MURGER SUR LA RIVE DROITE
Le succès de la Vie de Bohême^ aux Variétés, fut pour Murger le point de départ d'une nouvelle existence. En un soir, l'homme « arrivé » avait succédé au bohémien de lettres besognant et peinant dans la petite presse aventureuse.
Et comme, pendant les entr'actes de la première représentation, j'eus bien le pressentiment de cet avatar ! Il était entouré, accaparé par quantité de gens que je n'avais jamais vus et qui, la veille peutêtre, ne lui eussent point parlé. Je me serais volontiers figuré qu'on me le volait.
En effet Murger, devenu auteur à succès, ne tarda pas à abandonner sa chambrette de la rue Mazarine,
pour prendre un très digne appartement bourgeois au n° 48 de la rue Notre-Dame-de-Lorette.
L'ami me restait et il ne m'a jamais manqué ; mais encore qu'ils fussent heureux, les événements m'avaient séparé du compagnon de tous les jours.
L'auteur désormais célèbre des Scènes de la Vie de Bohème ne ressemblait plus à Rodolphe.
Son habit était à la dernière coupe, et remplaçait celui du charcutier dont Baptiste s'affublait pour se déguiser en maître d'hôtel. Puis il donnait des soirées avec musique et rafraîchissements, le tout sans faste cependant, et comme il convient dans un appartement situé au cinquième étage sur la cour.
Je ne fus jamais oublié sur la liste des invités non plus que ChampÛeury, Vernet, Alfred Quidant, Léo Lespès, Monselet, Pierre Dupont, Gustave Mathieu.
Quelques détails du mobilier me sont encore présents. Les murs du salon étaient tendus de velours grenat ; on y voyait accrochée à côté d'une dague de style moyen âge, une toque copiée sur celle dont Raphaël est coiffé dans son portrait. Puis, c'est la célèbre lithographie de Lemud, représentant maître Yolframb à l'orgue. Au-dessus du piano, se trouvait comme un avertissement donné au pianiste la tête du Silence de Préault. Enfin, ce trophée d'amour, dont il a été déjà parlé, ce masque de velours, ce gant de femme et ce bouquet fané que Murger a toujours gardé précieusement.
Il me serait difficile de dire combien de temps mon ami habita la rue Notre-Dame-de-Lorette ; mais je puis le suivre dans ses autres logements, et en voici l'indication précise :
Rue Truffaut, 24 ;
Rue de Clichy, 84 ; (le 70 actuel) ;
Rue de Douai, 39 ;
Rue Neuve des Martyrs, (actuellement de Morée) 16.
Cette dernière période de la vie de Murger, hélas ! si courte, fut embellie pour lui par une demi-prospérité ; mais elle. fut aussi la période du travail. Entre les années 1850 et 1860 parurent au Moniteur universel, à la Revue des Deux-Mondes et ailleurs, les romans de sa seconde manière, tels que les Scènes de la vie de jeunesse, Adeline Proiat, les Vacances de Camille, le Sabot rouge... Il donna aussi deux pièces en un acte : le Bonhomme Jadis (joué à la Comédie- Française par Provost, Delaunay et M'^*^ Fix) : et le Serment d'Horace, (interprété au Palais-Royal par Ravel et M'^^ Deschamps).
Mais, encore une fois, l'aisance acquise par l'auteur de la Vie de ^ffo/ieme n'était que très relative et ne représentait guère pour lui que l'assurance de deux repa^ quotidiens. Sa nouvelle situation a été très bien chiffrée par Monselot dans un article du Monde illustré.
« Henry Murger, dit-il, avait le travail très diffi-
cile ; il ne produisait guère que la valeur d'un roman par an. Le produit de ce ronjan. tami?é par le journal et par la librairie, rendait un millier d'écus tout au plus. Si l'on ajoute une rente d'une moyenne de trois cents francs pour les droits en pmvince de la Vie de Bohème et du Bonhomme Jadis, quelques regains inattendus, les bonnes fortunes du petit journalisme, on arrivera aux appointements d'un teneur de livres ; mais on ne les dépassera pas. Inégalement répartis, c'est-à-dire à des intervalles trop fréquents ou trop éloignés, ces quatre mille francs pouvaient-ils apporter une régularité bien grande dans une existence déjà acquise à la poésie et aux entraînements du cœur?
