UN DINER SUIVI D UN DÉJEUNER
On ne se serait jamais douté que Courbet et moi nous dussions faire partie d'une caravane de botanistes en tournée au Havre?... C'est pourtant ce qui arriva un beau jour d'été.
Nous voilà au Havre dans la rue de Paris... Courbet découvre à la vitrine d'un papetier de petites marines consciencieusement faites sur galets ; et il demande aussitôt l'adresse de l'artiste, voulant le féliciter. On nous envoie chez M. Boudin, alors tout jeune, et qui depuis n'a pas démenti les espérances que donnaient ses premiers essais.
M. Boudin nous reçut comme vous pouvez le penser, et se mit à notre disposition pour nous piloter
dans le pays. Dès le lendemain il nous emmena à Honfleur, et nous installa dans une auberge rustique, à mi-côte de la falaise. Pour le dire en passant, Courbet peignit là deux tableaux : Un coucher de soleil sur la Manche, et une vue de l'embouchure de la Seine avec des pommiers au premier plan.
Mais un matin que nous flânions sur le port, nous eûmes la surprise de rencontrer le poète Baudelaire, quand nous le croyions occupé à cultiver ses Fleurs du mal, dans un hôtel de la rue Mazarine.
Tous les « oh ! » et tous les « ah ! « cités dans la grammaire, au chapitre des interjections, sortirent à la fois de nos trois poitrines.
Baudelaire nous expliqua qu'il était en villégiature forcée chez sa mère qui possédait une maison de campagne aux environs de la ville ; et il ajouta: « Je vous emmène dîner et je vous présente à elle. » Nous étions fort embarrassés, car nous n'avions pas apporté de toilette ; nos vareuses de voyage étaient même dans un état pittoresque peut-être, en tous cas déplorable. Mais notre ami insista sur un ton presque impérieux ; aussi nous fut-il impossible de lui résister.
Je vois encore mon Courbet plié en deux pour offrir le bras à la maîtresse de maison, qui était de petite taille, et suivi comme aide-de-chamj» de ma non moins grotesque personne 1... Le dîner, très luxueusement servi, fut charmant de tout point.
Quel dessert plein d'aménité, et comme nous aurions été gais si les convenances ne nous avaient forcés à mettre des gants à notre conversation, pour remplacer ceux qui nous manquaient aux mains. Nous prîmes le café sous une véranda remplie de plantes rares, de laquelle on pouvait voir tous les astres se lever ou se coucher dans les flots.
Vers neuf heures, nous quittâmes pourtant ce lieu enchanteur, mais c'était pour retourner à Paris de nuit. Baudelaire nous accompagna jusqu'au bateau ; il fit mieux, il s'embarqua, puis, de plus fort en plus fort, il prit le train avec nous au Havre !...
Que signifiait cet empressement exagéré à reconduire ses hôtes ? En nous suivant, notre ami un peu fantasque profitait de l'occasion qui se présentait à lui de s'évader de chez sa mère.
— C'est que, nous dit-il, dans le wagon, la campagne m'est odieuse, surtout par le beau temps. La persistance du soleil m'accable ; je me crois encore dans l'Inde où la continuité monotone de son rayonnement jette dans la torpeur plus de cent millions d'êtres humains en comptant les Anglais... Pardon ! je ne les compte pas, car, au fait, je sais leur langue, ce qui m'oblige à une certaine politesse envers eux. Je traduis même en ce moment Edgar Poe... Ah ! parlez-moi des ciels parisiens toujours changeants, qui rient et qui pleurent selon le vent, sans que jamais leurs alternances de chaleur etd'hu-
midité puissent profiler à de slupides céréales... Je froisserai peut-être vos convictions de paysagistes, mais je vous dirai que l'eau en liberté m'est insupportable ; je la veux prisonnière, au carcan, dans les murs géométriques d'un quai. Ma promenade préférée est la berge du canal de l'Ourcq... Quand je me baigne, c'est dans une baignoire ; j'aime mieux une boite à musique qu'un rossignol ; et pour moi, l'état parfait des fruits d'un jardin ne commence qu'au compotier !... Enfin, l'homme soumis à la nature m'a toujours semblé avoir refait un pas vers la sauvagerie originelle 1
De paradoxes en paradoxes et de stations en stations, nous étions arrivés à la gare Saint-Lazare. (Mais quelle drôle de manière d'aller herboriser en Normandie !)
