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LA « VIE DE BOHÈME » PIÈCE EN CINQ ACTES

C'est dans les derniers mois de 1847 que Murger commença à écrire les scènes de la Vie de Bohème et le journal satirique le Corsaire les publia dans le courant de 1848. Par une curieuse coïncidence, celui qui en ce monde devait avoir la primeur du livre était Champûeury, lequel, rédacteur lui-même au Corsaire^ en corrigeait aussi les épreuves à l'imprimerie.

Les historiens de la menue histoire littéraire ne seront pas fâchés d'apprendre qu'en cetemps-là Murger habitait dans un hôtel au n° 78 de la rue Mazarine. Il occupait une chambre du troisième étage Et Toyez comme, dans la mêlée des existences pari-

siennes, le hasard se plaît parfois aux plus singulières juxtapositions : qui, notre anni, avait-il pour voisin demeurant immédiatement audessousde lui ? Proudhon.

J'allais souvent surprendre Murger aux heures de travail. Le succès de ses premiers chapitres parus l'avait transfiguré ; il y avait en effet quelque gloire pour lui à avoir obtenu du public un moment d'attention en une pareille année. Mon Dieu, je ne veux pas dire que Mimi ou Phémie-Teinturière, que Rodol[)he ou Schaunard tenaient une place égale à celle de M. Lamartine dans l'esprit du peuple français ; mais n'était-ce pas déjà beaucoup que dans le tohu-bohu des personnalités bruyantes, nées chaque jour des événements politiques, on eût remarqué ces petits bonshommes et ces petites bonnes femmes, et que l'on ait su leurs noms ?

Les feuilletons devinrent livre, et, bientôt après, le livre devint pièce de théâtre.

Le ^2 novembre 1849, les Variétés affichaient la première représentation de la Vie de Bohème , pièce en cinq actes mêlée de chant, de Théodore Barrière et Henry Murger.

Les rôles étaient ainsi distribués :

Durandin, homme d'affaire : Dussert; — Rodolphe^ son neveu, poète : Paul Laba ; — Ma'xel^ peintre : Danterny ; — Schaunard, musicien : Charles Pérey ; — Gustave Colline, philosophe : Mutée ; — M. Be-

noit^ niaîlre-d' hôtel : Bardoa jeune : — Baptiste^ domestique : Kopp ; — un garçon de caisse : Gollin ; — un monsieur : Gharier ; — un médecin : Rhéal ; — Césarine de Couvre, jeune veuve: M^*^ Delphine Marquet ; — Mimi : M''" Thuiilier ; — Musette : Mlle Page ; Phémie : M'^^ P. Potel ; — une dame : M"« Wilhem.

Le directeur des Variétés était alors Thibaudeau- Milon, Je beau Thibaudeau, tragédien, dont la carrière avait été assez brillante à rOdéon, et qui s'était fait une réputation à la ville, par l'élégance recherchée de ses toilettes. Pour le dire en passant, ce fut cet acteur dandy qui déclama les strophes du Désert, de Félicien David, lors de la première audition de cette ode-symphonie, le 8 décembre 1844.

Barrière avait donc, d'une main très adroite, arrangé les Scènes de la vie de Bohème à l'usage du théâtre, i maginant une actiondramatique à laquelle prenaient part tous les personnages du livre, et faisant entrer dans le dialogue les meilleurs traits d'esprit de son collaborateur.

Quelques années auparavant, et comme poussé par un instinct secret, il s'était lié d'amitié avec Murger au moment où ce dernier habitait chez moi. Nous le voyions venir presque tous les jours, mêler la fumée de sa cigarette à celle de nos pipes. Il arrivait ponctuellement à quatre heures et demie, lorsque sa journée au ministère de la guerre était

terminée. Da reste nous l'avions pour voisin ; il demeurait avec son père dans une maison de la rue de la Harpe qui masquait les Thermes de Julien. C'était un homme de moyenne taille, sec, très nerveux, peu prodigue de paroles, et qu'à sa tenue on aurait pris pour un lieutenant de cavalerie en bourgeois.

La pièce eut un grand succès, qui combla dans les caisses du théâtre le déficit causé par le choléra et les troubles politiques.

Mais rien ne prouve mieux que ce que je vais raconter la popularité dont jouissait le livre de Murger avant la pièce, et à quel point les personnages qui y sont en scène étaient déjà familiers au public. La veille de la première représentation, Charles Pérey, qui allait créer le rôle de Schaunard et que je ne connaissais pas, vint me trouver pour prendre sur le vif quelques indications dont il croyait avoir besoin. Je me souviens que je lui prêtai ma pipe, ma fameuse « pipe pour aller dans le monde » et qu'il l'exhiba, presque chaude encore, devant le public des Variétés.

