales, les envahisseurs reprirent résignés le chemin de l'escalier. Puis la partie de billard fut reprise où elle en était restée, car nous entendîmes l'un des joueurs qui criait : « 21 à 49 !.. »

Les lecteurs d'un certain âge qui ont vécu à ces époques joyeuses me pardonneront le récit de ces gamineries (je répèle le mot;) mais c'est le jugement des froids jeunes gens ^d'aujourd'hui que je redoute.

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