Il était peut-être huit heures du matin, Courbet nous quitta ; mais il fut décidé entre Baudelaire et moi que nous déjeunerions ensemble. Baudelaire, qui avait quitté la maison maternelle, comme il vient d'être dit, n'avait que trois francs. Je fouillai dans ma poche, et je n'y trouvai que l'espoir de vendre quelques gravures au « père Médicis. »
Le père Médicis?... a On appelait ainsi, a dit Murger, un juif nommé Salomon, et qui à cette époque, était très connu de toute la bohème artistique et littéraire, avec qui il était en perpétuels rapports. Le père Médicis négociait dans tous les genres de bric-à-brac.
« 11 vendait des mobiliers complets depuis douze francsjusqu'à mille écus. Il achetait tout et savait le revendre avec bénéfice... II vous donnait des cigares contre un plan de feuilleton, des pantouftles contre un sonnet, de la marée fraîche contre des paradoxes ; il causait à l'heure avec les écrivains chargés de raconter dans les gazettes les cancans du monde ; il vous procurait des places dans les tribunes des parlements, et des invitations pour les soirées particulières ; il logeait à la nuit, à la semaine ou au mois les rapins errants, qui le payaient en copies faites au Louvre d'après les maîtres. Les coulisses n'avaient point de mystères pour lui. Il vous faisait recevoir des pièces dans les théâtres ; il vous obtenait des tours de faveur. Il avait dans la tête un exemplaire de l'AImanach des vingt-cinq mille adresses, et connaissait la demeure, les noms et les secrets de toutes les célébrités même obscures. »
Ce négociant en bric-à-brac a donc vécu. Je l'ai connu ainsi que sa fille, jeune personne remarquablement vertueuse, bien qu'elle exerçât la profession décolletée de modèle d'atelier. 11 tenait boutique rue du Musée, dans cette petite ville, que n'a point connue la génération actuelle, et qui couvrait une partie de la place du Carrousel.
Enfin le sage Salomon examina avec soin, et même avec défiance, les estampes que j'avais été pren-
23i LES SOUVENIRS DE SCHAUNARD
dre chez moi, et il les estima quatre francs, somme qu'il me bâilla comptant.
Me voilà parti avec Baudelaire. J'avais encore mon appétit du bord de la mer. Pourtant il me fallut attendre, parce que mon compagnon voulut s'arrêter rue de la Sourdière, chez un barbier qui le rasait au mois.
— Je ne puis me mettre à table sans faire mes ablutions, me dit-il, et je suis musulman en cela... (Puis, s'adressaut au garçon qui avait commencé à peindre sa joue en couleur savon :) Vous ne vous rappelez donc pas ce que je vous ai dit la dernière fois ? Veuillez vous laver les mains ; je répugne au contact de doigts graisseux et odorants.
Par respect humain, j'étais mal à Taise pendant cette leçon de propreté donnée à l'élève de Figaro. Mais je me plongeai dans la gazette du jour. C'est avec peine que le travail se termina, souvent interrompu par les observations maniaques du patient.
Baudelaire me dit en sortant qu'il savait un petit restaurant où nous ferions un repas agréable. Et il m'emmena chez un marchand de vin du faubourg Saint-Iîonoré. Je m'aperçus, en effet, qu'il était très connu dans cette maison, fréquentée par les domestiques du voisinage, qui y venaient dire du mal de leurs maîtres. Nous passâmes dans l'arrière-boutique, et un garçon, paraissant dressé à ce service, mit nos deux couverts sur une grande table ronde.
Ensuite, et ce fut tout le menu, arriva un magnifique morceau de fromage de brie, jaune et onctueux, qui s'étalait dans une assiette à filet doré. Il était accompagné de deux bouteilles d'un bordeaux authentique que le patron vint lui-même déboucher avec un soin pieux.
Mon ami, prenant un couteau à manche d'ivoire, me coupa une part du fromage ; puis, il me versa la purée septembrale dans un verre mousseline, tout en m'invitant à commencer la fête.
— Mais, lui dis-je, est-ce que nous débutons par le dessert? Ce serait peut-être encore une mode orientale ?
Il me répondit :
— Vous avez droit, mon cher Schanne, à un mot d'explication. Je suis gourmet par excellence, et quand je ne puis me procurer un festin digne de moi, ce qui ne m'arrive que Irop souvent, je procède toujours ainsi. Par un facile effort d'imagination, je me figure être arrivé au dernier acte d'un excellent repas où tous les mets étaient à la hauteur du fromage et du vin que nous absorbons en ce moment... Remarquez que ce bordeaux est merveilleux, d'une grande finesse, ainsi que d'une couleur splendide dans le cristal. Il est à la fois la joie de la vue, de l'odorat et du goût!!! C'est un dieu à trois têtes, comme ceux qu'adorent les boudhistes, et il ne coûte que trois francs !
