LA RUE AUX OURS
Le passage des Panoramas n'était plus tenable pour ma famille, qui y avait englouti tout l'argent qu'elle avait pu gagner avant la révolution et le choléra. Mon père ne se découragea cependant pas, et bien qu'il eut cinq enfants à élever, il recommença la lutte, ayant pour aides ma mère et ma verte grand'mère.
La chance voulut qu'il trouvât à louer pour son industrie animalière, et au prix de mille francs seulement, trois étages dans une rue dont le nom aurait pu lui servir d'enseigne. Sa nouvelle adresse était en effet : « Schanne aine, fabricant d'animaux laines et poils, 24, rue Aux-Ours, Paris ».
Nous y restâmes vingt-sept années ; peut-être y serais-je encore sans le percement du boulevard Sébastopol. 11 existe toujours, de ce côté, le mur mitoyen de notre maison.
Ma petite école bourgeoise du faubourg Montmartre étant trop éloignée, fut remplacée par des cours du soir. Le jour on me ceignait les reins d'un petit tablier vert, et Ton m'employait à l'exécution des choses faciles du métier ; en même temps, j'aidais Pierre, notre ouvrier, à livrer la marchandise faite. Un panier d'osier sur ma tête, je m'en allais le long des rues cherchant à jouer du flageolet, mon premier instrument. C'était un cadeau qu'un commis supérieur de la maison Deschevailles (jouets en gros) disparue depuis longtemps, m'avait promis et donné au jour de l'an, pour récompenser la régularité de nos livraisons qui étaient fréquentes. Deschevailles et Girou» étaient nos meilleurs cHents.
Mes parents très occupés ne pouvaient surveiller ma conduite à la sortie de l'école du soir. Ils me croyaient au troisième étage, lorsqu'ils étaient dans l'atelier qui se trouvait au quatrième. J'en profitais pour mésuser de ma liberté en prenant part, avec des coquilles d'huitres, aux combats de quartier que se livraient les moutards de mon temps.
Voulant exercer ma valeur sur une plus grande scène, et entraîné par les apprentis bijoutiers habitant notre maison, je me laissai enrôler par eux
dans l'armée des « Saint-Denis» qui livraient bataille aux « Montmartre ». Ce besoin belliqueux est observé chez les gamins après chaque secousse révolutionnaire.
Un dimanche, je me rendis donc à deux heures {heure militaire) au clos Saint-Lazare, où se trouvait en construction l'église Saint-Vincent-de-Paul. Pour gagner la barrière Poissonnière, il existait un chemin creux. C'était le lieu ordinaire de la lutte ; mais, ce jour-là, l'ennemi en occupait avant nous un des talus. Notre état- major, posté derrière les planches de l'église, donna l'ordre à ma compagnie de faire une marche oblique sur la rue d'Hauteville sans être vue, s'il était possible, et afin que nos adversaires fussent pris entre deux grêles de pierres.
Le signal de l'action était un coup de pistolet que tirerait le général en chef, vieux grognard âgé d'au moins quinze ans. L'affaire commença, et elle fut chaude. Les Montmartre, qui avaient l'avantage du nombre, nous battirent, je le reconnais de bonne grâce; d'ailleurs, notre mouvement tournant avait été aperçu par un corps d'observation que nos éclaireurs n'avaient pas remarqué. On me compta parmi les blessés; une ardoise m'avait en effet atteint derrière l'oreille, me faisant perdre beaucoup de sang ; le chirurgien ennemi lava ma plaie dans une mare et me banda la tête avec un mouchoir. Puis mon bouclier avait été brisé. Ce n'est pas tout encore.
Les vainqueurs m'avaient pris comme impôt de guerre ma fronde, ainsi que tous les boutons en métal qui servaient à retenir mes vêtements. Ah! j'étais dans un joli état pour rentrer dans ma famille... Aussi comme j'y fus reçu!
Du reste, j'avais déjà la réputation d'un petit vagabond au loyer paternel, parce que si l'on m'envoyait en course au faubourg Saint-Antoine, pour chercher des roulettes en cuivre, destinées aux pattes des gros animaux de notre fabrication, j'y mettais un temps infini. Il faut dire que je rencontrais, sur la route, une occasion irrésistible de baguenauder: cet « éléphant de la Bastille » que les vieux Parisiens n'ont pas oublié, et dans lequel les polissons d'alors aimaient à jouer à cache-cache.
Plus hospitalier que la baleine de Jonas, le monstre de plâtre pouvait donner asile à une trentaine de personnes. On y accédait par un escalier de bois construit dans l'une de ses jambes. La police fermait l'œil pendant la journée ; elle se réservait de venir la nuit faire des rafles de gens sans aveu, dans le ventre du pachiderme. Les carrières d'Amérique n'étaient pas encore inventées en 1833.