« Les besoins d'un écrivain ne sont pas ceux du premier venu ; il ne lui faut pas seulement du pain et un logement; le loisir, les voyages, les roses, les réunions lui sont indispensables. Tout compte vu, on devrait interdire l'exercice de la littérature à ceux qui, comme Henry Murger. n'ont ni famille ni moyens d'existence. Ce serait plus vite fait, et il n'y aurait sur leur tombe ni lamentations ni malédictions. »
A de rares intervalles, Murger traversait les ponts et venait s'ébattre avec les vieux amis de son vieux quartier Latin. (J'avais en effet regagné la rive gauche, n'ayant pu m'habituer sur la rive droite après l'essai de trois logements successifs). Ces jours-là,
nous dinions ensemble chez la mère Cadet, ou chez la mère Giraud, ou chez n'importe quelle autre mère. Puis, le cafépris,nousnous attardions sous les grands arbres du Luxembourg jusqu'au moment où les cordons de soldats nous refoulaient vers la porte de sortie. Gomme moi, Murger s'amusait beaucoup à entendre les cris des troupiers, ténors, barytons et basbcs, prononçant avec tous les accents des provinces de France la formule : « On va fermer 1... On farmel... On fromm!... »
Sa nature maladive lui faisait rechercher instinctiment la société des jeunes médecins ; aussi allait-il s'asseoir de temps à autre à la table des internes de la Charité. 11 m'y amena une fois, et je pus constater un grand enthousiasme pour lui dans ces futurs maîtres ès-sciences.
Pour ma part, n'ayant pu m'habituer sur la rive droite, je n'en faisais pas moins de fréquentes apparitions dans les cafés du boulevard et du quartier Breda, quand je savais y rencontrer Murger.
Pendant un certain temps, on était sûr de le trouver le soir au café Riche, dans la salle qui donne sur la rue Lepelelier. Là il devisait assez gravement avec Paul de Saint-Victor, Xavier Aubryet, Gustave Claudin, Domery, correspondant de V Indépendance belge, etc., etc. Mais je me rendais de préférence à la Brasserie des Martyrs, fréquentée par un groupe de littérateurs et de jeunes poètes, parmi lesquels
Amédée Roland, Charles Balaille et Jean du Boys.
11 me revient en mémoirequim soir de janvier 1861 , j'amenai à cette brasserie littéraire im étudiant en médecine natif du pays de Rabelais, et que j'avais été charité d'ifilroJuire dans des milieux d'artistes pour donner pâture à la vive curiosité qui l'attirait vers toutes les choses de l'esprit. Ce jeune étudiant était le futur docteur Filleau, aujourd'hui un des meilleurs praticiens de Paris ; il était temps de le présenter à Murger, qu'une mort rapide devait emporter quelques jours plus tard.
A notre table, se trouvait donc Murger qui avait à côté de lui Pelloquet, Fernand Desnoyers et Duranty.
Duranty avait la parole et discutait très chaudement sur, ou plutôt contre les poésies de Victor Hugo. Il ne faisait d'ailleurs que nous réciter un violent article qu'il avait récemment publié dans le « Réalisme », sous le titre de : le Gouffre géant des sombres abîmes romantiques.
« Hugo, avait écrit Duranty, est un comédien de poésie, un esprit masqué où rien n'est sincère, pas même la vanité !... Otez-lui trente gros adjectifs, et toute sa poésie s'effondre comme un plafond auquel on enlève ses étais... Les femmes, il ne les aime pas, les enfants, il ne les comprend pas ; la nature, il ne la sent pas... »
Murger riposta par ce vigoureux coup de massue :
— Savez-vous TefTet que vous me faites? Celui d'un chien qui lève la palte contre Notre-Dame 1
Et on parla d'autres choses.
Toujours impatient de changer de place, l'auteur de la Vie de Bohème quittait volontiers, vers onze heures du soir, la brasserie des Martyrs pour le café de La Rochefoucauld.
Le café La llochefoucauld (plus familièrement La Roche) a recueilli tous les soirs, pendant plus de vingt-cinq ans, des artistes du quartier Notre-Dame de Lorette, qui y venaient pour rire un peu, jouer très petit jeu et ne jamais parler de politique.
La réunion qui s'y était formée, et dont a fait partie Murger, ne s'est guère dissoute qu'en 1880, faisant place d'ailleurs à un nouveau groupe de peintres et de sculpteurs. Elle avait eu pour premier noyau quelques fidèles d'un autre cénacle, illustré par la présence assidue d'Alfred de Musset et de Théophile Gautier Je veux parler du « Divan » de la rue Le Peletier, qui avait été bousculé par les événements de Décembre jusqu'à en rester tout à fait disloqué.
J'ai passé plus d'une soirée de bonne causerie et de bonne pipe au café de La Rochefoucauld. C'était au premier étage que je montais pour rencontrer mes amis, les hommes de lettres et les musiciens, les peintres et les graveurs. Là, dans deux pièces, une grande et une petite, ils
étaient chez eux, comme au cercle ; car, passé neuf heures, le maître de rétablissement veillait à retenir le public bourgeois dans la salle du rez-de-chaussée. S'il apercevait un intrus faisant mine de gravir les degrés du Parnasse (je veux dire l'escilier du café), il ne manquait pas de lui crier :
— « Pas là haut, monsieur, pas là-haut !... C'est une société ! »
Et bien, sur celle « Société de La Hoche » si brillante de 1855 à 1880, voici un document qui n'a jamais été dressé ; soit la liste de ses membres.