Tout en laissant dire, je l'observais, et je commençais à m'expliqucr son nez légèrement rosé qui se détachait sur son visage d'un blanc mat. Il buvait en artiste et ne se grisait jamais.
Cependant sa péroraison me fit rire, il s'en étonna, et je dus, bravant sa manière de voir, lui déclarer qu'étant d'une pâte moins fine que la sienne, un beefteack aux pommes, avec du vin plus ordinaire, ferait aussi bien mon affaire.
La discussion sur ce thème ne se termina qu'au Divan Le Peletier, devant une tasse de moka, accompagné d'un très bon cigare qu'il me mit entre les lèvres pour les réduire au silence.
Lorsque je le reconduisis, ce ne fut point rue Mazarine, où il avait sa chambre de garçon, mais place Vendôme, chez sa mère, remariée en secondes noces au général Aupick, commandant de l'armée de Paris.
Nous causâmes encore devant la porte ; et je voyais mon Baudelaire, assez inquiet, tourner la tête dix fois par minute, comme guettant quelque chose... Enfin il me quitta brusquement et courut s'enfourner sous le porche de l'hôtel.
Cette façon de dire adieu, en ne le disant pas, n'était guère de l'homme poli que j'avais pour ami. Du reste, il s'en expliqua le lendemain.
— Que voulez-vous, me dit-il, je ne me sens jamais bien rassuré lorsque je passe auprès des fac-
tionnaires, gens illettrés pour la plupart, et qui n'en portent pas moins des armes dangereuses. Celui d'hier n'avait pas l'air d'un mauvais garçon, mois il aurait pu, comme d'autres dont on a parlé, «Hre pris d'un accès de folie subite, pendant sa fastidieuse promenade... Et, dame ! un coup de baïonnette serait si vite attrapé !
yxxvii
Do, RÉ, MI, FA, SOL, LA, SI, DO
Murger m'ayant représenté plus volontiers devant mon piano que devant mon chevalet, je dois retracer ici le tableau de ma vie musicale depuis le commencement.
Voici comment l'amour de la musique m'était venu : Camille De Vos, (aujourd'hui directeur de la France chorale, était en 1839 un des élèves de l'atelier Delaroche. Je l'avais connu au Louvre, où nous dessinions côte à côte. Un soir, il m'emmena dans sa famille pour me faire juger de son habileté sur le piano. Il me joua diverses de ses compositions, entre autres la romance du ^a/dont les i)aroles étaient du jeune poète Henri Murger. Je sortis émerveillé.
Bientôt après j'entrais en relations avec Louis Soumis, déjà en possession de ce talent d'accompagnateur qui lui valut plus tard d'occuper (pendant vingtsept ans,) une place de maître du chant à l'Opéra- Gomiijue. C'en était fait, la musique me débauchait de la peinture ; du moins je ne savais plus ce que je préférais des sept couleurs de la palette, ou des sept notes de la gamme.
A peine eus-je acquis quelques éléments de solfège chez Dauwe, puis chez Mainzer, que je voulus à tout prix faire acte de musicien. Ce fut alors que je m'engageai comme choriste basse dans une troupe lyrique qui promenait la Daine blanche à travers les théâtres de la banlieue. A seize ans, on me vit donc en montagnard écossais, sur les escarpements de Montmartre, les feux de la rampe ne me faisaient pas peur; j'y étais aguerri depuis ma figuration aux Variétés dans ma première jeunesse. Bien mieux, pendant plusieurs mois, ce fut ma fantaisie de chanter des chœurs d'opéra ; et je ne tardai point à entrer à la Renaissance-Ventadour oùjefis ma partie dans la Jacquerie, de Mainzer (octobre 1839.)
Mais un piano manquait à mon bonheur. J'en trouvai un, ou ce qui y ressemblait presque, chez un brocanteur allemand de la rue de l'Arche-Marion, qui était à la fois tailleur et facteur, ne faisant que le vieux. C'était un Erard signé, et daté de 1782 ; je ne le payai que trente francs. Le prix peut pa-
raître dérisoire ; cependant, je suis d'autant plus en état de l'affirmer que je sais, pour ne le jamais oublier, ce que m'ont coûté ces malheureux trente francs à gratter sou par sou sur les quarante centimes quotidiens qui étaient le budget de mon déjeuner.
