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LA BRASSERIE DES RÉALISTES

Vers 1850 se forma sur la rive gauche un groupe de littérateurs et d'artistes levant le drapeau d'une nouvelle école qui tentait de succéder à celle u du bon sens, » et du « romantisme. » La passion qu'ils professaient pour la vérité, entendez la vérité crue, leur valut le nom tout indiqué de « réalistes. »

J'avais trop d'amis parmi eux pour ne pas me laisser prendre à leurs doctrines. Je fus donc delà secte ; et il est bon que je m'en souvienne au moment où j'écris un livre qui ne doit prétendre qu'à la sincérité.

Nous avions des chefs gradés sans qu'ils s'en

(.loiitasscnt et qui étaient tout bonnement les plus éloquents à faire valoir nos théories par le mérite de leurs œuvres. Un de ceux-là Fut Champfleury très brave de sa plume et qui guerroyait vigoureusement dans les petits el les grands journaux.

Quant aux peintres, depuis le tableau si tapageur des Casseurs de pierres, ils reconnaissaient l'autorité de Gustave Courbet.

Puisque je viens d'écrire ce nom, laissez-moi rassembler quelques souvenirs qui s'y rapportent.

J'habitais alors le huitième étage du palais abbatiale,cette haute constructionde briques qui s'appuie à l'église Saint-Germain-des-Piès. Dans mon voisinage, un nommé Desprez, surnommé plus tard le père Lapin, avait ouvert un atelier libre, ou pour six francs par mois, on pouvait peindre et sculpter d'après nature. C'est là queje connus Courbet !

Sa manière de travailler, à lui toute particulière, piquait fort la curiosité de ses camarades. Il peignait sur du papier gris épais, préparé à l'huile et tendu sur des châssis trois fois grands comme les toiles en usage ; aussi était-il obligé de se mettre au quatrième rang, pour.ne pas gêner la vue de ses voisins. La boite dont il se servait était aussi de dimension inconnue ; elle contenait d'énormes vessies remplies des couleurs les plus ordinaires qui se vendent au kilo; tels que le blanc, l'ocre jaune, le vermillon, le noir.... Voici comment il combinait ces

tons, après avoir regardé avec soin son modèle : il en préparait trois fondamentaux pour la lumière, la demi-teinte et l'ombre. Puis il disposait les couleurs franches en éventails, sur le haut de sa palette. Cela fait, il peignait à la brosse, au couteau, au chiffon, voire même au pouce ; tout lui était bon. Mais il se préoccupait plutôt de l'harmonie que de a richesse du coloris, qualité, qui d'ailleurs, lui resta propre jusqu'à la fin de sa carrière. Jamais chez le père Lapin on ne Ta vu exécuter une figure entière ; il n'étudiait que le morceau. Bien qu'il se dit (( élève de la nature, » il avouait avoir reçu des leçons d'un professeur de dessin à l'académie de Besançon (le père Flageoulot.)

Courbet, avec l'accent de sa province, qu'il avait au degré incurable, avec sa finesse de bourgeois campagnard et sa vanité naïve, qui furent toujours ses signes distinctifs, était déjà un fort curieux personnage à observer. (Il est vrai que rien ne faisait prévoir encore le rôle politique qu'il devait jouer en 187i... et dont je ne parlerai pas, parce que tout le monde le connaît.)

Bonvin, si haut placé aujourd'hui dans l'estime des dilettanti de la peinture, était aussi de l'atelier. Maijs il n'y venait que le soir. Lapin ayant son temps pris dans la journée par une petite place de bureaucrate qu'il occupait. Personne mieux que lui n'a su son Courbet, et n'a été habile à l'imiter dans ses ma

nières de parler. Je l'entends encore ; et si je puis reproduire le texte d'une des scènes qu'il jouait si bien, je n'ai malheureusement pas à ma disposition de moyens graphiques pour noter l'accent des paroles.

