LA SCENE DE L HABIT
L'homme que Murger appelle « un envoyé de la Providence » et qui, sans le vouloir ni le savoir, nous prêta son habit, ne s'appelait pas Blancheron et n'était pas rafineur à Nantes ; il avait nom Espérance Blanchon, et tenait de son père une assez belle fortune acquise dans la charcuterie.
Mais je vais vous dire comment la scène s'est passée ; je la connais bien y ayant joué un rôle.
Murger, comme je l'ai déjà dit, partageait avec moi mon atelier de la rue de la Harpe. J'ai hâte d'ajouter que ce fut un des bons moments de ma vie, car j'avais là un compagnon très doux, très accommodant sur toutes choses, et à qui je n'aurais
pu reprocher que sa mélancolie persistante. Hélas! il n'avait que de trop bonnes raisons pourétrelrisle, sa place de secrétaire chez le prince venait de lui manquer, et il ne faisait passer, qu'avec beaucoup de peine, un sonnet ou une maigre nouvelle à la main dans quelque petit journal besoigneux. Du reste s'il était triste et pour cause, cela ne l'empêchait pas de comprendre la gaité des autres, au besoin de l'encourager d'un mot bienveillant et dit à propos. J'ai peu connu de meilleur camarade.
Un matin nous étions entrain de faire chauffer du café avec des morceaux de papier enflammé, lorsqu'on frappa à la porte. C'était un jeune homme bien habillé portant une lettre de recommandation d'un étudiant ami qui lui avait assuré que j'étais un bon peintre. Il allait, me dit-il, faire une assez longue absence, et il ne voulait pas se mettre en route sans laisser son image à sa mère.
Le prix lui importait peu ; cependant par esprit d'ordre il voulut le connaître. Selon la formule usitée à la foire, je lui répondis: « Si vous êtes content, vous paierez en sortant. »
Cet individu pouvait avoir de vingt-cinq à trente ans. Il était grêlé à tel point que si on lui avait jeté une poignée de petits pois à la figure, il n'en fut point tombé un seul par terre. D'ordinaire, les victimes sauvées de cette horrible maladie sont gaies en se trouvant débarrassés de toutes les mau-
vaises humeurs. Pourtant il n'en était pas ainsi de notre homme.
Pendant qu'il prenait place dans le fauteuil du patient, je passais derrière la riche tapisserie qui masquait mon lit et l'entrée du grenier me servant de cuisine. J'allais retrouver Murger qui aurait peutêtre bu tout le café sans moi. Nous convînmes que, rentré à l'atelier, je débiterais un éloquent boniment à mon client, et qu'à chacune de mes pauses, lui, Miirger, caché derrière la riche tapisserie, jouerait un air de tambour de basque.
Eu effet je rentrai en scène avec ces paroles :
— Votre bonne étoile ne vous a pas trompé, Monsieur, lorsqu'elle a guidé vos pas vers ce sanctuaire des arts.
— Vroumm — vroiimm — vroumm!,.. (C'était Murger qui, fidèle à la consigne, frictionnait de son pouce mouillé le parchemin de l'instrument.)
— Ne faites pas attention, repris-je, j'ai là un pauvre umi très enrhumé, et qui s'amuse à réciter des vers de l'école du bon sens. Vous avez reconnu le style de Ponsard?... Mais sachez que vous êtes ici chez le peintre de la reine Pomaré, dont il est tant parlé en ce moment.
— Vroumm !
— Je suis donc chargé par S. M. insulaire de représenter allégoriquement sept vertus théologales,
et non trois, nombre reconnu insuffisant pour faire équilibre aux sept péchés capitaux.
— Vroumm — vroumm !..,
— Vous sentez dans quel ordre d'idées j'exerce mes talents. Si donc vous n'aviez une conscience pure, une âme sans tâche, il serait inutile de persister dans votre projet de vous faire peindre par moi. Je ne pourrais garantir la ressemblance, et pas même un vague air de famille... vous feriez tourner mon huile !
Le monsieur un peu interloqué répondit :
— Je prendrai mes mesures pour...
— Vroumm — vroumm!...
Et il ajouta avec compassion :
— 11 ne va pas mieux, votre ami?