Me voilà donc dans mon petit logis de la rue du Fouarre, face à face avec une mécanique dont j'ignorais le secret. Cependant j'eus la hardiesse de m'asseoir devant et d'essayer d'en faire sortir des airs en frappant les touches du bout de mon index.
Mais après la mélodie, l'harmonie, et toujours par tâtonnements. Mon petit doigt de la main gauche étant fixé sur une note quelconque, un autre doigt, guidé par l'oreille, trouvait la tierce majeure ou mineure ; il en était de même pour la quinte et l'octave de la tonique. Oh ! joie, c'était l'accord parfait que je venais de découvrir.
Un désir me brûlait, c'était de jouer la Dernière pensée de Weber (qui d'ailleurs est de Ressiger.) J'achetai donc sur les quais un exemplaire de ce petit chef-d'œuvre ; et j'eus pourla même pièce de quinze sous, monnaie encore en usage, la Méthode de piano, de Viguerie. Au bout de deux mois, je parvins à tapoter la Derr,ière pensée, ainsi que les airs contenus dans la méthode, tels que: Le Clair de la lune, Papa lei petits bateaux... Mais quelle patience et surtout quelle résolution il fallait à un peintre pour passer
des heures devant l'ivoire jauni d'un Erard de trente francs. Si je m'endormais vaincu par la fatigue, je rêvais que j'étais un dentiste qu'une vieille Anglaise avait chargé de réparer son râtelier de cinq octaves.
A peine mes doigts avaient-ils appris leur chemin à travers les touches blanches et les touches noires, que des velléités de composition se déclarèrent en moi. Je mis donc le nez dans le Traité d'harmonie de Gatel. Mais, sans maître, il me fut bien difficile de me reconnaître au milieu de ce labyrinthe des accords consonnants et dissonnants, qui sont tantôt directs, tantôt renversés; je m'égarais aussi dans les anticipations, les retards et lesappogiatures. C'est Olivier Métra qui plus tard m'aida avoir clair dans ces ténèbres. Je lui dois une partie de mon petit savoir, parce que c'est lui qui, le premier, me força à me servir de la plume, l'outil avec lequel on apprend toutes les langues, même la langue musicale. Les excellents conseils de Demarquette, le pianiste compositeur timbalier au besoin, m'ont beaucoup profité aussi.
Avec tout ça je ne devenais pas un virtuose bien remarquable sur le piano, parce que j'étudiais sans maître ; j'avais pour moi-même les plus impardonnables complaisances quant à la mesure ; ralentissant autant qu'il m'était commode dans les passa ges où se trouvait la moindre difficulté de mécanisme, puis, reprenant accelerando une foisquej'avais sauté le mauvais pas. C'était détestable,
Heureusement, je rencontrai un métronome vivant dans la personne d'Auguste Vitii : et je ne l'ai pas oublié, à lui je dois d'avoir discipliné mes jeune? phalanges. Du reste, c'était bien le fait d'un esprit qjii avait déjà l'agilité dans la clairvoyance, et la souplesse unie à la fermeté ; il lisait à première vue paroles et musique d'un morceau de chant quelconque. Que de longues et profitables promenades nous avons faites ensemble à travers les partitions d'opéra qui s'amoncelaient par douzaines dans sa bibliothèque ou sur son piano.
Et puis nous composions! En cherchant à pénétrer les mystères de l'harmonie, le futur critique du Figaro acquérait ainsi sans s'en douter les connaissances positives qui, plus tard, devaient donner tant d'autorité à ses appréciations sur la musique des autres. Peut-être ne se souvient-il plus d'une mélodie qui lui vint un soir sur ces paroles engageantes de Banville :
L'eau dans les grands lacs bleus
Endormie, Est le miroir des cieux:
Mais j'aime mieux les yeux
De ma mie.
Dans le cas où, par modestie, Vitu n'eut point gardé cette romance dans sa mémoire, je serais en
état de la lui chanter, car elle est de celles que l'on retient.
Nos bonnes orgies de doubles-croches avaient lieu quelquefois chez moi, plus souvent chez lui.
Il habitait alors un pavillon avec jardin rue tics Martyrs. Son propriétaire (sans doute un ancien corsaire), avait eu la fantaisie d'agrémenter la cour d'un bassin peuplé de poissons rouges, et qui présentait une réduction du port du Havre; si l'eau eût été salée, et si les poissons n'eussent point été rouges on se fût laissé prendre à la ressemblance de ce facsimile lilliputien.