— Ce matin, disait Bonvin, j'ai été voir Courbet que j'ai trouvé couché. Pendant qu'il mettait ses longs bas de laine à la franc-comtoise, il m'a plaisanté sur mon genre de peinture, prétendant que je faisais trop petit. Je lui ai rendu la pareille, prétendant qu'il faisait trop grand. J'arguais des peintres flamands et de quelques-uns de nos maîtres français, tels que Fragonard, Watteau et Chardin. Il a riposté en me lançant à la tête les Rubens, les Titien et les Yéronèse, etc.. C'est vrai, répondis-je, mais ils ne cherchaient pas des sujets de genre pour les étendre comme vous sur des toiles de dix-mètres... Voyant que la discussion allait s'envenimer, je changeai de sujet en parlant de musique. Alors son œil d'antilope s'alluma, il caressa sa barbe taillée à l'assyrienne, et prit une des postures qui lui était habituelle en se campant sur la jambe gauche, et en posant sa main inoccupée sur sa hanche ; puis il me dit :

— Par ma foi, Bonvin vous arrivez bien avec votre musique ! J'ensuis aussi de celte chose là... vous connaissez la maison à Cuénot?

— Ma foi non. Je les connais, lui comme un de

VOS amis ; mais, n'étant jamais allé à Ornans, je n'ai pas vu son immeuble.

— C'est vrai tout de même!... Eh bien voici ce que c'est. Sa vaste maison, bâtie en largeur au pied de la montagne, possède de nombreuses cheminées très-élevées qui, de loin, la font ressembler à un orgue d'église. Le vent du nord descend en courant, et se précipite dans ces tuyaux de briques, qui se plaignent de sa violence par la manifestation de sons différents. Voilà ce que c'est...

Et alors mon Courbet levant la tête pour développer son gosier, et tendant les oreilles pour s'écouter chanter, entonna un air en prenant une voix aiguë comme celle d'un soprano de la Chapelle Sixtine :

Tra, la la, lou... tra la la la lou-lair Tra, la la lou

— Assez, assez, mon vieux Courbet ! ; car ce n'est pas vous qui avez composé ce chant inspiré par les bruits de la nature. On l'entend tous les soirs dans le Quartier Latin... Tenez je vais vous le finir.

Le vent qui vient à travers la montagne M'a rendu fou {bis)

— Peut-être avez vous raison, Bonvin ; c'est une réminiscence que j'aurai composée involontaire-

ment... J'en ai fait un autre sur la mère Evrard avec des paroles de moi. Voici ce que c'est :

Quand je fume ma pipe, chez la mère Evrard

Adèle gentille m'apporte ma bière.,

Tra, la la lou, la la la la, lou, la ;

Qu'on m'apporte à boire,

Et puis là je bois, je bois ;

Avec un vieil ami, je fume ma pipe

Ensemble, et nous chantons,

Nargue de l'argent, nargue des grandeurs

Nargue de ces gens qui s'appellent le monde.

Tra, la la lou, la la la la, lou, la ;

Qu'on m'apporte à boire

Et puis là je bois, je bois ;

Avec un vieil ami, je fume ma pipe

Ensemble, et nous chantons.

— Ça rime peu, objetait Bonvin.

— Voilà ce que c'est, répondait Courbet : venant de me lever, et n'ayant aucune consommation dans letuyau,jen'aipas tous les moyens de mon organe... Mais je vous la modulerai plus tard, ma Mèra Evrard.

Du reste, dans son orgueil si démesuré qu'il en était comique et par cela même pardonnable, Courbet ne s'en tenait pas à ses prétentions au dilettantisme, et au virtuosisme musical. Je lui ai entendu dire cette parole... immense, un soir que dans une réunion la conversation était tombée sur Molière :

— Molière ?... ; en voilà encore un que je tirerai au clair l

Autre souvenir:

J'étais un jour dans l'atelier de Courbet. Arrive le jeune Dehaisne qui lui présente très timidement un dessin sur lequel il implore ses conseils.

