‹ Souvenirs de SchaunardChapitre 39 sur 41 · LES DERNIÈRES ETAPES DE MA VIE D ARTISTE · texte numérisé non relu

LES DERNIÈRES ETAPES DE MA VIE D ARTISTE

J'étais revenu à la rue de la Harpe où devait se terminer ma vie de liberté, avant que je ne rentrasse au bercail industriel delà famille. On sait que j'avais déjà babité avec Murger, au numéro 50 de cette rue. Cette fois, (vous allez rire du prix) j'avais loué pour cent quarante francs par an, une chambre claire et bien aérée au numéro 90. La maison était située entre la rue Racine et le lycée Saint- Louis; elle fut la dernière épargnée par les démolisseurs qui ont ouvert le boulevard Saint-Michel ; et je ne sais même pourquoi on l'a vue si longtemps incrustée dans le trottoir dudit boulevard.

Mais que de pérégrinations, et quelle vie nomade,

à la façon des arabes, j'avais menée entre ces deux stations faites dans ma chère rue de la Harpe! La faute en est à mon satané piano, dont je ne pouvais m'empécher de jouer à toute heure, même de nuit. Or, ce fut un hasard malheureux, je n'ai jamais pu tomber sur un propriétaire qui aimât la musique; à peine emménagé, je recevais toujours un congé en bonne et due forme par application des règlements de police sur les états à marteau.

Je ne sais si celui de la rue de la Harpe était oui ou non dilettante, mais ce qu'il détestait, c'était les papiers de tenture neufs. Je dus donc faire les frais nécessaires pour habiller un peu proprement les murs de mon nouveau logement. Et voici comment je m'y pris: j'achetai chez un brocanteur deux liasses d'affiches, les unes jaunes, les autres d'un gris bleuté, et qui, n'ayant jamais été utilisées, me semblaient avoir soif de colle. Puis je les disposai en damier sur les parois de ma chambre. Les jaunes disaient en vers des choses qui n'avaient aucun rapport avec celles que les grises racontaient en prose; et cela formait une bigarure tout-à-fait folle.

Je transcris d'abord le placard rimé par quelque poète affamé, pour le compte d'un riche marchand de comestibles:

SAUCISSONS d'aRLES A DOLIJLE BOYAU

D'Arles, succulente industrie Ces saucissons, vraiment très-fins, Font plus d'honneur à leur patrie Que tant d'ouvrages des Romains.

Joignant l'agréable à l'utile,

S'ils sont en tous lieux, en tout temps,

L'honneur des tables à la ville,

Ils sont leur providence aux champs.

Dans sa visite improvisée.

Le voisin est le bien venu ; Car la ménagère avisée Sauve par eux le dépourvu.

Mais que ceux à boyau doublé Sont délicats! Qu'on les entame, On les voit suinter sous la lame Un suc fin en larmes perlé.

L'exquise fraîcheur s'en conserve Du premier jusqu'au dernier bout, Si vos soins les placent debout Dans le jus du fruit de Minerve.

Les autres affiches, alternant avec celles du charcutier, devaient dater de 1704. Elles donnaient le programme officiel de la « Fête de TKtre suprême » tel que, sur la demande de Robespierre, le peintre Louis David l'avait rédigé dans l'idiome

pseudo-français que parlaient les beaux esprits de Tan IL' Voici quelques échantillons de cette prose prudhommesque ; comme on me sait porté à la plaisanterie, il me faut affirmer de nouveau que c'est le texte authentique qu'on va lire.

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