— Eh non, répUquai-je, ces coquins de vers de Lucrèce sont d'un froid... Mais nous perdons bien du temps en vains discours, cherchons une pose qui convienne à une toile de 20 et que je puisse rendre avec mes couleurs les plus fines... La tête un peu moins inclinée, s'il vous plait ; plus de souplesse dans le torse ; veuillez lancer un de ces regards qui expriment toutesles joies de la jeunesse unies à celles d'un cœur sans remords... Ayez l'air heureux, sacré nom d'un chien, ou je ne commence pas.
Là dessus Murger sortit de sa cachette, et dit d'une voix naturelle :
— Monsieur ne compte pas se faire représenter |en habit?
— Ce n'est donc pas la mode ? interrogea Espérance Blanchon.
— On a remarqué que l'huile tachait trop ces vêtements de cérémonie.
Je flairai le besoin d'un habit qu'avait Murger, pour aller prendre le thé ce soir là chez un « critique influent » et bien meublé. Nous plaidâmes en faveur d'une redingote, à cause des plis heureux que peut donner sa jupe plus étofl'ée. Murger off'rit la sienne, qui passa immédiatement sur le dos du monsieur. Cela fait, dans l'atelier si bruyant d'ordinaire, on n'entendit plus que le frottement du fusain sur la toile.
A cinq heures et demie le soleil nous faussa compagnie. Mais il était important de ne pas laisser partir Espérance Blanchon, car il eut emporté son habit; aussi nous le retînmes à dîner. Il déclina d'abord notre ofl're gracieuse, ce qui ne faisait pas notre compte ; mais il finit par l'accepter sous cette condition expresse qu'il rembourserait l'argent, et que, pour nous mettre plus à notre aise, on ne dépenserait rigoureusement que la somme représentée par mon travail de la journée. C'était un paiement déjà dû, et non une avance, que nous faisait ce galant homme.
Murger se répandit par la ville et revint avec une caravane de garçons pâtissiers, de marmitons, de sommeliers apportant des gâteaux à la frangipane.
qui un homard et une oie rôtie, qui des bouteilles rouges et blanches avec étiquettes de divers crûs honorables.
Il avait aussi bourré ses poches de plusieurs livres de bougie. C'était en effet sa manie et son luxe de se donner ce qu'il appelait « une fête des lumières. » Les quarante francs du prince russe, au temps où il les touchait, passaient en grande partie à des illuminations intimes. Lui qui ne travaillait que la nuit, n'en avait pas moins la passion du jour, et du jour le plus intense, croyant qu'y voir clair avec les yeux ajoutait à la lucidité de l'esprit. Que voulezvous? chacun a sa superstition.
On dina joyeusement malgré la pénurie de vaisselle; et le dessert prit un surcroit de gaité dû à l'arrivée inopinée de ces dames Mimi et Phémie Teinturière.
Murger était toujours en habit, parce que sa redingote drapait toujours de ses plis opulents la personne de notre jeune charcutier. Il en profita pour s'esquiver et aller se montrer au thé du critique non moins influent que bien meublé.
Je restais donc seul avec la charge d'amuser les convives, et surtout de gagner du temps, car, d'un moment à l'autre, Espérance pouvait avoir la velléité de s'en aller; et alors comment 1 ui rendre son habit? . . . Dix heures sonnèrent... ; puis onze heures... Point de Murger I
Mon piano me fut d'un grand secours. Aussi ne cesserais-je de recommander aux jeunes gens l'étude du piano, instrument si utile lorsqu'on veut distraire un charcutier de l'idée qu'il aurait de s'en aller en habit comme il est venu. Ces dames se dévouèrent également. Mimi valsa ; Phémie chanta... parbleu moi aussi je chantai ; je soupirai de ma voix de basse cette romance alors si à la mode :
Dans la noble Venise Tout se livre au repos.
Celle qui m'est promise, M'attend au bord de Teau.
Voici venir la nuit, La vague murmure et s'enfuit.
Belle reviens à moi [bis] Mon cœur
— Ce n'est pas ça, cria Phémie en m'interrompant... Oh I ces hommes ! Laisse-moi dire :
Et je fus obligé de lui accompagner cette variante idiote, que Nadar avait popularisée et qui, paraît-il, avait pénétré jusqu'à l'atelier de la fleuriste. »
Voici venir l'ennui,
La vache murmure et s'enfuit ;
On veut l'attraper ) , -,
(Pan, pan, pan) j
Mais elle s'enfuit au pays-t-etranger
T-é-e-e-e-e... tranger.