— Qu'est-ce que vous m'apportez donc là? demande-t-il au visiteur.

— Maître, c'est une tête de Christ.

— Tiens 1 le Christ, vous l'avez donc connu ?

— Non ; mais c'est une étude... que je...

— Vous ne pourriez pas plutôt me faire le portrait de votre papa ?

Tout le réaliste est là.

L'atelier du peintre d'Ornans était situé au second étage du N° 32 de la rue Hautefeuille ; et on y arrivait par un escalier Louis XIII des plus authentiques. Je vois encore cette vaste pièce éclairée du haut et qui, au besoin, prenait un jour supplémentaire, par une petite fenêtre donnant sur la rue de FEcole de Médecine. Agauche, se trouvait une construction en voliges, servant de chambre à coucher. Les murs étaient tapissés de tableaux et d'études, parmi lesquels plusieurs essais de jeunesse dans le genre romantique. Le mobilier se composait d'un piano carré, d'un canapé, de quelques chaises et de tabourets dépareillés ; puis d'un chiffonnier Louis XVI dont la table était couverte d'un amoncellement de

vessies vidées et de brosses à peindre de toutes les dimensions. Dans un coin était attaclié le hamac de Promayet.

GePromayet fut pendant un temps l'hôte de Courbet, et eut pour lui tous les dévouements que l'on peut exiger de la race canine. 11 était lils de l'organiste d'Ornans, et gagnait sa vie à jouer du violon dans-l'orchestre de l'Hippodrome. Croirait-on que Courbet lui donnait des leçons de musique'^ entendons-nous : il le forçait tous les matins à étudier en se balançant sur son hamac, prétendant que une fois au repos et commodément assis il n'en aurait que plus de facilité dans l'exécution. Et il citait avec une admiration naïve l'exemple des clowns qui jouaient du violon en faisant le saut périlleux.

Le maitre dans un de ses meilleurs tableaux, Y Après diner à Ornans a représenté Promayet son instrument à la main \

Plusieurs fêtes joyeuses furent données dans l'atelier de la rue Hautefeuille. On a surtout parlé de celle dont le programme avait été imprimé et distribué aux invités, pour en perpétuer le souvenir. J'ai gardé mon exemplaire, et j'y lis ;

« Aujourd'hui samedi l'"" Octobre 1859

« Première représentation de Monsieur et Madame Durand, comédie en cinq actes et en vers, refusée

» Cette toile, achetée par l'Etat, est placée aujourd'hui au musée de Lille.

au Ihéâlre de TOdéon, lue par le poète Fernand Desnoyers ;

« L'auteur des Bourgeois de Molinchard, Champ fleury,exécutera sur la contre-basse, une symphonie de Haydn ;

« Les intermèdes seront exécutés par MM. Charles Monselet, G. Staal, Amand Gautier, Bonvin, A. Schanne et une foule d'autres notabilités ;

« M™" Adèle Esquiros lira un poème épique ;

« Titine dansera le cancan; »

Etc

Les programmes manuscrits des autres soirées étaient plus drôles, et sans peine. J'en retrouve quelques articles dans ma mémoire ; ceux-ci, par exemple :

« A minuit, expériences de diiïsection sur une personne de bonne volonté ; le futur docteur Nicol démontrera l'utilité du foie.

« On trouvera les allumettes dans le troisième baril de poudre à gauche, sur la dernière planche du placard ;

« Prière d'essuyer ses pieds avant de jouer du piano ;

« Pendant toute la nuit M. Alexandre Schanne imitera sans le vouloir l'acteur Charles Pérey dans le rôle de Schaunard »

Etc

L'atelier de Courbet, ainsi que le café de la Ro-

tonde se trouvaient occuper les quatre murs de l'ancienne chapelle des Prémontrés. L'immeuble avait dû être aménagé, tel que nous l'avons connu, parle célèbre éditeur Panckoucke qui s'en était rendu acquéreur dès le commencement de la Révolution, pour y mettre au jour sa mémorable Encyclopédie.

