‹ Souvenirs de SchaunardChapitre 36 sur 41 · PORTRAIT DE M"'' PIERRE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE M"'' PIERRE

Tel fut le point culminant de ma carrière, comme peintre élève de Léon Cogniet

Gomme compositeur de musique, j'ai publié : Le Nain de la bouteille, (paroles de Fernand Desnoyers ;)

Alain, charretier des ^raz><5, (paroles d'Auguste de Chatillon ;)

La soupe au fromage, (paroles de Max Buchon;) Le chemin abandonné, (paroles d'Edouard Plouvier;)

Ronde enfantine, (paroles de J.ules Trou bat ;)

L'Hymne à Charmonie^ (paroles de Massen,) chœur à quatre voix d'hommes ; etc.. On a ausii exécuté de moi au Prado, une schotisch et plusieurs polkas vers 1854; puisa l'Elysée-Montmartre, à Mabille et au Château des Fleurs, l'orchestre de Métra a fait entendre diverses autres de mes polkas et mazurkas. (Si je dressais l'interminable catalogue de mes œuvres inédites, on y verrait inscrite la Symphonie sia^ l'influence du bleu dans les arts qui est une réalité, bien que son titre burlesquepuisse faire douter qu'elle existe.)

Je pianote; on peut aussi exiger de moi une exécution d'une partie d'alto, soit à l'orchestre, soit dans un quatuor de musique classique ; le trombone m'est familier; j'ai joué aussi du corde chasse, mais de façon à faire fuir le gibier, et à attirer la gendarmerie.

Mon bagage littéraire n'est pas lourd. 11 se compose de deux chroniques parues dans le journal le Polichinelle, au mois d'avril de 1857 ; puis d'uncer tain nombre de comptes rendus orphéoniques publiés dans les journaux spéciaux, et dont voici un échantillon :

« La société X.., et le chœur sous la feuillée: — Pourquoi dans un chœur dont le sujet n'exige pas de violence, celte énersie dans les fnrté ? Les voix sont un peu dures ; cependant quelques pianos !

ont été bien rendus..*. Gomment chanteriez-vous Aux armes! pris dansle sens patriotique, si dans les bois, sous les nids, vous chantez avec cette véhémerice ? Il faudrait absolument lire les paroles, et surtout bien en comprendre le sens avant d'articuler une note ; pour le cas présent, vous vous seriez souvenu qu'il s'agissait de petits oiseaux. D'ailleurs les basses ont fait naturel leur la bémol grave, à Ja mesure 93, ce qui a transformé un accord de septième de dominante en accord de septième diminuée. Puis à la mesure 101 Yut des ténors, si le chef n'y veille, ne tardera pas à prendre un di'éze^ erreur harmonique des plus condamnables. Du reste excellent ensemble. »

Croyez-vous que tous ces petits talents pris ensemble me constituent une personnalité bien saillante?... Vous ne le croyez pas, ni moi non plus. Il n'empêche qu'il se soit trouvé des gens envieux de cette personnalité, et qui ont tenté de me la dérober.

J'ai donc été traité et de mon vivant, comme Louis XVll ; honneur démesuré.

Ainsi en passant, il y a quelque trois ans, sur le boulevard Saint-Martin, je m'arrêtai devant l'étalage d'un revendeur de musique. Ma stupéfaction fut grande de découvrir dans un stock de papiers défraîchis plusieurs romances signées « Schaunard ! » Je me garderai bien de faire la critique de ces fa-

daises notées; son auteur pourrait me croire jaloux. Cependant le marchand m'a donné quelques renseignements biographiques, sur ce prétendu autre moi-même : le pseudo - Schaunard pataugerait dans le Marais à deux pas de ma demeure. A quoi l'on est exposé, je vous le demande? et combien dans ce Paris, il faut prendre garde à ses voisins, dont on ne se méfie jamais assez !

Autre usurpateur de pseudonyme :

J'ai appris l'existence de celui-là, au momentmême de sa mort. C'est le Figaro du 23 décembre 1877 qui m'en a donné la nouvelle; je reproduis d'autant plus volontiers son entrefilet, qu'il plaide pour la vérité en me rétablissant dans la jouissance de mon droit.

On lisait donc dans le journal de M. de Villemessant :

« M. R***, avoué, maire de Vienne (Isère) est mort. D'après une tradition populaire dans le Dauphiné. M. R***, qui avait longtemps habité Paris, aurait servi de ty|)e à Henry Murger, [)our le personnage de Schaunard, de la Vie de Bohême. M. R*** ne contredisait pas cette légende. »

Puis le Figaro ajoutait à la suite de cette correspondance :

« Au risque d'enlever une illusion aux anciens administrés de M. R***, nous leur dirons: les noms des

personnages qui ont figuré sous un voile transparent dansToeuvre de M urger, sont trop connus maintenant, et il n'y a plus de discussion possible à leur égard. Schaunard n'est autre que M. Alexandre Schanne, aujourd'hui fabricant de jouets d'enfants, rue des Arciiives, à Paris. »

Du reste je n'ai aucune souvenance d'un R*'* apprenti peintre ou musicien, que Louisette dite Phémie-Teinturière eut idolâtré, et qu'on aurait pu rencontrer, il y a quarante ans, dans la société de Murger.

Diverses autres pistes m'ont encore été données pour suivre de faux Schaunard et les démasquer. J'ai dédaigné cette chasse. Mais, que les intrigants dont l'intention serait de s'approprier un pseudonyme, auquel je tiens d'autant plus qu'il me vient de Murger, aient le courage de croiser avec moi un nez qui, a camard de face, est aquilin de profil.»

Ce sera un duel nazal dont on rira de Montmartre à Montrouge.

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