Du reste, hasard singulier et dont je n'ai eu qu'à me louer, ce furent presque toujours des hommes de lettres qui m'éclairèrent sur la musique. Concurremment avec les conseils de Vitu, je pus profiter de ceux de Uchard et de Barbara. Uchard, qui depuis est allé se perfectionner en Italie, d'où il a rapporté son petit nom de Mario, avait dans ce temps là une charmante voix de ténor. Ce n'est pas sans fruit, croyez-le, que je l'ai entendu répéter si souvent devant moi la leçon qu'li venait de prendre de Delsarte, le grand professeur. 11 m'ouvrait des horizons sur l'œuvre des maîtres ; il m'en faisait saisir le sens, et par conséquent admirer les beautés.
J'essaierai tout à l'heure de payer ma dette de reconnaissance à Charles Barbara, mais avant je tiens
à dire la circonstance qui me força à étudier mes gammes sur le clavier.
J'habitais alors avec mon ami le peintre Tony de Bergue, rue du Pelit-Lion-Sauveur : infidélité passagère faite à mon cher Quartier Latin. Un jour le commissaire de police me fit appeler. Que pouvait-il avoir à dire au bon citoyen que je prétends être?... Voilà : un quidam que j'avais pour voisin de l'autre côté de la rue, professait le grec ; etcommeje jouais du piano etnonde la lyre, je lui étais insupportable. Il s'était donc plaint. Le commissaire me lut les règlements qui sont peut-être justes, mais qui sont sévères ; et il ajouta qu'il était obligé de me considérer comme exerçant un « état à marteau. » J'étais bien et dûment averti que mon bruit ne devait commencer qu'au jour en hiver et à six heures du matin en été pour finir à dix heures du soir.
Fort bien, mais, en bonne conscience, je ne pouvais régaler de la Dernière pensée de Weber l'ennemi que je venais de me découvrir. Alors, je voulus achever de l'abrutir en l'horripilant de mes gammes majeures et mineures, montantes et descendantes. Très tenace dans ma rancune, je le maintins pendant des mois à ce régime. Parfois, il ouvrait sa fenêtre; c'était pour m'insulter dans un charabia qui était peut-être du grec, et que les habitants peu lettrés de ce quartier devaient prendre pour une sorte de bas-breton mêlé d'auvergnat.
Lorsque je jugeai à propos de mettre fin à Ron supplice, je fus tout étonné d'avoir acquis une agilité de doigts, qui me manquait avant cette heureuse rencontre.
Murgera pris bonne note de l'aventure qu'il a arrangée comme l'on sait dans son chapitre intitulé La Toilette des Grâces.
Ainsi donc, je tenais de Mainzer les premières notions du solfège ; de Mario Uchard la connaissance et le goût des chefs-d 'œuvres du répertoire vocal ; d'Auguste Vitu le sentiment du rythme et delà mesure; de Métra les principes de l'harmonie; d'un helléniste du quartier de Saint-Denis, la dextérité de mes phalanges. Ce fut Charles Barbara (le Barbemuche de Murger,) l'auteur des Histoires émouvantes et de VAssassiiiat du Pont Rouge, qui m'apprit l'alto.
Vers 1848, j'avais pris à frais communs, avec Champfleury, un appartement dans la maison de la rue de la Sorbonne qui touchait au monument. Mon compagnon, ainsi qu'on le sait, était très habile sur le violoncelle, ce qui nous attirait les fréquentes visites du violoniste Barbara. Mes deux amis exécutaient avec passion les duos de Corelli. Et moi je n'avais rien à faire, si ce n'est de me délecter et d'applaudir.
Ambitionnant un rôle plus actif, je demandai à Barbara, qui y consentit, de vouloir bien m'initier au maniement des instruments à cordes.
2 'i6 LES SOUVENIRS DE SCHAUNARD
Dès le lendemain, j'avais un alto dans une main et un archet dans l'autre. — Qu'est-ce que tu as donc fait de ton Manuel du parfait bouvier ? (me dit Barbara en entrant), il a l'épaisseur qu'il nous faut...» Je ne comprenais pas, d'abord, ce que l'art d'élever les bœufs pouvait avoir de commun avec l'art musical. Mais je fus bientôt éclairé à ce sujet, quand Barbara, plaçant le bouquin sous mon bras droit, me dit : « Voilà ce que c'est : tu auras soin de ne pas le laisser tomber, pendant tout le temps que durera la leçon. » Il voulait par là me faire contracter l'habitude de tenir le coude au corps.