Je n'aurai pas à aller loin pour trouver les réalistes dans leur nid habituel. C'est à la brasserie Andler, située dans cette même rue Hautefeuille, que plusieurs d'entre eux, et non des moins notables, se réunissaient volontiers pour prendre leurs repas et boire de la bière en disant du mal des idéalistes.

Cet établissement de très modeste apparence, un véritable cabaret de village, se trouvait sur le passage projeté du boulevard Saint-Germain ; aussi at-il disparu.

Le patron était Suisse d'origine, et la prononciation de notre langue lui était toujours demeurée un secret. Avec ça il avait l'esprit lent, et s'il comprenait nos plaisanteries, ce n'était guère qu'après huit jours de réflexion. En effet, on l'a vu parfois éclater de rire sans cause apparente ; si on lui demandait le pourquoi de cette gaîté intempestive, il répétait le calembourg ou, « l'à-peu-près » de la semaine précédente. C'était à croire qu'il avait écrit dans son pays pour se le faire traduire. Courbet a fait de M""** Andler un excellent portrait ; il l'a repré-

sentée à son comptoir, demi- cachée derrière un pot de fleurs el le tronc des pourboires.

J'ai à relater un autre tableau. 11 existe dans la famille du comte de Dreuille-Senecterre, habitant le Nivernais, une toile d'Amand Gautier, représentant le café des réalistes avec tous ses réalistes. J'ai l'honneur d'y être portraicturé^ ainsi que ma pipe, l'un fumant l'autre.

Le succès de cette brasserie dura bien une dizaine d'années. Mais vint un temps où elle n'eut plus le monopole de la bonne bière ; d'autre part l'entêté cafetier ne voulait pas suivre le progrès en établissant la pompe qui commençait à fonctionner partout. Aussi la vente courante finit-elle par faire défaut; cela d'autant plus que l'étudiant qui s'aventurait là avec sa.... cousine avait à essuyer le feu des regards courroucés de la patronne. La mesure fut comble lorsque la nièce de la maison, très aimée de nous tous pour sa bonne tenue et son honnête caractère, quitta ses parents, et alla fonder avec son mari une table d'hôte rue de l'Ecole de Médecine, Une partie de la clientèle la suivit ; l'autre s'en alla chez le père Laveur qui donnait à boire et à manger, rue des Poitevins, dans l'ancien local du Moniteur universel.

Mais je m'aperçois que je vais trop vite, et qu'il me faut revenir chez les Andler avant que leur boutique ne soit fermée.

Les jeudis y étaient les grands jours. Je n'avais garde d'y manquer; et pourtant mon « rire de cor de chasse » lexpression de Murger), avait le don d'agacer les nerfs du patron qui disait dans son baragoin helvétique a On foitpienqué MonciéSchanne il être là ; on fait tu bruit ! •>

Les réalistes, assez peu nombreux en somme, n"en attiraient pas moins à leur table des curieux venus de tous les coins de Paris, car on commençait à parler d'eux.

Il est bien entendu que je compte comme camarades, et non comme intrus plusieurs étudiants en médecine, qui, à leur manière, sont devenus des réalistes en se faisant chirurgiens. Pour la plupart ils ont aujourd'hui un nom dans la science; ce sont les docteurs : Reliquet, lithotricien ; Frison, professeur à la faculté d'Alger; de Barrel de Pontevés, dont la remarquable thèse. Des Nerfs vaso-moteurs et de la circulation capillaire a été médaillée; Meynier agrégé ès-science (tué par le froid en Sibérie où l'avait appelé des recherches anthropologiques); etc J'inscris encore sur la liste, un agronome, (très bon musicien) Laverrière ; un mathématicien, membre très actif delà société philotechnique, Yialet ; un ancien normalien, Rillette ; un étudiant en droit, Gambetta.

