‹ Souvenirs de SchaunardChapitre 38 sur 41 · LA MORT DE MURGER · texte numérisé non relu

LA MORT DE MURGER

La passion qui l'avait pris pour la chasse, pendant la dernière période de sa vie, avait entraîné Murgerà habiter une grande partie de l'année à Marlotte sur la lisière de la forêt de Fontainebleau. C'en était fait, il était devenu campagnard, et si Murger réapparaissait de temps à autre à Paris, où il avait gardé un pied-à-terre, ce n'était que pour régler ses affaires avec les directeurs de journaux et les éditeurs; aussi pour serrer la main aux nombreux amis qu'il y comptait.

Auguste Yitu l'a saisi à l'un de ses derniers passages, et en a écrit ces lignes très circonstanciées, très senties, qu'on sera bien aise de lire. (Je copie):

« Au mois d'octobre 1860, quelques amis dînaient chez Théodore Barrière, dans sa maison de l'ancien château des Ternes. Il y avait là Victor Massé, Victorien Sardou et Albert Wolff, Lambert Thiboust et Henry Murger.

)) Après le dîner on fit de la musique intime, la meilleure de toutes ; Victor Massé tenait le piano et nous disait quelques-unes de ses plus belles pages. On pria Murger de chanter. Il le fit de très bonne grâce, et d'une voix de tenorino légèrement voilée, mais juste et pénétrante, il chanta la chanson de Musette avec une expression qui produisit sur'quelques-uns d'entre nous une sorte d'émotion inquiète.

» Cette voix, je ne l'ai plus jamais, entendue; trois mois plus tard, Henry Murger était mort. »

En effet, dans les derniers jours de janvier 1861, le bruit courut dans Paris que Murger était tombé subitement et gravement malade. C'était le samedi 26, je me rendis chez lui, 16, rue Neuve-des-Martyrs, vers huit heures du soir ; là, j'appris que le docteur Piogey avait jugé son état assez alarmant pour le faire transporter sans retard à la maison de santé Dubois.

11 paraît que Murger avait ressenti pendant la nuit comme un coup de fouet dans la jambe qui lui avait causé une vive douleur. Ainsi que les médecins me l'ont dit plus tard, il avait été atteint d'une artérite qui est une variété de la phlébite. Mon étonnement

fut d'autant plus douloureux que l'ayant suivi de très près pendant toute sa vie, je ne lui avais jamais, au grand jamais, connu d'autre maladie que le purpura, causé par l'abus du café.

Si j'insiste sur les détails de sa maladie, c'est que certains bruits malveillants ont fait mourir l'auteur de la Vie de bohème, d'une affection qui n'épargne même pas les rois.

Le lendemain je trouvai mon pauvre ami à la Maison municipale de santé, mais déjà méconnaissable. Cependant il lisait le Figaro, ne s'interrompant par instants que pour mâchonner une grappe de raisin qu'il avait à portée de sa main. J'étais assis au pied du lit, en pleine lumière, et je lui avais préalablement fait signe de ne pas parler pour lui éviter toute fatigue, ainsi que cela m'avait été recommandé. 11 n'y put longtemps tenir et me dit :

-- Tu te portes toujours bien, toi?

— Pas si bien que ça, répondis-je. Demande à Piogey, mon estomac est comme la peau d'une cornemuse dont on a trop joué. Le docteur baptise ses caprices douloureux du nom de gastralgie.

J'exagérais à dessein ma souffrance stomacale, car c'eût été manquer de tact que de se déclarer en bonne santé au chevet d'un malade... Quelques minutes après, il reprit :

— Il me semble que le rideau de mon lit s'ouvre,

et qu'il y a là des hommes qui me tirent la jambe comme s'ils voulaient me l'arracher.

— Hallucination qui cessera quand tu pourras boire et manger au lieu d'avaler ton vin en pilules, comme je te le vois faire.

Il sourit... je pris congé de lui au bout de deux heures, le laissant relativement calme.

Le lendemain, qui était le lundi, dès que je fus près de lui, Murger me serra la main fiévreusement, en me fixant avec attention. J'aperçus un grand changement depuis la veille... Son regard persistant semblait me dire : « Comment me trouves-tu aujourd'hui »? J'eus le courage de rire en me plaignant de son serrement que je comparais à l'étreinte d'un étau.

Après un silence, il prit sous son oreiller trois billets de cent francs qui y étaient cachés, et me les montra avec une sorte de joie enfantine, voulant certainement me faire entendre qu'il avait le moyen d'être malade à ses frais, sans rien coûter à personne. Je crois que M. Camille Doucet, que j'avais rencontré le jour précédent lui rendant visite, devait être pour quelque chose dans sa quiétude.

L'arrivée du médecin et des internes me força à quitter la place, le cœur gros et rempli de sombres pressentiments. Mais je revins à quatre heures. La porte était barrée par ordre. Nadar, qui était là, parvint cependant à me faire entrer. Le jour tombait ;

je m'approchai du lit en demandant doucement à Murger s'il voyait assez pour me reconnaître? Il lit un signe affirmatif. Puis il me i)ressa la main, mais plus faiblement que lors de ma première visite et sans proférer un seul mot... On me pria de sortir.

Aimé Millet me succéda auprès de notre cher malade, qui lui dit ces paroles, probablement les dernières qu'il prononça : « Vois-tu, il n'y a que trois choses en la vie: l'amitié, l'amour, et... »

Une suffocation l'empêcha d'achever.

A dix heures et demie du soir , Murger était mort.

Ses obsèques eurent lieu le jeudi suivant 31 janvier.

La foule y fut considérable... Et on a recueilli ce propos involontairement ironique qu'une femme a tenu, en voyant passer le convoi sur le boulevard extérieur. « Ah bien 1 en voilà un qui devait être joliment riche, pour être reconduit par tant de monde que ça ! »

M. de Villemessant ouvrit, dans les bureaux du Figaro, une souscription à l'effet d'élever un monument sur la tombe de Murger. On relevait sur la liste ces chiffres et ces noms : Le Cercle Français de Marseille (250 fr.), les étudiants du cercle-du café Molière (120 fr.), le Figaro (100 fr.), Lemoine Montigny (100 fr.), Edouard Lemoine (100 fr.), Arsène

Houssaye (100 fr.), Pierre Petit et Trinquart (100 fr.), H. de Yillemessant (50 fr.), Gueymard, de l'Opéra (50. fr.), Champfleury (25 fr.), Théodore Barrière (20fr.), etc..

Le monument (dont on peut voir la reproduction par la gravure dans le numéro 252 du Monde illustré), fut inauguré le 30 janvier 1862, au cimetière Montmartre. Il est une des œuvres les plus remarquables d'Aimé Millet. Inspiré par les souvenirs de l'amitié, l'artiste avait fait appel à tout son talent pour l'exécution de ce motif si poétique et si éminemment trouvé, outre qu'il parle aux yeux: Za Jeunesse jetant des fleurs sur le tombeau d'Henry Murger.

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