LA DEMOISELLE AUX PAIKS A CACHETER
Voici comment un matin je me trouvai possesseur de quelque chose comme un million de pains à cacheter : en descendant la rue saint-Jacques, ma marche avait été interrompue par un rassemblement de marchands de bric-à-brac. On vendait aux enchères les misérables assortiments d'un défunt papetier. J'entrai par désœuvrement et curiosité de badaud dans la boutique où tout était pèle mêle. A ce moment on mettait sur table un vaste étui à chapeau, dont les dimensions iet la forme avaient été prises évidemment sur les tromblons de 1825.
— Trois francs?... y a-t-il acheteur?, dit le commissaire priseur.
— Cinquante centimes ! ré{)undis-je par mo(|iiorie.
Je comptais bien que la horde de fripiers qui m'eutourait, allait me disputer triomphalement ce bibelot, mais il me fut adjugé parce que personne n'avait dit mot. Dans la rue seulement, je m'aperçus que j'avais fait une assez bonne affaire, car enfin le car- Ion à chapeau contenait des pains à cacheter, qui le remplissaient jusqu'au bord ; il y en avait tant, tant et tant, que j'en offrais, comme on fait des pralines à toutes les demoiselles un peu jolies qui me croisaient sur ma route.
Puis je portai mon emplette chez moi, et je la déposai sur ma chemiuée, à l'endroit même où j'avais toujours eu le projet de mettre une pendule. Nous allons l'y retrouver tout à l'heure.
Il faut savoir que cette année là l'idée me trottait de peindre pour le salon une Bacchante ivre, dans le style romain familier, que les tableaux de Couture, et les tragédies de Ponsard avaient mis à la mode. De son côté, mon ami Tabar avait en tète une Calypso , qu'il voulait représenter inconsolable du départ d'Ulysse. Mais les modèles étant hors de prix, nous convînmes d'en prendre un à frais commun, en lui imposant d'exprimer alternativement l'ivresse de la bacchante, et le désespoir de la nymphe.
Nous fîmes donc marché avec une Rebecca dont la physionomie était très mobile, et qui de corps était
faite à souhait pour le double rôle qu'elle aurait à jouer.
Au fond, c'était là une invention assez saugrenue qui ne pouvait amener qu'une scène de vaudeville dès la première séance. Lorsqu'on effet, Rebecca déshabillée eut pris la pose à deux fins dont nous avions besoin, elle avait toutes les peines du monde à changer brusquement ses traits, selon celui qui, de Tabar ou de moi, la regardait. Toujours elle tombait à faux.
— Mais petite malheureuse, lui disais-je, veux-tu rire tout de suite!
— Jamais de la vie ! reprenait Tabar, puisqu'elle ne peut passe consoler du départ de... Machin.
— Moi je no connais pas Mathin, répondais-je ; elle a bu, elle est paf, il faut qu'elle rie.
— Ah ! si Fénélon le savait 1...
Rebecca qui, faute d'éducation, avaitmal compris, prétendait qu'elle ne pouvait tout de même pas pleurer ou rire, parce qu'un monsieur Fénelon était parti ou revenu !
— Oh ! la petite bête ! Oh ! la grosse grue ! a-t-on jamais vu une fille plus idiote...
Et nous parlions tous les deux à la fois, Tabar et moi, en essuyant nos pinceaux, car c'était à y renoncer... Puis nous sortîmes pour aller diner ; et j'avoue qu'un peu méchamment je donnai un tour de clé à la porte pour enfermer notre Galypso ivre, ou si
VOUS voulez noire Bacchante inconsolable. N'était-il pas bon de la mettre en pénitence ? n'était-il pas meilleur encore de la forcer à un repos d'une heure ou deux, dans l'état de fureur épileplique où elle était entrée elle-même?
Je revins seul vers neuf heures... Personne dans l'appartement ; j'en fus inquiet, et je me mis à chercher. Rebeccas'était-ellejetée par la fenêtre? Ou bien avait-elle fui par la cheminée et les toits, comme un Latude femelle?... Non puisque ses vêtements étaient encore épars sur le canapé...
Enfin j'entendis un ronflement révélateur qui partait de la ruelle de mon lit. La pauvre fille était là allongée, et absolument ivre, parce qu'elle avait découvert dans l'armoire un litre d'eau de vie à peine entamé. Je la fis lever, et je reculai épouvanté en voyant que de la tête aux pieds, elle s'était collé les pains à cacheter du carton à chapeau. Une idée de femme, quoi !
A toutes mes questions, elle ne répondait que par des mots incohérents; et puis, elle souffrait d'un malaise inexplicable, car en séchant, la pâte des pains à cacheter s'était contractée et lui tirait la peau dans tous les sens. C'est qu'elle s'en était mis littéralement partout. Je la reportai sur le lit où je la roulai dans des couvertures, et je courus commander un bain à domicile.
Une heure après, un bruit de tam-tam, qu'on en-
tendit dans l'escalier, m'annonça que la baignoire arrivait. Le garçon de bain, promenant son regard dans l'appartement, peut-être pour supputer le pour boire à espérer, aperçut le visage et le cou tigrés de la bacchante calypso, et il en resta pétrifié.
— Ne faites pas attention, dis-je à mon homme, c'est une fièvre éruptive, que Madame a rapportée de son voyage à Cognac. Il m'a fallu consulter les plus célèbres docteurs, tellement mon inquiétude était grande. Tous m'ont certifié que, si ces boutons sortaient paisiblement et sans bruit, la malade serait sauvée... Et maintenant c'est bon, allez-vous-en ; je m'en vais faire cuire Madame dans votre grande casserole.
Il n'est pas besoin de dire quel fut l'effet du bain sur les maudits pains à cacheter du papetier de la rue Saint Jacques. Pour ceux de la figure, qui ne trempaient pas dans la baignoire, je fus obligé de m'employer à les enlever en les frottant délicatement avec un pinceau imbibé d'eau chaude. N'avaisje pas Fair de peindre une bacchante ivre? Ça n'était toujours pas celle que j'avais projetée, et qui ne fut jamais exposée au salon.