Phémie n'était pas au bout de son répertoire; elle passa bientôt à une autre cantilène, également en vogue, et dont elle nous donna aussi une édition puétique revue et corrigée de la sorte :
Hirondelle gentille, Voilant sous sa mantille Ton bel œil noir, Dis-moi si mon Pédrille {bis) S'ra là ce soir?
Murger ne revenait toujours point!... Les douze coups de minuit avaient sonné; elles bouteilles étaient vides! Que faire ?... Mimi eut bien encore valsé, mais qu'auraient dit les voisins, au cas bien probable où ils n'eussent point aimé la danse ? Quant à Phémie, j'étais résolu à mettre un frein h la fureur de ses chansons .. Par bonheur ma symphonie sur V influence du bleu dans les arti> était prête; dans ma tête et sous mes doigts ; morceau excellent en pareille circonstance, parce qu'il dure longtemps.
J'attaquai par le fragment intitulé la Marche des Eléphants ; et je fis des explications verbales à n'en plus finir. Le jeune charcutier écoutait ébahi, mais par politesse seulement, car il faut bien l'avouer, l'éléphant lui était un animal incompréhensible, inconnu qu'il est dans le commerce des salaisons.
— Je commence, disais-je, par vous prévenir que nous sommes en ut mineur, avec trois bémols à
la clef. Hein, les bémols ne me coûtent guère pour vous faire plaisir? Combien vous rencontrerez dans la vie de compositeursavaricieux qui n'en mettraient qu'un ou deux au plus... Mais voyez quel tableau I Les éléphants s'avancent lourdement, un d'eux tout blanc est en tête, portant sous un dais magnifique le corps de la jeune indienne. Le soleil embrase l'horizon ; il fait chaud, chaud, très chaud... Ici, et pour rendre cet effet, je passe dans le mode majeur, comme vous auriez été le premier à me le conseiller. Pourtant la lune se lève, je reviens au mineur ; c'était indiqué... Entendez-vous maintenant la voix rauque des tigres dans les jungles, enlendez-vous aussi cet Indien virtuose qui chante, en vers de trente-deux pieds, les vertus de la jeune trépassée ? Ce serait le hautbois, dans un orchestre européen, qui serait chargé de prononcer ce discours... Ici un oncle de la jeune fille, se mouche bruyamment ; malheureusement la note, que l'on trouve dans la gamme du basson, n'existe pas sur le piano... Les éléphants marchent toujours : Pan-pan-pan.., Mais à propos de pan pan pan, est-ce qu'on ne frappe pas à la porte ?
J'allai ouvrir. C'était Murger, enfin I Cependant la situation n'était pas aussi tendue qu'on aurait pu croire, parce que Espérance Blanchon était si peu pressé de nous quitter qu'il ne voulait pas s'en aller, mais du tout, mais du tout ! Il nous demanda
même la permission de coucher sur notre canapé.
Le lendemain il me fallut reprendre mes pinceaux pour gagner encore commercialement un petit festin qui se préparait. Même vie les jours suivants. Seulement mon modèle me donnait bien du travail et de l'ennui, car sous l'influence des libations, le ton de sa peau changeait souvent, passant 'de je ne sais quel vert tirant sur le violet, à je ne sais quel jaune tournant au gris.
Donc le portrait n'avançait guère... — Il y a vraiment des mois où l'on n'est pas en train, » disais-je à Murger, qui s'est empressé, dans son livre, de faire des mois des années.
Enfin Espérance qui n'avait jamais tant ri, ne voulait pas nous quitter. On sentait que ce garçon cherchait à s'étourdir. Nous nous demandions pendant les rares absences qu'il pouvait faire, si ce n'était pas un criminel qui ce cachait sous cette enveloppe d'agneau? Quelques mots qui lui étaient échappés sous forme de demi confidence nous rassuraient pourtant. Il devait avoir perdu une personne qui lui était chère, victime, en le soignant, de la terrible maladie qui l'avait défiguré.
Tout cela est fort bien, mais un congé en bonne et due forme m'arriva de mon propriétaire. Le voisin d'au-dessous, un imprimeur lithographe, s'était plaint de ne plus pouvoir dormir ; et la portière
avait appuyé sa réclamation. Nous avions ainsi deux ennemis dont il nous fallait tirer vengeance.