Lorsque, plusieurs mois après, Wallon-Colline vint me réclamer son Manuel du parfait bouvier qu'il avait oublié chez moi, je n'en avais, dieu merci! plus besoin, ayant discipliné mon humérus comme il le fallait.
Combien d'années consacrai-je à ces pénibles études? je ne le sais plus. Ce qui est certain c'est que j'avais la passion de mon nouvel instrument ; je me réveillais exprès la nuit pour frotter quelques gammes sur ses cordes ; je l'emportais même dans mes voyages pédestres à travers la Bretagne, où il me valait des invitations à toutes les noces.
Sans me donner pour un virtuose, je puis bien me vanter d'avoir été en étatde remplacer pliisieurs fois à l'orchestre du Théâtre-Lyrique le chef de pupitre des altos (lequel en ce temps-là était Olivier Métra)..
LES SOUVENIRS DE SCHA13NARD 2'i7
J'ai fait notamment ma partie dans la Pie volruse, de Rossini, et dans Si fêtais Roi! d'Adolphe Adam. Par aventure, j'ai aussi pris pendant quelques suirs l'archet de Ganidel, à i'Elysée-Montmartre... Vous vous souvenez bien de Ganidel, un des convives de ma crémaillère de l'Hôtel de Sens, et qui de chirurgien de marine était devenu musicien de bal ?...
Mais il faut que je dise comment j'ai connu Métra. Des séances hebdomadaires de quatuors s'étaient organisées chez moi. Barbara faisait le premier violon, Champfleury le violoncelle, moi l'alto. (Juant au second violon, il était difficile de lui trouver un titulaire assidu et fidèle. Un nommé Klemmer vint à notre secours en nous amenant Métra, qui était son camarade des classes du Conservatoire et de l'orchestre du Théâtre-Lyrique. Nous fûmes ravis de notre nouvelle recrue, qui était un garçon d'un caractère doux et à la fois enjoué ; d'ailleurs, trop bon musicien pour ne pas comprendre que toutes les pirties sont également intéressantes dans un quatuor, ce qui fit qu'il ne chercha jamais, comme ses prédécesseurs, à supplanter Barbara dans son emploi de premier violon.
Il faut d'ailleurs convenir que, si égalitaire que soit la petite république du quatuor, elle a toujours un président qui est le premier violon, et que chez nous, cette magistrature appartenait de droit à Barbara, dont le talent de virtuose s'aUiait à un pro-
fond sentiment des beautés contenues dans les maîtres. C'est lui qui maintint, pendant des années, Beethoven à notre répertoire, d'abord limité à Haydn et à Mozart.
Laissez-moi h ce propos vous citer un passage de ses Histoires émouvantes, dans lequel il parle de l'auteur des neuf symphonies :
« Dès le début de l'adagio, je fus entraîné au travers du monde des réalités navrantes ; la suavité des sons eût fait croire aux vibrations d'une voix magnifique. D'une tendresse profonde, le chant atteignait graduellement iu pathétique et amenait les larmes dans les yeux. On n'y trouvait point trace de ce sentiment fébrile, poignant, déchirant qui coule à flots dans les compositions maladives de quelques Italiens modernes, et aussi dans les mélodies énervantes du tendre Schubert ; c'était cette mélodie forte, saine, du génie robuste, qui, loin de dédaigner la vie, en accepte les douleurs et essaiede s'en consoler et (l'en consoler autrui à l'aide de plaintes touchantes, mélancolie dont sont empreintes notamment les œuvres de Beethoven. »
Le souvenir de mes quatuors m'est toujours présent ; pendant ma jeunesse, un peu turbulente, je n'ai pas eu de plaisirs plus paisibles. Et pourtant un soir, quelle bagarre, quel tumulte I...
Nous venions d'attaquer le tranquille andante du Lever de l'Aurore d'Haydn, lorsqu'un coup violent,
LES SOUVENIRS DE SCHAUNAllD 2'i9
retentissant à la porte, nous fit exécuter un point d'orgue non marqué sur nos parties. J'allai ouvrir, et je fus boujculé par un officier de marine qui entra perdu de fureur.