J'ai pu retrouver leur noms, aidé par les souvenirs de plusieurs d'entre eux ; et j'en ai fait trois séries alphabétiques, sous ces appellations, qui sont de rigueur :
Les assidus ;
Les fréquents ;
Les rares.
Les Assidus : A. Arnaud, secrétaire du Monde illustre, et rédacteur de divers journaux ; — (jeorges Bell, homme de lettres; — Abel Bonjour, violoncelliste; — Michel Bouquet, peintre émailleur et pastelliste; — Ghantepie, auteur d'ouvrages philosophiques ; — Ludovic Durand, sculpteur; — Franceschi, sculpteur ; — Guttinger, peintre ; — Hersent, peintre ; — Jourdan, peintre ; — Albert de Lasalle, chroniqueur du Monde illustré ei du Charivari ; — de Laplace ^surnommé Colline 11 à cause de sa ressem-
blance avec le personnage de Murger), étudiant en médecine de vingtième année ; — Lavée, peintre ; — Charles Marchai, peintre; — Aimé Millet, sculpteur (auteur du tombeau de Murger) ; — Monginol, peintre ; — Jules Noriac, romancier et chroniqueur au Figay^o, au Monde illustré, etc. ; — Papst, peintre; — Victor Pollet, aquarelliste et graveur (Prix de Home de 1838); — Pothey, graveur sur bois, chansonnier, puis rédacteur judiciaire dans divers journaux ; — Alfred Quidant, pianiste-compositeur;
— Ravina, pianiste-compositeur; — Voillemot, peintre ; — etc..
Les Fréquiints : Bonnameau, architecte ; — Boniface, rédacteur du Constitutionnel ; — Alfred Busquet, poète ; — Garjat, dessinateur, poète et photographe ; — Gh. Couteau, architecte; — Devin-Duvivier, compositeur de musique et organiste ; — Léon Duoré, architecte ; — Ciuicluirdet, homme de lettres ; — Léonard, violoniste ; — Mas, altiste ; — Maurin, professeur de violon au Conservatoire ; — Demesmay, sculpteur ; — Michal, poète ; — Monselet, homme de lettres, critique théâtral du Monde illustré'^ — Murger, poète et romancier; — Emile Petit, architecte ; — Pelloquet, homme de lettres ;
— Thévenet, ingénieur.
Les Rares : Azevedo, critique musical de VOpinion nationale; — Armand Barthet, poète; — Benassit, peintrB ; — Bercioux, auteur dramatique ; — Bériot,
pianiste ; — Bourdin, homme de lettres, rédacteur du Figaro ; — Bourgogne, homme de lettres ; — Caraguel, homme de lettres, rédacteur du Charivari et des Débats; — de Caston, prestidigitateur; — Ghabouillet, architecte ; — Cochinat, homme de lettres, ancien magistrat ; — Darjou, caricaturiste;
— Louis Davyl, auteur dramatique et chroniqueur;
— Alfred Delvau, homme de lettres; — Dero\ , dessinateur ; — Desmoulins, correspondant de Y Etoile belge; — Fernand Desnoyers, poète; — Gustave Doré, peintre ; — Dupray, peintre ; — Delaunay, romancier chroniqueur (ancien capitaine de cavalerie;) Durandeau, caricaturiste; — Fauchery, graveur sur bois, homme de lettres ; — Flahaut, peintre ; — Grandon, homme de lettres ; — Arthur Heulhard, homme delettres ; — Charles Hugo, homme de lettres ; — Léo Lespès, (Timothée Trim) homme de lettres ; — Lecointe, architecte ; — Louis Lherminier, homme de lettres, ancien diplo mate ; — Masson, graveur; — Gustave Mathieu, poète ; — Henri Monnier, peintre, homme de lettres et comédien ; — Nadar, homme de lettre> et photographe ; — Pierre Petit et Piallat, photographes; — Real, comédien; Ernest Re3^er, compositeur de musique, membre de l'Institut, critique musical des Débats) — Auréhen Scholl, chroniqueur ; — Sivori, violoniste; — Alfred Stevens , peintre ; — Er. Thoinan, bi-
bliophile et musicologue ; — Alfred Vernet, miniaturiste, etc.
Il est bien entendu que je ne me suis pas permis de citer des noms n'appartenant pas à la publicité, et qui sont ceux de simples amateurs d'art.
Du reste, la liste des habitués de La Roche se confondrait presque avec celle des convives ordinaires de la table d'hôte Dinochau.
Ce Dinochau, dont il a été si souvent parlé dans les petits journaux du second Empire, donnait à manger (et même à boire !) rue Breda. N'est-ce pas M. de Villemessant qui, sachant que plusieurs de ses rédacteurs y prenaient leurs repas, l'avait surnommé « le restaurateur des lettres. »
Que les mânes de François I" pardonnent cet emprunt de sobriquet au jovial fondateur du Figaro.
LES FAUX SCHADNARD
On lit dans le livret du salon de 1850 : « SGHANNE (alexandre-louis,)21 rueNotre-Dame de Recouvrance