Parmi les artistes et hommes de lettres, se trouvaient naturellement les grands chefs Courbet et

ChampÛeury ; puis près d'eux, mais avec intermittence, Daranty (rédacteur du journal le Réalisme)^ Fernand Desnoyers, auteur de la pantomime du Bras noir; Emile Montégut, Jules Vallès, Lorédan Larchey, Gustave Planche, Jules de la Madelène, Théophile Silvestre, Max Buchon, Proudhon... et les peintres : Decamps, Daumier, Français, Hanoteau, Corot, Amand Gautier, Bonvin ; les sculpteurs

Barye, Préault Enfin le musicien Debillemont,

le céramiste Parvillée, et le critique d'art, devenu conseiller d'Etat, Castagnary.

On voit par ces nomenclatures que nos bruyantes agapes n'ont pas empêché bon nombre d'entre nous de conquérir les situations les plus enviées, que le savoir ou le talent peuvent donner. Soit dit pour répondre aux propos d'une certaine bourgeoisie, éternellement irréconciliable avec l'art et la science.

Les curieux étaient nombreux, ai-je dit; et je me crois obligé de classer parmi eux le taciturne et sévère Gustave Planche, car il ne se mêlait pas aux conversations de ceux qu'il devait considérercomme des hérétiques en art. Ce qui l'attirait, c'était surtout un certain vin cacheté qu'il buvait avec délectation et recueillement. Quand la dernière bouteille de la cave y eût passé, on ne revit plus l'austère critique de la Revue des Deux Mondes.

Dans ce même lieu enfumé, j'eus l'honneur de trinquer avec les grands artistes Barye et Corot,

à qui je fus présenté par Théophile Silvcstrc. J'y fis aussi la connaissance de Daumier qui m'autorisa par la suite à l'aller voir dans son atelier. Il demeurait alors au quai Bourbon dans l'Ile Saint-Louis. Son atelier, que je vois encore, communiquait avec un toit en zinc, sur lequel il avait aménagé un petit jardin de Sémiramis avec bosquet et allées sablées.

Un soir, à l'heure du dîner, Champfleury qui venait de faire jouer une pantomime aux Folies nouvelles (avec de la musique de Métra) nous amena Paul Legrand. L'excellent pierrot fut très amusant, surtout pour ceux qui ne l'avaient jamais entendu parler comme une personne naturelle.

Une autre fois, nous eûmes aussi pour convive une célébrité du théâtre Lazari, le nommé Peltier adoré des tùis, malgré un défaut de prononciation très marqué. En effet, lorsqu'il parlait, ce jeune premier, « ce comique habillé » on aurait juré qu'il avait dans la bouche un mélange de blanc d'œuf et de farine. C'est lui qui faisant un domestique de bonne maison dans une comédie du crû, disait: c Encore une punaise sur le beurre ! Que va penser madame la comtesse, elle qui est si méticuleuse?»... Mais quelle déception! cet acteur du dernier des tréteaux ne nous servit aucun des mots auxquels nous nous attendions. Il était correct et même distingué dans sa tenue.

