‹ Souvenirs de SchaunardChapitre 34 sur 41 · A LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

A LA JEUNESSE

Mesdames et messieurs, nous vous donnons La Vie De Bohême, une pièce ou le rire et les pleurs Se mêlent, comme aux champs, où notre âme est ravie, Los larmes du matin brillent parmi les fleurs.

Pour dire ce refrain des amours éternelles, Deux amis, ô douleur! séparés au^urd'hui, Naguèrcs unissaient leurs deux voix fraternelles ; Puisque l'un d'eux ^'est tû, ne parlons que de lui.

Murger esprit ailé, poète ivre d'aurore,

Pour Muse eut cette sœur divine du Printemps,

La Jeunesse, pour qui les roses vont éclore.

Et pour devise, il eut ces mots sacrés : Vingt ans!

C'est pourquoi, tout heureux de se regarder vivre, Toujours les jeunes cœurs de vingt ans aimeront Ces filles du matin qui passent dans son livre Et meurent sans avoir de rides sur le front.

Qui ne les adora, ces fleurs de son poème? Qui de nous, qui de nous, ô rêveuse Mimi Enamourée encor sous le frisson suprême. N'a dans un rêve ardent baisé ton front blêmi ?

Et toi. Musette, reine insoucieuse et folle, Qui n'a cherché tes yeux, qui n'a redit ton nom ? Qui sur ta lèvre ouverte au vent rose corolle, Ne retrouve à la fois Juliette et Manon ?

Oui, tant qu'un vin pourpré frémira dans nos verres, Ces fillettes vivront, couple frais et vermeil

Pourquoi? c'est qu'elles ont l'âge des primevères Et l'actualité du rayon du soleil.

Le livre un soir devint une pièce applaudie

Et même fit fureur autant qu'un opéra.

Le miracle nouveau de cette comédie

Ce fut qu'en l'entendant l'on rit et l'on pleura.

On s'étonnait surtout qu'en des scènes rapides L'esprit, versant la joie et l'éblouissement Avec son carillon de notes d'or splendides, Pût laisser tant de place à l'attendrissement.

Puis l'œuvre que le temps jaloux n'a pas meurtrie, De théâtre en théâtre a suivi son destin, Mais elle trouve enfin sa réelle patrie En abordant ce soir au vieux pays latin !

0 vous en qui sourit l'avenir de la France ! 0 jeunes gens, Murger calnae, vaillant et doux Nous versait en pleurant le vin de l'espérance : Où serait-il compris si ce n'est parmi vous ?

Il fut des vôtres, car il eut le fier délire

Du noble dévouement et des belles chansons,

Et je devine bien que vous allez lui dire :

Reste avec nous. C'est bien. Nous te reconnaissons.

Il fut de notre race, ô nation choisie !

Il se donnait à vous qui, malgré les moqueurs,

Ne déserterez pas la sainte Poésie,

Et dont la soif de l'or n'a pas séché les cœurs !

Comme sa comédie où, voilé de tristesse, Murmure sous les cieux le rire aérien.

Est à vous, bataillon sacré de la jeunesse, Nous vous la rapportons. Reprenez votre bien !

Le poète pensif qui vous donna La Vie

De Bohême, adora dans ses rêves d'azur

La gloire, cette amante ardemment poursuivie,

Et toujours se garda pour elle honnête et pur.

Ses héros sont parfois mal avec la fortune :

Vous les voyez soupant au milieu des hivers

D'un sonnet romantique ou bien d'un clair de lune.

Mais fidèles, mais vrais, mais indomptés, mais Mers !

Leurs châteaux éclatants, faits d'un rêve féerique,

N'ont encore été vus par nul historien,

Et sont bâtis dans une Espagne chimérique,

Mais enferment l'honneur, sans lequel tout n'est rien !

Vous recevrez chez vous ces hôtes en liesse. Comme des voyageurs qui parlent d'un ami. Oui, vous applaudirez et l'esprit de la pièce Et votre doux Murger, à présent endorm.i !

Et vos regrets amers pour ce jeune poète Emporté loin de nous par un vent meurtrier A sa lyre à présent détendue et muette Ne refuseront pas quelques brins de laurier !

Car vous êtes de ceux dont la pitié profonde Garde les verts rameaux qui croissent sous le ciel Pour les penseurs trop vite exilés de ce monde Et pour ce que les morts nous laissent d'immortel.

Théodore de Banville.

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