— M. Métra est là? Ah ! bien je l'aperçois ! (disait le jeune aspirant d'une voix étranglée). Il sera gitlé, et devant vous, messieurs... j'y tiens !... Car sa conduite est infâme!... Le monstre !... Et ça joue du violon encore !... Attends I Attends !!
Pour des musiciens qui ont l'oreille sensible le timbre vocal de l'officier dénonçait assez son sexe. Lorsque nous fûmes parvenus à repousser dans l'escalier, cet, ou plutôt cette énergumène, cet olibrius^ je veux dire cette olibria, Olivier Métra nous apprit que nous avions eu affaire à Mlle X. de Bobino, envers qui il avait eu... des torts. Pourquoi avait-elle pris ce costume ? Parce qu'elle venait de jouer dans une pièce où son rôle le lui imposait. Du reste, après l'orage, le soleil d'Haydn se leva, et ce fut une aurore d'autant plus radieuse.
Métra attirait les foudres féminines, voilà ce qui était bien acquis. Je ne continuai pas moins à vivre près de ce bon compagnon, dussé-je braver les secousses électriques qui étaient fréquentes dans son voisinage. Il demeurait alors rue de Chabrol , où il me donnait des leçons d'harmonie. Souvent, après mon devoir corrigé, nous déjeunions en pique-nique. Chacun de notre côté , nous
allions aux provisions. J'avais alors un paletot avec des poches à la Colline, et je trouvais moyen d'y fourrer deux sous de braise achetée chez le boulanger en même temps que le pain. Métra, toujours en habit, se chargeait des beefteacks que leur platitude rend faciles à dissimuler dans les pans. Puis nous nous retrouvions devant la porte de la maison, et nous passions devant le concierge en nous donnant l'air de deux agents de change qui causent négligemment de la cote du jour.
L'alto ne suffisant bientôt plus à mes appétits de jeune virtuose, je passai au trombone. Mais quel travail corporel ! car le Parfait bouvier, qui est un livre mince, m'avait fait prendre le pli de garder le coude au corps, et il me fallut le remplacer sous mon bras par un Bottin pour m'habituer à plus d'amplitude dans les mouvements.
Le goût du cuivre qui me venait, m'avait été communiqué par Bibi. Bibi, que l'on n'a jamais connu sous son vrai nom, était un jeune bazochien marseillais, ayant déserté l'Ecole de droit pour le Conservatoire. Il dirigeait au Prado, les jours où l'on ne dansait pas, une fanfare composée en grande partie d'étudiants. Or, il y avait pénurie de trombones dans son petit orchestre, c'est pourquoi il m'engagea à apprendre cet instrument, après inspection de mes lèvres. Me voyant hésiter, son dernier argument fut que rien ne serait seyant à mon genre de phy-
sionomie comme un pareil engin, et que, quand j'aurais à allonger la coulisse pour donner le si naturel, mon nez disparaîtrait par comparaison.
Au bout de deux mois d'étude, sous la direction d'un élève du Gymnase musical militaire, j'étais en état défaire le troisième trombone au Prado. Mais je travaillais toute la journée, l'hiver horizontalement dans mon lit, l'été verticalement, et en ayant soin de ne me vêtir que de mon jupon constellé d'étoiles, à cause du surcroît de chaleur que donne un tel exercice.
« Cette Fanfare des Ecoles » (qui existe toujours), ne fut pas longtemps conduite par Bibi. Elle passa sous la direction de Vincent, étudiant en médecine ; puis, successivement sous celles de Michaud, qui fut chef du bureau des beaux-arts à l'Hùtel de Ville, et de Jules Bourdon, aciuellement conservateur du matériel de l'Opéra. Ce n'est pas seulement au Prado qu'on pouvait l'entendre; au besoin, elle jouait aussi en plein air. On la vit, en 1848, accompagner jusqu'à Vincenncs les quinze ou vingt jeunes exaltés qui partirent, comme Ton sait, pour « soulever la Pologne. »
Je fus donc de cette promenade militaire ; et il me souvient qu'en passant à la barrière du Trône, nous reçûmes d'Edgard Ney, avec beaucoup de chaudes paroles, un drapeau bleu et blanc.
Autre souvenir : vers ces temps-là, un de mes co-
25 i LES SOUVENIRS DE SCHAUNARD
pains de la fanfare vint me trouver pour me prier de le remplacer, le soir même, au théâtre des Batignolles, où l'on jouait le Chalet.
— Vous êtes bon lecteur, me dit-il, et vous saurez très bien ne pas manquer une note à première vue.