J'ai eu le plaisir de me revoir comme dans une série de miroirs sur les différents théâtres où la Vie de Bohème a été reprise. Au Vaudeville, c'était Parade qui faisait Schaunard ; à l'Odéon, Romanville ; à l'Ambigu, Georges Richard... Chaque fois il s'est trouvé une personne du public qui, grossissant

la très mince anecdote delà pipe, nie disait : « Vous avez encore prêté tous vos effets pour le rôle de Schaunard ? » ou bien : « J'ai parfaitement reconnu votre pantalon ; quant à la vareuse d'artiste que vous portiez en 1848, je me suis aperçu qu'elle était bien passée de couleur. Dame ! après tant de représentations !... T) Et voilà comment naissent les légendes.

Le fait est que le nombre de ces représentations est considérable, puisque la cinquantième (donnée à l'Ambigu) est du 1" mai 1882. Ce soir-là, Schanne devint l'invité de Schaunard, c'est-à-dire que Georges Richard me pria de me rendre dans sa loge après le troisième acle joué, et que là un lunch élait préparé auquel je dus faire honneur. Le bordeaux succéda à la bière, et le Champagne au bordeaux. Mais quel dessert : ce fut la très jolie M'^^ xMassin (Musette) qui, de ses lèvres roses, me le servit sur les joues. Gela embrouillait bien un peu l'histoire, parce qu'à la rigueur cette sucrerie aurait dû m'être offerte par Phémie- Teinturière. Cependant, je n'eus garde de me plaindre.

Maintenant je crois n'avoir rien de mieux à faire pour l'amusement de mon lecteur, que de lui donner quelques extraits des feuilletons publiés à différentes époques, sur la pièce de la Vierfe Bohème.

Extrait de la Presse.

« La bohème de M. Henry Miirger n'est pas la bohème où Balzac fait régner le prince de la Palférine, ce digne successeur du grand Maxime de Trailles ; c'est une bohème dans le genre de celle que nous avions installée, il y a quelque quinze ans, au fond de la rue Doyenné, ce de'sert en plein Carrousel, Camille Rogier, Arsène Houssaye, Gérard de Nerval, votre serviteur, et ce pauvre Ourliac, le gracioso de la troupe, mort de mélancolie dans les pratiques de la plus austère dévotion : un cénacle de rapins ayant l'amour de l'art et l'horreur du bourgeois ; fous, les uns de poésie, les autres de peinture ; celui-ci de musique, celui-là de philosophie ; poursuivant bravement lidéal à travers la misère et les obstacles renaissants. Cette bohème-là se constitue toutes les fois que cinq ou six jeunes enthousiastes et amoureux se rencontrent, et c'est en cela que l'œuvre de M. Henry Murger, malgré son apparence capricieuse, est d'un intérêt si vrai et si général. C'est le tableau de la jeunesse avec ses joyeuses misères, ses généreuses folies, ses tendres erreurs et ses défauts charmants, qui valent mieux que les vertus de l'âge mur... »

Théophile Gautier.

Extrait du Journal des Débats.

(( ... Je les ai étudiés ces bohèmes, je les sais par cœur ; et je n'ai qu'un regret quand j'y songe, c'est de ne pas avoir fait partie de ce pêle-mêle ardent des intelligences et de la pauvreté, des colères innocentes et des talents très réels...

« Vous ne sauriez croire tout ce qu'ils lisent, tout ce qu'ils savent, tout ce qu'ils chantent, et quelle fortune d'esprit, d'inventions et de douces folies dépensées en petite monnaie...

« Notez bien que quand ils s'en mêlent, ils parlent une langue animée de tout le coloris de la jeunesse, un beau langage d'une santé opulente, incorrecte et pleine d'images ; notez bien qu'ils possèdent un poète qui est un grand poète, nommé Théodore de Banville, et des prosateurs qui ont écrit des choses charmantes ; fleurs inconnues ! caprices I fantaisies ! contes d'été! contes d'hiver I poèmes, un peu nus, un peu vifs, poèmes des quatre saisons....

« Un beau matin je le vis venir chez moi, ce Henry Murger 1 II est le révélateur le plus ingénu de la Bohême, il en est le roi ! Il est très jeune, il est naïf, il est sincère ! Il se plaignait d'être inconnu, comme si c'était un bien grand malheur et il me demandait comment faire pour que son nom et son œuvre vissent enfin le grand jour et sortissent quelque peu de

l'admiration des tuyaux de pipe et des queues de billard?

a Moi j'avais lu sa Bohème^ et j'avais trouvé le livre une chose charmante. Ma foi, dis-je à Murger, il n'y a qu'un moyen aujourd'hui de faire lire votre livre, faites-en un drame I Livre, personne n'en parlera ; drame, il faudra que tout le monde en parle ; c'est le privilège des choses de théâtres. Homère ferait y Iliade aujourd'hui, il irait prier M. Ferdinand Laloue d'en prendre quelque chose pour le Cirque- Olympique ! Homère aurait besoin de Franconi.