Espérance Blanchon avec sa gaité charcutière (un peu lourde) se chargea de l'imprimeur. Il eut la patience de relever sur les affiches du quartier tous les noms des personnes qui réclamaient, aux passants, un objet perdu quelconque. Puis il leur écrivit à peu près en ces termes : « Monsieur (ou Madame,) vous cherchez votre chien (ou votre perroquet, ou votre bracelet...) vous le retrouverez chez M. X., imprimeur lithographe, rue de la Harpe 50. Insistez beaucoup pour le réavoir, car vous aurez à faire à un homme, qui sans être positivement malhonnête, commencera par ne vouloir rien entendre à vos justes revendications.
« Agréez etc.. »
Dès le lendemain matin, ce fut chez le lithographe, un vacarme de coups de sonnette et de paroles, que je ne puis reproduire par aucun moyen typographique connu. Nous aurions pu, à notre tour, nous plaindre du bruit qui nous empêchait d'exercer nos professions libérales ; mais nous dédaigna mes une revanche aussi mesquine.
Passons à la portière.
Le docteur Berger m'avait initié à la chasse des animaux les plus répugnants pour laquelle la loi n'exige pas de port d'arme. Je rapportai donc d'une partie de campagne «ne douzaine de crapauds par-
faitement hideux, et je les lâchai dans la cour à une heure du matin. Puis avec l'aide de Murger et de notre charcutier nous confectionâmes un engin, dont voici la minutieuse description avec la manièrede s'en servir :
Une balle de plomb dans une éponge ; l'éponge imbibée d'alcool que l'on enflamme au moment voulu, et que l'on descend par la fenêtre dans la cour au moyen d'un long fil de fer. On attend l'heure la plus silencieuse de la nuit pour faire fonctionner ce truc de théâtre, et donner à la concierge qui peut le contempler au travers de ses vitres, le spectacle d'un feu follet comme il ne s'en voit qu'à l'Opéra dans Robert- le- Diable.
Tel fut en effet le petit tour de société que nous exécutâmes du haut de notre fenêtre située au cinquième étage. Nous entendîmes un cri de terreur et la loge s'illumina. Le matin venu Murger descendit, et demanda d'un air simple à madame Cerbère, si elle n'avait point de lettres pour lui? Sans répondre à sa question, elle lui raconta que la maison était pleine de revenants qui faisaient du punch la nuit, et qui n'étaient pas dégoûtés de se saouler avec des crapauds; elle ajouta que ce n'était pas tenable et que lui et ses amis devaient être bien heureux d'avoir congé !
Pendant les cinq semaines que nous passâmes encore dans l'appartement, la loge resta éclairée toutes les nuits.
Mais, comme on va le voir, Espérance Blanchon en' était arrivé à la dernière heure de plaisir qui devait sonner pour lui en ce monde. Son portrait terminé, verni, encadré et mis dans une caisse, fut envoyé à l'adresse de sa mère. Là dessus il nous quitta.
Au bout de quelque temps, n'entendant plus parler de lui, nous allâmes au renseignement. Il avait loué une chambre à l'hôtel Corneille sur la recommandation d'un étudiant en droit, qui n'était autre qu'Armand Barthet, le futur auteur du Moineau de Lesbie.
Barthet nous apprit que notre nouvel ami venait d'écrire à une personne de sa famille, pour lui donner avis qu'il ne fallait plus désormais le chercher qu'au fond de l'étang du Plessis-Piquet!..
Murger et moi nous courûmes aussitôt au Plessis- Piquet; et nous nous adressâmes au père Cens, le cabaretier voisin. Celui-ci, encore tout haletant d'émotion, nous récita ce navrant fait divers :
Il avait vu le pauvre garçon déboucher de la Fosse- Bazin, par une pluie torrentielle et tenant à la main son parapluie ouvert, (comme s'il avait voulu ménager la redingote de Murger qu'il avait encore sur lui.) Le père Cens crut avec raison reconnaitre un de ses clients. Grande fut sa surprise quand il le vit, au lieu de prendre sa gauche, entrer résolument dans l'étang avec son parapluie toujours ouvert... Impossible de rien faire dans ce lieu désert pour empêcher
ce suicide, le village est trop loin. Quelques jours après, un domestique de sa mère arriva et le fit mettre dans une bière pour l'emporter en Normandie. On n'en a jamais su plus long.
Dire que ce désespéré mystérieux s'appelait Espérance!...
Mais, avec tout cela, Murger était resté en habit ; et il se trouvait ainsi condamné à se montrer sous cette pelure cérémonieuse dans les circonstances les plus vulgaires de la vie, telles que celles d'acheter quatre sous de tabac, ou de prendre un cassis à l'eau chez Trousseville.