Je ne sais si c'est Paul Legrand qui nous avait

donné le goût delà pantomime? Yoici la charge qui nous amusait lorsqu'un intrus avait l'imprudence de s'asseoir à la table d'hôte d'Andler. Nous commencions par garder le silence comme si nous ne nous connaissions pas. Puis, après le potage, celui qui était placé à la gauche du visiteur simulait une querelle avec son voisin de gauche à lui. Après les mots il en passait aux coups, sous la forme d'une claque pantomimique que la victime avait l'air de recevoir, en faisant résonner ses deux mains et en portant aussitôt l'une d'elles sur sa joue. L'insulté au lieu de riposter sur l'insulteur renvoyait la gifle à la personne assise près de lui, de l'autre côté. Le jeu se continuait ainsi tout autour de la table, mais s'arrêtait à l'étranger, pour revenir ensuite en sens inverse jusqu'au point de départ. Un des nôtres, prenant alors le rôle de pacificateur, disait simplement : Vous avez vengé l'ofl'ense reçue ; vous êtes quittes. Je propose un toast à l'harmonie »... Ainsi se terminait cette burlesque cérémonie, ensuiteon parlait d'autres choses. Nous eûmes aussi, quelques soirs, parmi nous Proudhon; Proudhon la terreur des bourgeois!... et même celle des cochers; (car il faut se souvenir que c'est lui qui arrêta Colignon). C'était à l'époque où il préparait son fameux livre qui fut saisi : Delà Justice dans la Révolution et dans V Eglise. N'entendant rien aux questions d'art, qui pourtant excitaient la curiosité de son esprit, il venait se renseigner

auprès de Courbet, Franc-Comtois comme lui. Je me souviens encore d'une bribe de leur conversation.

— Dites-moi donc, citoyen maître peintre, ce qui vous a amené à faire vos Casseurs de pierres ?

— Mais, répondait le citoyen maître peintre, j'ai trouvé ce motif pittoresque et à ma convenance.

— Quoi? rien de plus?... Je ne puis admettre que l'on traite un pareil sujet sans idée préconçue; peut-être avez-vous songé aux souffrances du peuple, en représentant deux membres de la grande famille manouvrière exerçant un métier aussi pénible que peu rétribué?

— Tous avez raison, maître philosophe, j'ai dû penser à cela.

Dans la suite il était courant d'entendre dire à Courbet: « On croit que je peins pour le plaisir de peindre, et sans jamais méditer mon sujet... Erreur! mes amis. Il y a toujours dans ma peinture une idée philosophique humanitaire plus ou moins cachée... A vous de la trouver. »

Mais Proudhon mis en appétit de beaux-arts, je ne sais pourquoi, voulut aussi s'éclairer sur la musique. Alors, Champfleury, Laverrière, Debillemunt et moi, nous lui fîmes la plaisanterie de le mener un soir au « Beuglant ». C'était de ce nom ironique que les étudiants avaient baptisé un café-concert de la rue Contrescarpe-Dauphine. A cette époque, l'étoile

mâle du « Beuglant » était Berthelier, à la fois fort premier ténor et comique de genre très apprécié et surtout très aimé de la jeunesse des écoles. Eh oui ! « premier ténor », car il faut savoir que le futur trial de l'Opéra-comique (ancien commis-voyageur en objets de piété), a commencé sa carrière artistique sur le théâtre de Poitiers, où il a chanté le rôle de Fernand dans la Favorite.

Pendant le dîner, et en route pour ce café, nous avions cherché à expliquer le plus clairement possible à notre philosophe ce qu'était la symphonie, ainsi que la musique de théâtre sérieuse ou légère. On ne saura probablement jamais à quel degré Proudhon profita ou ne profita pas de nos démonstrations esthétiques sur un art dont le mystère est d'ailleurs si malaisé à éclaircir. Tout ce que je puis affirmer, c'est qu'il s'amusait comme un enfant aux romances et chansonnettes de la rue Contrescarpe. On eut dit que de sa vie, il n'avait entendu une note. Pourtant il nous avoua, qu'un soir dans sa jeunesse, il s'était laissé charmer par le Fra-Diavolo d'Auberà Besançon.

Et maintenant puisque j'ai vécu quelque temps assez près de Proudhon, je puis avoir à répondre à cette question indiscrète: « A-t-il oui ou non articulé la fameuse phrase-cauchemar: La propriété, c'est le vol! ))

Je n'en sais rien... D'ailleurs sont-ce là mes afl'aires, à moi qui ne suis ni propriétaire, ni voleur?

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