« Mon conseil était bon, et, chose étrange, il fut écouté, et tout de suite, et voici que la Bohème s'empare du théâtre aes Variétés et que le public attentif se sent empoigné (mot de Boliéaiej comme il ne l'a pas été depuis longtemps... »

Jules Janin.

Extrait du Moniteur Universel.

«... Cette petite Bohème littéraire de 1845 à 1S60 dont Henry Murger fut le poète et le romancier, ne valait pas, à beaucoup près, la grande Bohème romantique de 1830. 11 y a entre elles la différence d'un carnaval de Venise à une partie d'étudiants, d'une guerre de religion à un tapage nocturne du quartier Latin.

« Ce qui reste de la Vie de Bohème c'est le senti-

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ment pénétrant et vrai de quelques belles scènes. C'est encore l'esprit dont elle étincelle. Il pleut des mots, il en roule, il en crépite, il en grêle ; des mots un peu limés, un peu rédigés, entachés d'argot, et dont beaucoup sont usés par la circulation et par les redites. Mais il y de la qualité dans cette quantité, des traits qui portent, des saillies qui vivent, un mélange de bouffonnerie et de fantaisie qui a gardé son montant. Ces jeunes gens sans sou ni maille semblent parfois vêtus quand ils causent, de l'habit du duc de Buckingham : parmi quelques verroteries, ils laissent tomber bien des perles fines... »

Paul De saint Victor

a Extrait du Monde illustré :

Le Vaudeville qui pourrait remonter les ouvrages de Barré, Radet et Desfontaines, s'est contenté d'emprunter la Vie de Bohême au théâtre des Variétés. Cettte reprise a fait plaisir. Quelques personnes autour de nous disaient que la pièce avait vieilli (depuis dix ans ;) cela est vrai pour certains endroits ; mais est-ce la faute des auteurs si la plupart de leurs plaisanteries sont tombées dans le domaine public, si Musette a donné naissance à une foule de mangeuses de pommes, si le « critique influent » est devenu une caricature presque classique, si les poitri-

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naires des deux sexes ont été usés sur les scènes de genres?

Vieillit-on, parce qu'on devient populaire? La Vie de Bohême, il faut s'en souvenir, a précédé la Dame aux camélias : c'est la première pièce à mots de celte dimension ; elle a aidé à la transformation et à la simplification du théâtre actuel...

CUARLES MONSKLKT

Extrait du Figaro :

« Trente années ordinaires ne comptent que pour un instant dans l'histoire ; mais les trente années comprises en 1850 et 1880 ont vu précisément s'accomplir les changements les plu» extraordinaires et les plus complets, non-seulement dans l'ordre politique, mais surtout dans les mœurs, et dans les conditions économiques de la vie nationale. A ce titre, la Vie de Bohème est une pièce pour ainsi- dire archéologique, car elle fait vivre et parler, rire et souffrir des êtres qui n'ont presque plus d'analogues aujourd'hui. Le journalisme à grand tirage a fait disparaitre la bohème littéraire; comme les chemins de fer de l'Italie méridionale supprimèrent les lazzaroni, et quant aux peintres qui courent après une pièce de cent sous, on peut afQimer qu'il n'en existe plus dans un temps comme le nôtre qui couvre d'or les toiles des impressionistes.

« Ils ont cependant réellement vécu, ces personnages qui semblent nés de la fantaisie d'Henry Murger et de la verve satirique de Théodore Barrière, Rodolphe d'abord sous le pseudonyme duquel Henry Murger esquissait son autobiographie : et (îustave Colline , qui n'a pas encore brisé sa plume de philosophe gallican ; et Alexandre Schaunard, peintre et musicien, aujourd'hui bon bourgeois patenté ; et Mimi, pâle et bizarre créature, qui mourut poitrinaire dans une salle de la Pitié, au mois de décembre 1848, ceci dit en passant pour les fausses Mimi qui, ça et là, cherchent encore sous nos yeux à surprendre la sensibiUté des bonnes âmes.

« Il y a donc quelque chose d'historique, au sens le plus concret du mot, dans la galerie de la Vie de Bohême, et c'est pourquoi nombre de spectateurs, méàiocrement ou vaguement lettrés, la trouvent presque aussi singulière que des personnages de pure invention... »

Auguste Vitu.

Voici maintenant le dessert de ce menu de littérature ; soit des vers de Théodore de Banville, récités sur l'avant-scènede l'Odéon par M. Porel,lorsd'une reprise de la Vie de Bohème qui eut lieu en décembre 1865:

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