En effet, me voilà à mon pupitre. Nous attaquons l'ouverture, et, ma foi, sans vouloir me vanter, je vais jusqu'au bout sans trop d'accrocs... Que dis-je, jusqu'au bout?... bien au-delà ! car le morceau était fini, et on allaitleverle rideau, que je m'acharnais encore à pousser des notes tonitruantes.
Le chef d'orchestre, effaré par un solo si imprévu, sautait comme un diable à ressort sur son tabouret, Je l'entendais bien me parler, mais je ne voulais connaître que ce qui était sur le papier réglé.
— Assez ! me criait-il.
Et moi je lui répondais impertubablement :
— Ré, la^ fa dièze, ré.
— Assez ! on vous dit !
— Ré, ré...
— Eh! là-bas I...
— La^ la, fa dt'èze, fa dièze, ré, ré.
— Finissez !... Qu'est-ceque ça signifie?... Sacré nom!!!
— Ré ré.
L'affaire ne pouvait pas en rester là. Pendant l'entr'acte, j'eus à m'expliquer devant le chef; malF
j'avais en main la preuve écrite de mon innocence, c'est-à-dire la partie de trombone qui portait les notes superflues et si abusives qu'on me reprochait.
— C'est bien, me dit il ;je comprends.
Ce qu'il avait compris, c'est ce que je n'avais pas deviné, moi ancien rapin faiseur de charges ; c'est qu'avant mon arrivée, les loustics de l'orchestrj s'étaient amusés à me calligraphier quatre mesures supplémentaires.
Comme on le voit, je faisais de temps à autre quelques infidélités à ma Fanfare des Ecoles. C'est ainsi que, sous le Gouvernement provisoire de 48, je m'étais laissé incorporer dans la grande musique municipale composée de cinq à six cents exécutants. Tous les soirs, nous donnions un concert, et vraiment pas trop mauvais, sur la place de Grève. Armand Marrast, maire de Paris, nous invitait ensuite à nous rafraîchir.
Mais ce que nous appelions « nous rafraîchir », c'était de manger, tout en buvant, forces tranches de gigots et de jambons, que l'on trouvait servies dans les cours du palais, dans les vestibules et jusque sur les paliers d'escalier. J'ai soupe plus de quinze soirs à ce joyeux bivouac.
Quand on découpe un gigot, il n'est pas étonnant de rencontrer un Anglais flânant dans les environs.
Je fis donc à l'Hôtel de Ville connaissance d'un de ces insulaires, qui m'embaucha comme musicien pour un spectacle bien singulier qu'il allait donnera grands frais dans les jardins du Château-Rouge. N'avait-il pas la prétention de restaurer et de remettre à la mode les tournois des temps chevaleresques? La fête eut lieu, en effet, selon les us et avec les accoutrements de l'an de grâce 1348. Mais elle se donna de toutes façons aux dépens de mon Anglais, qui, ayant pour adversaire un robuste garçon boucher, fut du premier coup de lance, envoyé sur le sol, où il tomba en rendant un bruit de ferraille. Et moi, du haut de l'estrade ou l'on m'avait perché, je soupirais mes notes les plus suaves, pendant que le patron recevait archéologiquement sa râciée moyen âge.
Ce que c'est que la trombonomanie ! Il ne me suffisait pas d'appartenir déjà à la Fanfare des Ecoles et à la Fanfare Municipale, je pris aussi du service dans celle de la H" légion delà garde nationale. Un des principaux offices de cette bande musicale était d'aller, tous les douze jours, chercher le drapeau à la Chambre... Passez-moi encore cette gaminerie : comme je marchais sur la première ligne et que j'avais devant moi la cantinière, je m'amusais à heurter la pauvre fille avec la coulisse de mon trombone. Les premières fois, elle ne dit rien et se contenta d'allonger le pas. Mais devinant une intention
taquine, de ma part, elle finit par me faire une scène un matin que nous étions arrivés à la mairie du onzième, où se terminait notre promenade militaire.
— Vous êtes encore assez maladroit, monsieur le musicien, me dit-elle, il me semble que vous pourriez faire attention avec votre diable de mécanique ?
— Eh ! quoi ! ma chère enfant, parce que je vous ai attrapée deux ou trois fois dans le dos?
— Si encore c'était dans ce que vous dites?... Mais vous êtes plus inconvenant que cela?
— Que voulez-vous? moi, je fais la note qui est écrite. Voyez ma partie : le do est ôémol.